‹ Quand les grenouilles auront des queuesChapitre 12 sur 22 · DE SURPRISE EN SURPRISE · texte numérisé non relu

DE SURPRISE EN SURPRISE

Un dimanche après-midi, que Léon accoudé a la fenêtre donnant sur le "chemin du Roi", causait du passé avec son frère Moïse, il vit passer à fond de train deux ou trois cavaliers. Ils avaient des chevaux superbes.

— As-tu un joli cheval? dit-il tout à coup à son frère.

— Un joli cheval?

— Oui, je veux dire un cheval fringant, un cheval des dimanches, si tu l'aimes mieux.

—Ma foi, non, je n'en ai pas de cette espèce; je ne suis pas fort sur la promenade, vois-tu?

— Tu dois savoir, dans tous les cas, où il y en a de jolis dans la paroisse.

— Pour ça, oui; il y a un nommé Francœur, dans la côte d'Emmanuel, qui en a un beau et un fameux, mais il est hors de prix.

— Combien en demande-t-il?

— Oh ! il en demande un prix fou; il a déjà refusé deux cents piastres et il ne veut pas en démordre à moins de trois cents.

— Pourrait-on aller le voir?

— Quand tu voudras; c'est à cinq ou six milles d'ici à peine.

Le lendemain, un superbe cheval bai entrait dans l'écurie du père Giroux, conduit par Francœur lui-même, qui s'en retournait lesté de $275 en or; ce qui fît ouvrir de grands yeux à Moïse et à son père.

Francœur ne manqua pas de publier partout que Léon avait deux grandes valises remplies d'or, qu'il les avait vues, lui, de ses propres yeux, tout ce qu'on appelle vues.

La considération en monta d'autant autour de sa personne et de son nom. Les mères à filles l'agaçaient, les jeunes filles, elles, lui pliaient leur plus belle révérence, le lardaient de leur regards, le bouchonnaient de leurs sourires.

Les chapeaux ne tenaient plus sur les têtes des hommes, d'aussi loin qu'ils le voyaient venir. Le vent de la fortune se fait surtout sentir sur les chapeaux.

Le nom de Léon Giroux était donc sur toutes les lèvres, sur la lèvre rose de la beauté, comme sur celle qui tortillait la chique; tout le monde parlait de sa fortune, tout le monde, hormis son père, pauvre père!

Les curieux le tiraillaient, le tournaient en tous sens, mais rien n'en sortait et pour cause, car il ne savait rien. Non moins désireux que d'autres de trou-

ver un nom, à cette fortune mystérieuse, de l'appeler d'un chiffre, il se montrait plus circonspect.

Avait-il fait un rêve et craignait-il de le voir s'évanouir à sa première question? c'est ce que je ne saurais dire.

LA CURIOSITÉ l'emporte

Il résista longtemps, mais enfin un jour que Léon parlait de grands projets, de nouvelles acquisitions, sa curiosité fit explosion.

— Mais dis donc, Léon, tu parles toujours d'achats^ de spéculations de toutes sortes; as-tu rapporté des millions de Californie?

Léon eut un bon et franc rire qui voulait dire, " A votre tour, papa, je vous tiens."

— Des millions, non, répondit-il, après l'expansion de sa gaîté; quelques centaines, quelques milliers de piastres, peut-être. Au reste, ce n'est pas difficile à voir, si cela vous fait plaisir?

— Si ça me fait plaisir, sacrebleu! il va sans dire, que ça me fait plaisir.

Léon se dirigea vers sa chambre, suivi de son père. Il ouvrit la petite valise trouvée si lourde à son arrivée.

Deux ou trois chemises proprement pliées, apparaissaient d'abord. Léon les écartant un peu,retira avec précaution une boîte oblongue, soigneusement fermée, d'environ dix-huit pouces de longueur sur huit de largeur.

Il l'ouvre avec une lente précaution.

Il paraissait curieux et inquiet à la fois; son père suivait ses mouvements avec une anxiété fébrile. Il allait voir de l'or, un monceau d'or peut-être.

Ecartant quelques morceaux d'étoupe qui recouvraient la boite, Léon y enfonça la main et en sortit

un bocal de verre couvert de poussière et rempli d'un liquide incolore.

Un bon sourire s'épanouit sur ses lèvres à la vue de cet objet, et se tournant vers son père, qui avait l'air tout mystifié, il laissa échapper de nouveau ce rire à plein cœur qui lui est habituel.

Il passait en même temps son mouchoir sur le bocal, pour en détacher la poussière; puis le jugeant suffisamment nettoyé, il le passait aux mains du père Giroux en lui disant:

" Connaissez-vous cela, papa.".

Le père s'approcha de la fenêtre et se mit à examiner avec attention le contenu du vase.

— Mais sacrebleu! Léon, s'écria-t-il, après une courte inspection, si je ne me trompe, ce sont " des grenouilles qui ont des queues."

A cette exclamation de surprise, Léon ne put que répondre, d'abord, comme toujours, par son éclat de rire homérique.

— Eh oui ! papa, c'est bien cela, " des grenouilles avec des queues ", et il riait plus fort encore de l'ébahissement du vieillard.

Il reprit bientôt toutefois et sur un ton demi-sérieux, demi-tendre, qui touche au rire, qui touche aussi aux larmes, évoquant un souvenir d'autrefois du fond du bonheur d'aujourd'hui.

" Vous souvient-il, papa, qu'avant mon départ pour la Californie, vous m'avez dit en me tirant mon horoscope: "Tiens, toi, Léon, advienne que pourra, tu ne feras d'argent que quand les grenouilles auront des queues,

— J'ai pu te le dire, mais franchement, je ne m'en rappelle pas.

