‹ Quarante années de pratique chirurgicaleChapitre 45 sur 74 · II · texte numérisé non relu

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plus d'intérêt que la plupart des autres, parce qu'elle est très positive et qu'elle a été complétée par l'autopsie. Elle démontre, au delà de toute espèce de doute , qu'après une opération d'anévrysme par la méthode de Hun ter, il peut y avoir ou persistance ou récidive de la maladie , à cause sans doute de l'extrême facilité ou de la promptitude très grande avec laquelle la circulation, momentanément ralentie ou suspendue, se sera rétablie dans la partie opérée ; peut-être faut-il, pour que cela ait lieu, quelque disposition insolite du tronc artériel qui a été lié, ou plutôt de ses branches collatérales ?

Cette circonstance si exceptionnelle de la récidive est certainement la plus remarquable au milieu de tant d'autres phénomènes insolites qui se sont produits chez le malheureux Levasseur. Affecté presque en même temps de deux anévrysmes poplités , cet homme dut subir deux fois, à trois ans d'intervalle, l'opération par la méthode de Hunter ; l'issue funeste de la seconde opération fut le résultat de circonstances autres que des hémorrhagies consécutives ou la gangrène, qui sont les deux grandes causes de revers après lahgature des grosses artères. L'autopsie révéla l'existence d'un anévrysme occupant la crosse de l'aorte, et peut-être cela nous autorise4-il à admettre dans ce cas Texistence d'une diathèse anévrysmale. Enfin, pour couronner cette série de particularités inusitées, cet hotnme devait offrir le cas si rare d'un anévrysme reproduit ou persistant après trois années passées depuis qu'avait été appliquée à cet anévrysme l'opération par la méthode de Hunter.

C'était la première fois que J'observais ce dernier phé-

nomène ; et dans le nombre si considérable d'opérations du même genre que j'ai eu à pratiquer, c'est jusqu'à présent l'unique fois qu'il se soit présenté à ma propre ob* servation : mais, par un singulier effet du hasard, et pendant que j'étais encore sous l'impression du fait dont il s'agit, deux c^s du même genre, et toutefois quelque peu différents l'un de l'autre à certains égards , ont été vus dans les hôpitaux de Paris, l'un à l'hôpital de la Pitié, dans le service de clinique chirurgicale de Sanson, que M. Lenoir remplaçait alors, et l'autre à l' Hôtel-Dieu. Tous deux aussi ont rapport à des anévrysmes poplités. J'en dirai quelques mots seulement : les circonstances n'ont pas permis que j'en connusse bien toutes les particularités. Le moins remarquable des deux a été observé par un de nos jeunes chirurgiens, connu par.son honorable caractère et son habileté, par M. Lenoir : c'est par lui que l'opération avait été flûte au bas de l'espace inguinal , et cette opération était la première et alors aussi l'unique de ce genre qu'il eut encore pratiquée. Comme cela a^ ait eu lieu chez le sujet de mon observation, la tumeur anévrysmale, après avoir récidivé, a fait des progrès très lents et montre même une tendance à rester stationnaire. J'ai pu voir ce malade de M . Lenoir, mais une fois seulement et un peu à la hâte. Peut-être pourrai -je savoir ce qui lui est advenu définitivement (\).

(1) Pour combler la lacune signalée ici par M. Roux, nous croyons devoir donner ici quelques renseignements sur le malade de M. Lenoir. — Cet homme, âgé de trente-sept ans, cocher de profession, fut opéré par M. Lenoir, suivant le procédé de Scarpa, le 3 octobre 1839. Quatre mois après environ, M. Lenoir eut l'occasion de Texaminer. La tumeur du jarret, réduite des trois quarts, était dure, sans battement,

180 3IALADli:S DKS ARTÈRES.

