LETTRE QUATRIÈME
Observations cl'anévrysmes traités avec succès par la méthode de Hunter.
. C'est par anticipation, mon cher Ghélius, et pour justiller ce que je venais de dire contre la doctrine nn peu trop absolue des chirurgiens anglais sur le danger altaclié à la ligature des grosses artères trop immédiatement au-dessous des principales branches collatérales, que j'ai rapporté les deux faits qui précèdent. J'aurais pu, comme je vous l'ai dit, leur donner une autre place : le premier n'apparhent même pas aux anévr\ smes proprement dits, il se raltache plutôt à l'histoire des plaies artérielles. C'est bien au contraire d'un anévrysme poplité et d'une opérahon faite par la méthode de Hunter qu'il s'agit dans l'autre fait; nous le retrouverons donc, ou du moins je le rappellei^ai dans la longue série de cas du même genre dont j'ai à faire l'exposition et dont j'aurai à tirer quelques déductions générales.
C'est cette série de faits <]ue je vais maintenant dérouler devant vous, et vous ne trouverez pas mauvais, je pense, que pour rendre la comparaison plus facile je groupe ensemble les succès, et ensemble aussi les revers.
Je commencerai par la partie la plus riante du tableau, je vous parlerai d'abord des cas heureux. Les voici donc dans l'ordre suivant lequel ils se sont succédé. Ce
LETTRE IV. MÉTHODE DE HtMER. SUCCÈS. 115
n'est pas chose nécessaire que je les expose tous avec les mêmes développements. Un grand nombre d'entre eux, et parce qu'ils sont iwt semblables les ims aux autres, et surtout parce qu'ils ont été très simples à tous égards, ne comportent réellement qu'une exposition somjnaire. Vous trouverez bon, je l'espère, que j'entre, au contraire, dans de plus grands détails à l'égard de ceux qui présenteront des particularités remarquables ou des circonstances plus ou moins extraordinaires. Les deux premiers, comme je vous l'ai déjà dit, datent presque des premiers essais de la méthode de Hun ter en France : ils sont de 1 81 i et de 1815 ; je vais les reproduire tels que je les ai rapportés dans la relation de mon voyage à Londres, à une époque fort rapprochée de celle où je les avais recueillis.
XIl"' Observation. — Anévrysme poplité du côté droit. — Opération par la méthode de Hunter et par le procédé de Scarpa. — Chute des ligatures dix-neuf jours après sans hémorrhagies consécutives. — Guérison un peu retardée pjcir la formation d'une Ci^chare à la partie externe du tarse.
Un charpentier , Charles Battut , âgé de cinquante-huit ans , entra à l'hôpital de la Charité au mois de novembre \Mk, ayant un anévrysme spontané dans le creux du jarret du côté droit. Cet anévrysme , suivant lui, datait d'un an seulement, mais, selon toute prohahilité, il avait une origine im peu plus ancienne, pai\'e que, généralement, dans Fanevrysme puplité la tumeur n'est guère apparente ou sensihle pour le malade que lorsqu'elle a déjà pris un certain développement. Les symptômes caractéristiques d'une telle affection étaient bien prononcés; les battements surtout étaient très forts. La tumeur était considérable, elle remplissait tout l'espace
il G >1ALA1)1ES DES AHTÈRES,
poplité. Il y avait un eiigorgoiient œdémateux et variqueux assez prononcé de la jambe et du pied , et depuis quelque temps le malade avait été forcé de suspendre les travaux de sa profession. L'opération était presque urgente. Il fut convenu, entre M. Deschamps , M. Boyer et moi , que je ferais sous leurs yeux ma première expérimentation de la méthode de Hunter ; c'est ce qui eut lieu le 23 novembre 1816.
