LA JOLIE FILLE DU PECHEUR
Plus brillante que les feux de l'astre du jour était la belle Cora, la fille chérie du vieux pêcheur Goribert: sa chevelure, tressée en longues nattes, folâtrant sur ses épaules, avait la couleur de Fébène; dans ses grands yeux noirs on retrouvait le vernis du jais; le bouton de rose, éclatant sous l'ardeur du soleil printanier, ne resplendissait pas d'un carmin aussi velouté que celui qui s'épanouissait sur ses joues purpurine et l'Amour eut choisi ses lèvres entr'ouvertes pour siège de son temple enchanteur.
Pourtant Cora n'avait pas encore assisté à l'éclosion de son seizième été; mais déjà elle avait la taille flexible et élancée comme celle du lis; déjà la renommée de sa merveilleuse beauté avait éveillé tous les échos du Saint-Laurent depuis les Grands Lacs jusqu'au Golfe; déjà ses compagnes jalousaient amèrement ces charmes divins dont l'avait adornée la nature; déjà les jeunes colons, cantonnés sur la rivière Richelieu, soupiraient en songeant à elle; déjà battait le cœur de Cora.
Oui, quand près d'elle passait Paul, le hardi défricheur, Cora sentait son sein palpiter sous son corsage de l3ure. Alors, tremblante et rougissante, baissait les regards et chiffonnait désespérément les coins de son tablier. Puis quand il était loin, bien loin, elle se retournait, et longtemps, bien longtemps, le suivait de l'œil en murmurant:
"Qu'il est beau! mon Dieu! qu'il est beau!"
Mais, souvent aussi, Paul, le hardi défricheur, s'arrêtait à côté de Çora, la fille du vieux pêcheur
Gorîbert, lui prenait silencieusement sa blanche petite main, et tous deux ainsi, enivrés d'un plaisir muet, erraient avec transport sur la pelouse luxuriante de la verte forêt; puis, quand de ses grandes ombres, la nuit teignait montagnes et vallons, champs et rivières, retirés en un coin de la chaumine du pêcheur, Paul et Cora causaient doucement de leur félicité présente et de leur bonheur futur!
Aimez-vous, aimez-vous, jeunes gens! Jouissez de ces trop courtes heures; car le ciel se plombe de gros nuages cuivrés à l'horizon; le souffle des autans déracine les chênes, au sommet du piton derrière lequel vous êtes abrités; de fulgurants éclairs déchirent la masse orageuse amoncelée sur vos têtes; dans l'immensité, la foudre fait entendre sa voix sépulcrale, et la Mort, pâle, livide, élancée de son ténébreux palais, plane autour du Richelieu!