‹ Quand les grenouilles auront des queuesChapitre 10 sur 22 · LA DÉCOUVERTE DU PRÉCIEUX MÉTAL · texte numérisé non relu

LA DÉCOUVERTE DU PRÉCIEUX MÉTAL

Deux OU trois jours après la signature du traité, dans le même mois de février 1848, un ouvrier mécanicien était occupé à jeter les fondations et à préparer la construction d'un moulin dans la partie sud de la rivière Fork-American, à la distance de 50 milles environ de la Nouvelle-Helvétie.

En travaillant, il aperçut dans le lit de la rivière un objet brillant qu'il prit d'abord pour un caillou frappé par la réverbération du soleil. Pourtant, en faisant un examen attentif du lit de la rivière, il vit le même phénomène se reproduire.

Il ne fut tranquille qu'après avoir retiré un de ces prétendus cailloux; alors seulement, il lui vint à l'esprit que c'était de l'or. Il en recueillit successivement pour une valeur d'à peu près cinquante piastres.

Aussitôt, il fît part à ses compagnons de sa découverte, qui surent si bien apprécier la valeur de ce métal, que les ouvrages de construction restèrent inachevés et que le bruit ne tarda pas à se répandre dans le pays qu'on avait découvert des ruisseaux qui roulaient de l'or.

Sur la côte, il courut bientôt des relations merveilleuses de ce nouveau Pactole, et ces relations tenaient tellement à la féérie qu'elles ne rencontrèrent, durant quelque temps, que l'incrédulité.

Cependant, les ouvriers mécaniciens apportèrent au marché une quantité considérable de poussière et de grains d'or; ce fut alors seulement que l'attention des habitants fut fixée; les doutes disparurent, la certitude les remplaça, et dans l'espace de quelques jours, une révolution s'accomplit parmi les population voisines.

Les avocats, les docteurs, les ecclésiastiques, les

fermiers, les mécaniciens, les marchands, les marins, les soldats quittèrent leurs occupations habituelles pour se jeter dans une entreprise qui promettait à chacun une fortune en quelques semaines. Des villages, des districts entiers, où naguère tout était animation, commerce, industrie, furent abandonnés à une population de femmes et d'enfants.

Une idée seule dominait toutes les autres — ^bêcher l'or; — c'était la pensée de toutes les têtes, c'était le cri de toutes les bouches. D'abondantes récoltes jaunissaient dans les champs, les bras manquèrent pour les recueillir; les récoltes se perdirent et des centaines d'acres furent brûlés dans les plaines, faute de moissonneurs.

Un navire abordait-il sur les côtes de la Californie, il restait bientôt à l'ancre et désemparé, tandis que le capitaine et les matelots couraient aux mines.

A Monterey, la moitié des habitations furent hiissées vides; à San-Francisco, le tiers des maisons furent fermées.

Les villes ressemblaient à des déserts.

Les gages de ceux qui demeuraient atteignirent un chiffre exorbitant. A San-Francisco, les plus mauvais ouvriers du port emmagasinaient à raison d'un dollar par heure; les mécaniciens recevaient un salaire de 8 à 10 dollars par jour; les gages des garçons d'hôtel s'élevèrent à $1,500 et les commis de bureaux touchaient jusqu'à $3,000 et $4,000 d'appointements.

Le blanchissage d'une douzaine de chemises revenait à $8, et tout allait en proportion.

A Monterey, les ofïiciers de la garnison se trouvèrent tout-à-coup sans domestiques pour les servir, et le colonel lui-même fut obligé de faire la cuisine, à son tour, afin d'avoir un plat de viande sur la table.

Dans la Californie proprement dite, la valeur des

comestibles fut portée à des taux fabuleux. Une livre de beurre et de jambon se payait $1; le quart de farine valut de $120 à $200 — des souliers valant au prix ordinaire de 1^2 sctiellings se vendaient 12 et 16 piastres.