Je découvris l'artère crurale, non immédiatement au-dessus de l'ouverture du muscle troisième adducteur , comme le faisait Hunter , et comme cela avait été fait tant de fois après lui , en Angleterre surtout, mais au bas de l'espace inguinal, suivant les préceptes de Scarpa. L'artère fut isolée complètement (le toutes les parties environnantes , particulièrement de la veine crurale, dans l'étendue d'un pouce environ; je plaçai quatre ligatures un peu larges et mbanéesà deux lignes d'intervalle les unes des autres. Les deux moyennes servirent à intercepter le passage du sang dans l'artère ; la première et la dernière furent conservées comme ligatures d'attente. On croyait alors à l'utiHté de ces ligatures d'attente. Je suivis encore exactement et à dessein le procédé recommandé par Scarpa, en ceci, qu'avant de faire agir les deux ligatures moyennes, j'appliquai sur l'artère un petit corps cylindrique long d'un pouce à peu près , et de deux lignes de diamètre , fait avec une petite pièce de sparadrap roulée sur elle-même ; sur ce cylindre furent pratiqués les deux nœuds simples de chacune de ces ligatures : de cette manière l'artère fut aplatie plutôt qu'étreinte circulairement. Je me gardai bien de réunir la plaie ; les lèvres en furent tenues écartées avec de la charpie mollette , puis recouvertes avec des plumasseaux , et le tout fut assujetti lâchement avec des compresses longues qui entouraient la cuisse, et pouvaient être soulevées au besoin, sans qu'où tut obligé d'imprimer au membre aucun mouvement. Le malade avait été opéré à l'amphithéâtre ; on le transporta dans son lit avec beaucoup de précaution ; puis lememl)re ayant été à la fois mis dans une demi-flexion , et renversé sur le côlé
LETTRE IV. MÉTHODE DE HL>TER, — SICCÈS. Il
externe, on l'entoura de sachets remplis de sable chaud, dans le but d'y favoriser l'entretien de la chaleur naturelle et le jeu des vaisseaux capillaires pour le rétablissement de la circulation. La tumeur , dont les pulsations avaient cessé au mo ■ ment même de l'opération , s'affaissa proirptement ; le membre conserva sa sensibilité et sa température naturelles. Il n'y eut point d'hémorrliagies consécutives. Toutes les ligatures tombèrent le dix-neuvièm.e jour , entraînant avec- elles le petit cylindre sur lequel les deux moyennes aN aient été nouées. Vers la même époque environ , on commença à sentir autour du genou, mais obscurément encore, des pulsations dans les artères articulaires , lesc[uelles pulsations devinrent par degrés de plus en plus manifestes. Dès lors le succès de l'opération était assuré; en effet, la plaie, débarrassée des corps étrangers pour le placement desquels elle avait été pratiquée, marcha peu à peu vers la cicatrisation , en même temps que la tumeur du jarret perdait de plus en plus de son volume et prenait plus de consistance. Cependant, soit à cause delà seule position prolongée du membre sur le côté externe, sijit aussi parce que l'engorgement œdémateux de la jambe et du pied avant l'opération avait déterminé un état de faiblesse, d'atonie, (jui avait dû être augmenté par les résultats même de l'opération , il se forma sur le côté externe du pied une eschare assez étendue et assez profonde ; de la séparation de cette eschare résulta une dénudation partielle des os du tarse ; il y eut exfoliation de quelques parcelles d'os. La plaie des parties molles enfin ne se cicatrisa qu'avec une lenteur extrême , ce qui prolongea considérablement la convalescence du malade.
Les choses en étaient là au bout de sept mois, à l'époque où je publiai cette observation dans ma Relation criin voyage à Londres, Charles Battut était toujours à l'hôpital, marchant avec des béquilles , et ne pouvait pas encore se servir facilement de son membre. Mais deux mois plus tard, c'est-à-dire neuf mois après l'opération, la position du malade s'améliora tout à fait . Au mois d'aoïit 1815, cet homme, qui avait été opéré au mois de no-
MALADIES I)b;S ARTERES.
vembre précédent, put quitter l'hùpital compléteiiieut guéri; il rentra dans sa famille et il reprit sans difficulté les occupations de son état .
XI] I' Observation. — Anévrysme poplité du côté droit. — Opération par la méthode de Hunter, et suivant le procédé de Scarpa. — Chute des ligatures au dix - neuvième jour. — Formation d'une eschare sur la malléole externe. — Nécrose et exfoliation cV une partie de cette éminence ; nonobstant cela^ guérison prompte et facile.
Constant Giroux, gagne-petit, âgé de trente-cinq ans, se présenta à Thôpital au milieu du mois de juin 1815, pour s'y faire traiter d'une tumeur qu'il avait dans le creux du jarret du côté droit. Cette tumeur, dont il ignorait complètement la nature, avait environ le volume d'un gros œuf de dinde : c'était un anévrysme qui s'était développé sans aucune cause dont le malade etit pu avoir connaissance. Au dire de cet homme, la première apparition de sa tumeur ne remontait pas à plus de trois mois. Cela pouvait être: car la maladie n'aA^ait pas encore pris un grand développement, et n'avait fait naître encore non plus dans le membre, ni état variqueux, ni engorgement œdémateux. Giroux était d'ailleurs fort , bien constitué. A part son anévrysme , maladie dont il n'avait pas soupçonné la gravité , il jouissait d'une parfaite santé , et se trouvait dans des conditions plus favorables que le malade précédent, qui n'avait point encore quitté l'hôpital , et par lequel il put être encouragé à subir l'opération que nous lui proposâmes. Je la lui fis le 19 juin ; elle fut pratiquée de point en point comme celle dont j.'ai rendu compte tout à l'heure , avec cette particularité toutefois que , contre mon gré , la veine crurale fut comprise avec l'artère dans les ligatures. Fort heureusement cette circonstance ne troubla en rien le rétablissement de la circulation dans le membre. Cet acte, toujours incertain après toute ligature de l'artère principale d'un membre, s'accomplit avec beaucoup de facilité et de promptitude. Il n'y eut