Dans le même (emps, im liomme entra à rHotel- Dieu : il devait d'abord être admis dans mes salles; mais, par un malentendu , ou par je ne sais plus quelle autre circonstance , il fut placé dans le service de Breschet qui vivait encore à cette époque : c'était en 1840. Cet homme, jeune encore , avait manifestement un anévrysme, et un anévrysme assez considérable, au creux du jarret du côté gauche, et à la partie supérieure de la cuisse une cicatrice provenant d'une opération qu'il disait lui avoir été faite pour lier rartère crurale. Ce n'était pas chose supposable que l'artère n'eût pas été liée, en pensant que l'opération

et. ne gênait nullement les fonctions du membre. Cinq mois plus tard, c'est-à-dire neuf mois environ après l'opération, cet homme vint de nouveau consulter M. Lenoir. 11 n'éprouvait ni douleur ni gêne, mais il était effrayé de la réapparition des battements dans son jarret. Réduite au volume d'un petit œuf de poule, dure dans la plus grande partie de son étendue, et complètement irréductible, la tumeur était le siège d'un léger souffle et de battements isochrones à ceux du cœur, moins forts, il est vrai, qu'avant l'opération. On exerça sur le membre une compression générale suivant la méthode de Theden. Le malade supporta très bien cet appareil, mais il ne voulut pas rester à rhùpital, et sortit, promettant de continuer chez lui ce traitement. 11 paraît qu'il ne tint pas sa promesse. 11 prit l'état de palefrenier et se fatigua beaucoup. Au bout de huit mois, il fut obligé de se mettre au lit. Un abcès s'était formé dans le jarret et avait envahi la jambe. Le malade ne voulut pas se présenter à l'hôpital, et resta chez lui, abandonnant son mal à la nature. Le pus fit de grands ravages, produisit de vastes décollements, et se fit jour par plusieurs ouvertures. Après deux mois de souffrances, cet homme se décida enfin à appeler M. Lenoir. Celui-ci pratiqua quelques incisions, et trouva dans le jarret une niasse fibrineuse dure, grisâtre, formée par des feuillets stratifiés. 11 en fit l'extraction avec les doigts. Les pansements ultérieurs furent convenablement dirigés, et le malade fut guéri au bout d'un mois. Depuis lors la guérison s'est maintenue. La relaUon détaillée de ce fait a été publiée dans les Archives générales de médecine^ J8/!jo, k'' série., !. 1. p. A9. {Note de la Commission.)

LETTHE V. :>IÉTH0DE DE HLNTEH . REViiRS. 181

avait été faite dans un pays où l'anévrysme est une maladie assez commune, en Amérique, à Ne\Y-York , et qu'elle l'avait été par un eliirurgien très habile. Une autre cicatrice semblable à la première existait à l'autre cuisse , à la cuisse droite, et témoignait pareillement dîme autre opération pratiquée pour lier l'artère crurale de ce côté. C'est qu'en effet , comme Levasseur. le malade dont il s'agit avait eu deux anévrysmes poplités en même temps ou successivement, et avait eu à subir deux opérations distinctes à deux époques différentes. On ne voyait aucune trace de la maladie dans le jarret du côté droit. L'anévrysme qui s'était reproduit ou qui avait persisté du côté gauche n'était pas seulement des mieux caractérisés, bien que les pulsations y fussent un peu obscures et profondes ; il était encore remarquable par le développement considérable de la tumeur qui menaçait de faire des progrès ultérieurs, peut-être même de devenir promptement funeste. Dans un moment où, n'ayant pu examiner le malade (pie très rapidement à la consultation, je croyais qu'il serait placé dans mon service , je m'étais demandé quel parti il conviendrait de prendre dans un tel cas, en supposant (pi'il n'existât pas de contre-indications absolues à une opérahon nouvelle ; je m'étais arrêté à cette pensée, que ce qui conviendrait le mieux serait l'ouverture de la tumeur elle-même et la ligature double de l'artère poplitée, ou, en d'autres termes, l'opération par la méthode ancienne. A quoi eùt-il servi, en eftet, de lier itérativement l'artère crurale, même à la manière de Hunter, c'est-à-dire immédiatement au-dessus de l'ouverture du troisième adducteur? L'interruption du cours du sang dans cette partie