En un mot, il existait une telle incertitude dans le prix des objets, qu'une boîte de poudre de sedlitz qui vaut dix centins s'est vendue $24 à San-Francisco, et qu'une bouteille d'eau-de-vie a été payés $48.

LA FIÈVRE DE l'OR

Un tourbillon passa sur le monde, vme trombe se forma, enlevant de tous les pays, de tous les climats, de toutes les religions, de toutes les mœurs pour aller s'abattre avec fureur dans les plaines qu'arrose la " Sacramento ". Léon Giroux disparût ainsi emporté par le cyclone qui souleva des flots d'hommes jusque sur les sommets abruts des Cordillières.

Une fois débarqué on n'avait pas la peine de demander sa route. L'eût-on demandée, on se serait fait moquer.

L'or n'a-t-il pas des émanations qu'aspire le cœur humain, qui font qu'il le presse et qu'il se dirige invinciblement vers lui. Le chien flaire le gibier, l'homme flaire l'or.

Il fallait faire queue pour se rendre aux placers,

Léon Giroux se mit à la file, nos autres compatriotes firent de même.

La Californie était en mal d'enfant. ^

Cette belle contrée gisait là, saignante, eventree. Plus de cinquante mille hommes arrachaient de ses flancs, l'or, ce funeste enfant, produit du commerce de la terre avec un démon. i i •

Là, plus de religion, plus de mœurs, plus de loi.

La religion? qu'en avait-on besoin? l'or n'est-il pas un dieu?

Les mœurs? Une bonne carabine, un revolver^ bowie-knife, ne pouvaient-ils d'emblée en tenir lieu?

La loi? celle de "'Lynch" ne vaut-elle pas les Pandectes? La forêt entière sert comme de bibliothèque, les grands arbres en sont les rayons.

Attaché à une branche élevée, un cadavre tournoie sous l'action du vent.

Ce cadavre porte une affiche, " voleur " assassin suivant le cas.

Et si vous ne pouvez distinguer ces lettres, ou si vous ne savez lire, eh bien! lisez le cadavre, il doit en dire assez.

Lynch restera comme le législateur le plus à la portée du vulgaire qui fût jamais.

Nos compatriotes n'eurent pas tous le courage d'entreprendre une pareille existence. Plusieurs retournèrent sur leurs pas, avant même d'avoir sondé le sol d'un coup de pic; — un bon nombre qui avaient probablement plus de ventre au cœur, y restèrent deux ou trois ans.

Toutefois, après ce laps de temps, ils quittèrent les mines, plus accablés de rhumatismes que du poids de leur or; heureux à leur retour au pays natal de pouvoir reprendre leur ancien état.

C'est le petit nombre qui y fît un long séjour.

Léon Giroux fut de ce petit nombre; — il était jeune; à vingt ans les impressions sont fortes, mais elles s'effacent vite dans le cœur de l'homme; il se plia à ce nouveau genre de vie, il bêcha, creusa la terre, tourna son plat, trouva l'or, jusqu'à vingt, trente piastres par jour; il eût la fièvre comme tous les autres.

Avoir la fièvre, au sens du mineur, c'est s'attacher à sa bêche ou à son pic jusqu'à la fortune ou jusqu'à la mort. De ç^lt^ fièvre, on ne se guérit de

fait que par la fortune ou par la mort; ils sont rares ceux qui en réchappent autrement. Le seul autre moyen qui reste, c'est ki fuite.

Or, pour fuir une mine d'or, il faut avoir un courage surhumain. Pour y entrer, il faut être un homme, mais il suffit d'être un homme; pour en sortir il faut être un héros.

La raison! me dira-t-on.

Oui, sans doute, la raison devrait faire entendre à l'infortuné qui s'est épuisé à la recherche de l'or, qu'il est temps de s'éloigner; mais malheureusement la raison n'existe pas dans les mines.

RÉALISATION d'uN RÊVE

Léon Giroux avait amassé plusieurs centaines de piastres; il avait pu surmonter le prix exorbitant des comestibles et réaliser encore, mais il sentait ses forces s'en aller.