— Eh bien! moi, papa, je m'en suis toujours rappelé, et si bien que, lorsque je me suis trouvé en Californie et que j'y ai rencontré ces petits animaux, ressemblant, de fait, à des " grenouilles ayant des

queues je me suis dit que ça devait être là le pays où je pourrais faire fortune, et je ne me suis pas tout à fait trompé comme vous pouvez voir.

Léon enlevait en même temps les chemises qui cachaient le fond de sa valise et découvrait aux yeux éblouis du vieillard une cinquantaine de rouleaux d'or qui pouvaient représenter plusieurs milliers de louis.

" Maintenant, ajouta-t-il, me perdonnerez-vous cette petite vengeance?

— Si je te la pardonne? ehsacrebleu! cette vengence-là me fait autant plaisir qu'à toi.

— Et vous me permettrez d'en raconter l'histoire à mes amis.

— Eh! sans doute; j'en serai fier même. Ce^a prouve que tu as autant d'esprit que de courage et d'industrie.

UN PEU d'histoire NATURELLE

Le fonds^ de ce petit proverbe est vrai.

M. Léon Giroux me l'a raconté lui-même et le raconte du reste à qui veut l'entendre.

Il n'y a encore que deux ou trois ans, il conservait dans le même bocal, deux de ces prétendues grenouilles; c'est tout ce qui lui en restait de six ou sept qu'il avait rapportées de Californie.

Il doit les avoir encore.

J'ai ajouté des enjolivements au narré principal, mais encore une fois, le fonds est le même.

Quiconque en douterait n'aurait qu'à se rendre au Coteau du Lac et à se donner la peine d'aller saluer M. Giroux.

Il habite un gentil petit cottage au pied des rapides bouillonnants du Coteau.

Madame Giroux est aussi charmante que belle. Il y a de bons quarts d'heure à passer là.

Nous avons dans nos locutions vulgaires, nombre de ces proverbes qui font dresser l'impossible devant nous, comme, " guand les poules auront des dents et d'autres aussi usuels, mais un peu moins délicats.

Faudra-t-il en retrancher, après le récit que je viens de faire, le vieux proverbe de tout temps accepté comme irrécusable : " Quand les grenouilles auront des queues."

Non! Qu'il se conserve et qu'il vive.

Car ces " grenouilles ayant des queues ", rapportées par M. Giroux ne sont pas des grenouilles, mais des salamandres.

La " salamandre " est un reptile batracien de la famille des urodèles, qui se rapproche plutôt du lézard que de la grenouille, avec laquelle elle a cependant une grande ressemblance par la tête.

Elle a des doigts non palmés, dépourvus de griffes, une rangée de dents à la mâchoire et deux autres plus petites fixées au palais.

Elle vit généralement d'insectes; elle se cache dans les trous humides, au pied des murs, dans les caves, dans les souches pourries.

On lui reconnaît peu d'intelligence et presque nul instinct.

C'est à la nuit tombante qu'on la voit sortir de son gîte, en quête de larves ou d'insectes endormis, marchant toujours devant soi, si elle rencontre un obstacle, elle donne contre; un précipice, elle se jette dedans.

Les poètes l'on entourée d'une grande renommée, et après les poètes, les naturalistes jusqu'à Maupertuis ont aussi rendu hommage à sa vertu qu'on lui attribuait d'être invulnérable aux atteintes du feu.

Maupcrtuis prouva le premier, par l'expérience, que la salamandre n'échappait pas à l'action terrible de cet élément»

Jetée sur un brasier, on la voit se couvrir d'un enduit visqueux de couleur jaunâtre, que sécrètent un certain nombre de tubercules placées longitudinalement sur les côtés; un instant, elle reste immobile, mais une seconde après, elle se tord dans les tortures de l'agonie et reste là sans mouvement.

Une des raison qui ont pu faire croire que le feu n'avait aucun effet sur elle, c'est qu'on l'a vue souvent après des incendies se traîner sur les ruines encore fumantes.

Cachée dans quelque trou humide, à une certaine profondeur, elle avait pu se soustraire à la destruction; mais l'imagination du peuple, non plus que celle des poètes, ne tenaient compte de cette explication toute naturelle de sa survivance. On lui attribuait un je ne sais quoi de divin.

François 1er avait pris pour emblème une salamandre avec cette devise: "J'y vis et je l'éteins." La corruption des mœurs de ces temps-là ne pouvait être plus impudemment affichée.

Dans une des chambres de Fontainebleau, le même prince fit graver ces deux vers :

Ursus atrox, aquilae levés et tortilis anguis Cessèrent flammae, jam salamandra tuae.

" L'ours cruel, les aigles légers, et le serpent aux replis tortueux, ont cédé à tes flammes, ô salamandre."

Cependant, en dépit de la science et de l'expérience, le préjugé a survécu chez le peuple, et la salamandre reste, pour beaucoup, douée de la propriété d'être incombustible.

C'est ainsi dire que des sociétés d'assurance, la prennent aujourd'hui pour emblème à côté du Phénix, qui s'échappe plein de vie d'un brasier m fl^mmeS|

On appelle * 'salamandre " en botanique, l'amiante flexible, végétal qui croît sur les métaux, et qui résiste et blancMt au feu.

On a dit et écrit que la " salamandre " est très commune dans l'Amérique septentrionale. Je ne sache pas toutefois qu'elle se rencontre en Canada.

Tout ce que j'en voudrais, c'est que l'on dise partout " une salamandre ", au lieu de un safe, mot anglais qui traduit " coffre de sûreté ".

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