‹ Quand les grenouilles auront des queues [microforme]Chapitre 14 sur 28 · B.< RÉALISATION D'UN RÊVE · texte numérisé non relu

B.< RÉALISATION D'UN RÊVE

Léon Giroux avait amassé plusieurs centaines de piastres; il avait PU surmonter le prix exorbitant

des comestibles et réaliser encore, mais il sentait ses forces s’en aller.

Il eût le courage de prendre une journée de repos.

Le repos, c’est le courage du mineur. Ce jour-là, Comme il était sous la tente à se délasser, il vit s’avancer un &imal étrange, ressemblant à s’y méprendre à une “ grenouille portant une qu es dernières paroles que lui avait adressées son père lui revinrent en mémoire, à cette vue. “ Toi, mon cher Léon, je te Connaïs; tu ne feras d’argent que “quand les grenouilles auront des queues.” Tout en rampant, le petit batracien s’était rapproché de lui: il se prit à l’examiner avec plus d’attention, et le retourna en tous sens; pour lui, c’était bien une grenouille portant queue.

Je dois faire fortune ici, se dit-il, puisque c’est un pays où les grenouilles ont des queues.

Le soir, il s’endormit là-dessus, mais au lieu de

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rêver d’or, comme d'habitude, il réva de champs couvers d’épis, de quarrés remplis de choux, d’oions, de navets, etc.— et le lendemain en s’éveilant, sans dire mot à personne, il dénicha son or, fit sa malle et tourna le dos aux mines.

Il alla effacer son rêve.

Effacer un rêve veut dire, en Canada, en trouver la réalisation.

Léon Giroux se fit cultivateur.

Le sol de la Californie est si fécond qu’il est inconstestablement destiné à produire plus d’or par ses moissons que par ses mines.

Voici ce qu’en a écrit “ Sir Morton Peto ”:

“On prétend que les chercheurs d’or ont bou- “ leversé le sol sur une étendue d’à pe” près dix mil- “ lions d’acres; mâis chose digne d’être remarquée, ce “ même sol, s’il ne produit plus d’or en sa forme na- “ turelle, en produit d’une façon inépuisable sous une “autre forme.

“ Les terres ainsi remuées gisent au pied de la “ Nevada ou d’autres rangées de montagnes. On jouit “en ces lieux du plus délicieux climat; et le pic du “mineur, en mêlant ensemble diverses couches de ‘“ la terre, l’ont préparée à la nes tane de plusieurs “ espèces de fruits, et particulièrement de la vigne si “productive en Californie ”.

Léon Giroux ne s’est pas eppliqué à cultiver la terre, mais plutôt les choux et les navets.

Avec ces humbles légumes, toutefois, il lui fut donné de gagner plus d’or qu’il n’en eût extrait des mines, et désormais la fièvre ne pouvait plus l’atteindre.

Après deux ou trois bonnes récoltes, vendues radicalement au poids @e l'or, il ouvrit, à quelque distance des mines, une petite boutique de comes-

tibles, en société avec un M. Chollet, le frère du vénérable curé de St-Polycarpe.

Le succès Couronna l’entreprise.

Ils surent acquérir, sinon vivement, du moins sûrement, une assez jolie fortune.

Cependant il y avait déjà plusieurs années que Léon Giroux n'avait donné de ses nouvelles. Sa mère n’espérait Plus le revoir, et Pleurait souvent en pen-

sant à lui,

—Ah, ah! disait alors le père Giroux, laisse donc faire, va, Pauvre vieille, il reviendra bien quelque bon jour. Ce qui m'étonne, toutefois, c’est qu’il ne m’ait pas encore demandé d'argent; mais on ne perd rien pour attendre,

“Tu verras qu’il nous enverra quelque bonne lettre, bien touchante, dans laquelle il se dira malade ct désireux de nous revoir. À la fin de la lettre, il y aura un petit mot qui nous fera Comprendre qu’il ne lui manque Pour accourir dans nos bras, que quelques centaines de piastres.

“Tu pleureras Plus fort encore, et je lui enverrai l'argent voulu. II reviendra, tu sècheras tes larmes; je te dis cela, sans reproches, car je t'avouerai franchement que moi-même, je ne serais pas fâché de le revoir, pourvu qu'il nous revienne un peu moins paresseux qu’il n'était: nos terres sont encore là, Dieu marci! il en aura encore sa part.”

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