Il eût le courage de prendre une journée de repos.

Le repos, c'est le courage du mineur. Ce jour-là, comme il était sous la tente à se délasser, il vit s'avancer un animal étrange, ressemblant à s'y méprendre à une " grenouille portant une queue ".

Les dernières paroles que lui avait adressées son père lui revinrent en mémoire, à cette vue. " Toi, mon cher Léon, je te connais; tu ne feras d'argent que " quand les grenouilles auront des queues."

Tout en rampant, le petit batracien s'était rapproché de lui; il se prit à l'examiner avec plus d'attention, et le retourna en tous sens; pour lui, c'était bien une grenouille portant queue.

Je dois faire fortune ici, se dit-il, puisque c'est un pays où les grenouilles ont des queues.

Le soir, il s'endormit là-dessus, mais au lieu de

rêver d'or, comme d'habitude, il rêva de champs couvers d'épis, de quarrés remplis de choux, d'oignons, de navets, etc. — et le lendemain en s'éveillant, sans dire mot à personne, il dénicha son or, fit sa malle et tourna le dos aux mines.

Il alla effacer son rêve.

Effacer un rêve veut dire, en Canada, en trouver la réalisation.

Léon Giroux se fit cultivateur.

Le sol de la Californie est si fécond qu'il est inconstestablement destiné à produire plus d'or par ses moissons que par ses mines.

Voici ce qu'en a écrit " Sir Morton Peto " :

" On prétend que les chercheurs d'or ont bou- " leversé le sol sur une étendue d'à peu près dix mil- " lions d'acres; mais chose digne d'être remarquée, ce " même sol, s'il ne produit plus d'or en sa forme na- " turelle, en produit d'une façon inépuisable sous une " autre forme.

" Les terres ainsi remuées gisent au pied de la " Nevada ou d'autres rangées de montagnes. On jouit " en ces lieux du plus délicieux climat; et le pic du " mineur, en mêlant ensemble diverses couches de " la terre, l'ont préparée à la production de plusieurs espèces de fruits, et particulièrement de la vigne si " productive en Californie ".

Léon Giroux ne s'est pas appliqué à cultiver la terre, mais plutôt les choux et les navets.

Avec ces humbles légumes, toutefois, il lui fut donné de gagner plus d'or qu'il n'en eût extrait des mines, et désormais la fièvre ne pouvait plus l'atteindre.

Après deux ou trois bonnes récoltes, vendues radicalement au poids de For, il ouvrit, à quelque distance des mines, une petite boutique de cornes-

tibles, en société avec un M. ChoUet, le frère du vénérable curé de St-Polycarpe.

Le succès couronna l'entreprise.

Ils surent acquérir, sinon vivement, du moins sûrement, une assez jolie fortune.

Cependant il y avait déjà plusieurs années que Léon Giroux n'avait donné de ses nouvelles. Sa mère n'espérait plus le revoir, et pleurait souvent en pensant à lui.

— Ah, ah! disait alors le père Giroux, laisse donc faire, va, pauvre vieille, il reviendra bien quelque bon jour. Ce qui m'étonne, toutefois, c'est qu'il ne m'ait pas encore demandé d'argent; mais on ne perd rien pour attendre.

" Tu verras qu'il nous enverra quelque bonne lettre, bien touchante, dans laquelle il se dira malade et désireux de nous revoir. A la fin de la lettre, il y aura un petit mot qui nous fera comprendre qu'il ne lui manque pour accourir dans nos bras, que quelques centaines de piastres.

" Tu pleureras plus fort encore, et je lui enverrai l'argent voulu. Il reviendra, tu sécheras tes larmes; je te dis cela, sans reproches, car je t'avouerai franchement que moi-même, je ne serais pas fâché de le revoir, pourvu qu'il nous revienne un peu moms paresseux qu'il n'était; nos terres sont encore là. Dieu marci! il en aura encore sa part."

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