SAN-FRANCISCO
Après que la mort et la mer eurent reçu leur victime, le vaisseau qui portait Léon Giroux, et nos autres compatriotes, arriva heureusement à San- Francisco.
Qui connaissait San-Francisco avant la décou-
verte de For en Californie? Qui aurait pu le connaître? Ce n'était qu'une petite ville de quelques milliers d'âmes, à demi enfouie dans une échancrure du sol mexicain.
L'océan Pacifique avait pris une bouchée dans notre globe en cet endroit. Les maisons de construction fragile ressemblaient à des tentes plutôt qu'à des demeures fixes. Elles formaient un noyau principal au plus profond de la vallée qui émerge des flancs de la Sierra-Nevada.
A droite, en gravissant la colline, un moulin, et trois ou quatre habitations largement espacées; à gauche, des bosquets vigoureusement élancés, noyant dans leur ombre quelque élégant cottage, abrité là, comme un doux regard, sous un épais sourcil; deux langues de terre s'avançant de plusieurs arpents dans la mer comme pour happer l'onde amère, et sur la crête de la plus éloignée de ces deux promontoires, une humble maison de pêcheur exposée à tous les vents et dominant une vaste étendue de la baie, — tout au bas, deux ou trois bateaux envasés, une chaloupe se berçant sur l'onde, comme une bayadère sur ses hanches, une population douce, vivant de peu dans l'abondance et jouissant en paix des dons prodigués par le plus beau ciel et le sol le plus fécond du monde, — voilà tout San-Francisco, il y a vingt ans.
Qui pourrait le connaître?
Les vaisseaux désemparés venaient bien y chercher un refuge; les naufragés en emportaient aussi quelquefois de bons souvenirs, les bateaux y jetaient à la côte de rudes pêcheurs qui s'y refaisaient le pied et le cœur, après les fatigues et les privations d'une longue saison de pêche; mais bientôt le vent et le flot emportaient tout cela et San-Francisco restait là, ignoré, caché dans un pli des rivages californiens.
A ceux qui partaient ainsi on faisait promettre de revenir, et ce doux espoir nourrissait de généreux et, très souvent, de tendres sentiments. Rarement les revoyait-on: Faut-il se fier aux vents et à la mer?
On sait que les anciens faisaient volontiers descendre leurs dieux des hauteurs de l'Olympe, pour présider à leurs travaux ou à la garde des trésors de la nation; les chrétiens leur ont emprunté cette coutume qui, de symbolique qu'elle était, est devenue purement pieuse.
Les Espagnols sont de tous les peuples modernes, ceux qui paraissent y attacher le plus d'importance. Il n'est peut-être pas un endroit du sol de l'Amérique où ils ont posé le pied qu'ils n'aient gratifié d'un nom de saint, de sainte ou de quelqu'objet voué à la vénération par le culte catholique.
Le Mexique entr'autres pays est presqu'entièrement couvert de ces pieuses dénominations.
Ce peuple avide et fanatique jetait le manteau de la religion sur ses infamies, espérant par là, en dérober la vue au ciel. Il était ainsi fait qu'il baisait dévotement la croix, que formait la garde de son épée, et que de la pointe il fouillait les entrailles de ses victimes inoiîensives pour y chercher de l'or.
La Californie eut aussi ses saints, comme San- Francisco, San-Joaquin, San-Pablo, Sacramento, l'attestent encore. Le spectacle de crimes, d'horreurs, d'infamies de tout genre ne devait non plus lui être épargné.
La date de la fondation de " San-Francisco " remonte au seizième siècle.
On a prétendu, pendant longtemps, que l'ordre de Saint-François avait eu l'honneur d'y établir la première mission en 1770, mais cette erreur est entièrement détruite par la relation du voyage du capitaine Drake, qui y débarquant en 1578, y trouva
les Jésuites établis et tranquilles possesseurs de cette féconde vallée, plus riche alors de ses fruits qu'elle ne l'est aujourd'hui de son or.
Lors de l'expulsion de cet ordre, José Galras, nommé commandant d'une flottille qui avait pour mission de visiter les régions de la Californie, fit un rapport favorable sur l'état du pays, et affirma en toute assurance qu'on y trouvait de l'or. L'Espagne ne riarut nrèter aucune attention aux observations de Galras, qui te nerdirent dans ses archives.
C'est aux Etats-Unis que devait être réservée l'exploitation de ses richesses minières que dédaignait l'Espagne.