n'aurait pas modifié la ciriMiîation établie : plus haut on aurait trouvé l'artère crurale oblitérée. C'était donc un de ces cas où il faudrait abandonner la méthode de Hunter, et faire l'opération par l'ouverture du sac, à moins qu'on ne préférât amputer le membre. J'ai cru savoir, dans le temps, que le malade avait quitté rHôtel-Dieu sans qu'on eût pris à son égard l'un des deux partis extrêmes dont sa position, si grave et si insolite, semblait imposer la nécessité; mais j'ignore quel a été son sort définitif.

Je n'ai pas encore épuisé les rétlexions qu'a suscitées chez moi l'observation de l'infortuné Levasseur. L'apparition et le développement successif de trois anévrysmes sur les deux artères poplitées et sur la crosse aortique de ce malade sont des raisons suffisantes pour faire admettre chez lui une disposition générale analogue à ce qu'on a désigné sous le nom de dia thèse anévrvsmale. Vous n'ignorez pas, mon cher Chéhus, que les auteurs ont cité un certain nombre de faits tendant à établir sinon la fréquence, du tjîoins la possibilité d'une semblable diathèse. J'avoue qu'aujourd'hui encore , et malgré l'observation que j'ai moi-même recueillie, je suis porté à croire que la plupart de ces faits relatifs à des anévrysmes multiples me paraissent mal interprétés. 11 n'est pas commun , mais il n'est pas non plus extrêmement rare, de rencontrer des malades chez lesquels les deux artères pophtées deviennent successivement ou simultanément le siège d'une dilatation anévrvsmale. J'ai même déjà eu l'occasion de rapporter une observation de ce genre , recueillie sur M. Berlincourt, cet officier de cavalerie que j'opérai avec succès

LETTRE y. MÉTHODE DE HUiSÏER. — REVERS. 185

eu 1820, pour un anévrysme du jarret droit (voy. plus haut, p. 125, obs. XYÎ), En considérant les cas analogues comme des exemples de diathèse anévrvsmale , je crois que les auteurs ont méconnu le mécanisme de la formation des anévrysmes poplités. Dus le plus ordinairement à des causes physiques , et notamment aux distensions fréquentes auxquelles l'artère popUtée est exposée, ces anévrysmes peuvent très bien se manifester à droite et à gauche, sous l'intluence de ces causes accidentelles, sans qu'il soit besoin pour cela de faire intervenir l'idée d'une diathèse. Je dis ceci d'une manière générale , n'ignorant point du reste qu'un petit nombre de faits bien observés 'ont démontré la possibilité d'une disposition diathésique affectant le système artériel et favorisant la formation d'anévrysmes multiples. Si je m'en rapportais à mon expérience qui est aussi grande peut-être que celle de la plupart des autres chirurgiens , et si je me contentais de comparer ce qu'on observe de nos jours avec ce qui a été dit par nos devanciers , je serais porté à croire que cette diathèse anévrysmale est bien plus rare aujourd'hui qu'elle ne l'était autrefois. Bien des changements survenus dans l'hygiène privée et publique suffiraient sans doute pour expliquer cet heureux résultat.

Mais vous trouvez peut-être , mon cher Chélius , que j'insiste trop longtemps sur une seule observahon, quelque rare et quelque importante qu'elle soit du reste à tant d'égards. Je m'empresse donc de compléter la série des revers que j'ai eu à déplorer à la suite de l'opération pratiquée suivant la méthode de Hun ter.

XXX^ Observation. — Anévrysrne poplité adroite^ la tumeur (voé minant plutôt à la partie interne et inférieure de la cuisse que dans le creux du jarret. — Opération faite par la méthode de Hunter au bas de l'espace inguinal. ■ — Chute des ligatures le vingt-deuxième jour. — Première hémorrhagie consécutive le cinquantième jour après l'opération. — Plusieurs autres successivement. — Ligature de l'artère iliaque externe, et .^ plus tard, de l'artère crurcde au-dessus de la musculaire profonde. — Mort du sujet deux mois après la première opération (1).

