PRÉFACE. XV
étrangères et les maîtres étrangers, une réaction patiente et tenace se développait. Elle n'avait pas lieu dans les parlements, les réunions publiques ni les lieux de scrutm. Elle s'accroissait peu à peu dans les bibliothèques, les musées et les salles de cours où elle était née. La nouvelle idée de la France s'élevait des cerveaux français.
Il fallut voir plus tard quelles mesures de défense doit conseiller l'étude de ce beau visage de la patrie. Mais alors il apparaissait comme un sujet de poésie, d'enthousiasme, de piété et de fier amour. Ceux qui finirent par conclure : politique d'abord, avaient commencé bien loin de ce terme. On veut tromper quand on insinue le contraire. Les Lettres nous ont conduit à la Politique par des chemins que ce livre peut jalonner, mais notre nationalisme commença par être esthétique. Il tendait à restituer à la France des avantages contestés, ou méconnus ou négligés. Sans perdre un seul instant de vue que la raison et l'art ont pour objet l'universel, nous remettions au jour les services et les hommages rendus à la beauté et à la vérité par les hommes de sang français. Nos déductions s'étaient nourries des caractères historiques et territoriaux de la France : les pays et les races, les provinces et l'État, les archives et les légendes,
l'ample trésor des idées, de la poésie et des arts. Ce patriotisme d'origine immatérielle devait en devenir le plus réaliste de tous.
Naturellement, nos aînés quinquagénaires se demandèrent plus d'une fois ce que nous leur chantions avec notre déesse France tirée toute vive d'André Chénier,
Salut, déesse France !
Mais eux nous déconcertaient, à leur tour, par la misère du répertoire auquel la génération de Gambetta, continuée par Jaurès et par ses émules, avait réduit les magnificences de la patrie. Son patriotisme prétendu « idéal » était purement moral et juridique : peu attentif au territoire, très insoucieux de l'histoire, il s'était laissé mettre au brouet noir de la justice immanente ou de la restauration indéterminée[d'un « droit » sans chair, sans âme, qu'aurait pu adopter indifféremment n'importe quelle peuplade Peau-Rouge, pourvu qu'elle eût été malheureuse à la guerre. La belle idée de la Revanche a rendu d'immenses services; mais, mal administrée, son déclin fut rapide. Le souvenir de nos désastres dominant tout était donné pour notre unique titre d'honneur. C'était court.
Parmi les hommes des générations précédentes, je ne connais que le marquis de Vogué qui ait protesté contre ce culte dangereux de la défaite;
PHÉFACE. XVII
il faut lire en particulier son discours au bicentenaire de Malplaquet, la journée malheureuse qui reste mémorable parce qu'elle annonça et même prépara le soleil de Denain.
Les gloria victis continuels, répandus sans précaution ni mesure, nous mettaient mal à l'aise. Beaucoup étaient humiliés, la plupart furent endormis par le verbiage creux et dolent qui vidait l'idée de la France de son cher contenu physique et humain. Notre critique aida à rétablir le noyau de cette substance. Le sentiment français recouvra un aliment solide ; Tauréole oratoire elle-même cessa de circuler, blafarde, autour d'une simple vapeur et le patriotisme eut part à la fécondité de la terre natale avec laquelle il renouait enfin des rapports naturels.
Sans doute, maintenant que ce patriotisme historique et philosophique inculqué aux nouvelles générations a fait ses preuves contre l'Allemagne, on essaye de dire qu'il est emprunté ou imité des Allemands. Mais voyons qui le dit. Ce sont ceux-là mêmes qui vécurent de contrefaçon germanique! La question qu'ils posent ne doit pas nous cacher celle qu'aujourd'hui encore ils éludent. Voudriez-vous, disent-ils, faire comme les Boches et trahir par intérêt national ou amour-propre ethnique la vérité universelle?... Nous ne cessons pas de répondre,
sans questionner, en affirmant : — Vous aimez et servez des erreurs d'ordre universel qui sont nées en Allemagne : pour leur service et leur amour vous négligez ou combattez des intérêts primordiaux et des sentiments nécessaires à la vie de ce pays-ci.
Ainsi ni l'invasion ni trente ans de servitude au delà du Rhin n'ont su leur apprendre la seule vertu teutonne qui valût la peine d'être imitée. C'est la seule dont ils se soient gardés à fond, puisque c'est la passion du patriotisme intellectuel.
Ces Français dont la conscience n'est pas très claire, cherchant en secret une insulte envieuse à nous adresser, ont convenu de nous accuser de Pangermanisme français. Cela vaut toujours mieux que d'avoir servi comme eux le Pangermanisme allemand. Mais que le lecteur patriote soit sans inquiétude! La définition de la terre des pères n'est pas un produit allemand. Elle fait chair avec notre mot de patrie. Elle est tout au long, par exemple, dans Bossuet, qui la tient des Pères latins.
J'avoue que nos anciens eurent le beau malheur de vivre trop heureux. Ils ont développé leur liberté sous nos rois pendant de longs siècles paisibles sans avoir jamais eu à subir ces occu-