Un homme âgé de quarante-trois ans , Charles-Nicolas Lesquibin , garçon marchand de vin , demeurant à Paris , rue Perrin-Gaslin, n° 3, fut reçu dans mon service à l'Hôtel-Dieu, le 21 mars 18^3. Il avait un anévrysme de l'artère pophtée droite, et pourtant la tumeur n'occupait pas le creux même du jarret, bien que tel soit le siège ordinaire des anévrysmes qu'on réunit sous le nom d'anévrysmes poplités : elle se montrait à la partie inférieure et interne de la cuisse. Mais elle s'étendait si bas, elle confinait de si près avec le genou, qu'il était presque impossible qu'elle provînt de l'artère crurale. Je ne doutai pas un moment qu'elle n'appartînt à l'artère poplitée : seulement il fallait qu'en se développant plutôt latéralement qu'en arrière, elle eût en quelque sorte glissé entre les muscles d^mi-tendineux, demi-membraneux et vaste interne. Phistard la dissection du membre me permit de constater que je ne m'étais point trompé sur l'origine de cet anévrysme, et sur son mode de développement à la partie interne et inférieure de la cuisse. C'est la seule fois que j'aie observé une telle disposition d'un anévrysme de l'artère poplitée. Je ne sache pas qu'elle ait été notée parmi les variétés propres aux anévrysmes de cette

(l)Ce fait est rapporté dans la thèse crun de mes élèves, M. Figuière, de Genève, thèse soutenue à Paris, en janvier 18/i5.

{Note de M. Roux. )

LtTTKE V. -MÉTHODE DE HU.MER. — KEVEKS. 185

artère, plus nombreuses, comme ou sait, que celles des autres anévrysmes.

Au dire du malade, cet anévrysme était assez récent: la tumeur avait fait dans les derniers temps des progrès rapides ; elle en fit de très notables pendant les quelques jours que je laissai le malade soumis à l'observation des élèves, à ce point que la peau, très distendue, menaçait de s'enflammer. Je dus en venir à l'opération un peu plus tôt que je n'avais d'abord projeté de le faire. En explorant toutes les régions du membre affecté, je crus remarquer une légère ampliation de l'artère crurale au pli de l'aine, et presque un anévrysme commençant dans celte partie; mais je pouvais me tromper, et l'illusion pouvait dépendre de ce que quelques ganglions inguinaux et le tissu cellulaire environnant étaient légèrement tuméfiés. Je ne vis pas dans cet état de choses un motif suffisant pour ne point agir contre l'anévrysme poplité comme si j'avais la certitude qu'il existât tout seul.

Le malade fut opéré le 29 mars. Je mis à découvert l'artère cruiale au bas de l'espace inguinal, et l'embrassai dans deux ligatures un peu larges et rubanées, placées immédiatement Tune au-dessus de l'autre, et qui furent nouées sur un petit cylindre de sparadrap posé sur l'artère elle-même : en d'autres termes, l'opération fut faite par la méthode de Hunter, suivant le procédé de Scarpa. Elle fut tant soit peu laborieuse à cause du calibre de l'artère, manifestement plus considérable que dans l'état naturel, à cause aussi de l'épaisseur de ses parois et de la densité du tissu cellulaire circonvoisin, toutes choses qui semblaient indiquer qu'un travail inflammatoire avait existé dans toutes ces parties.

Les résultats primitifs de cette opération furent aussi simples que je pouvais le désirer. Il n'y eut pas un moment d'incertitude pour le rétablissement de la circulation et la conservation de la vie dans le membre. Seulement, la tumeur ne diminua pas et n'a pas diminué de volume ultérieurement autant que cela aurait dû être et que cela a lieu le plus ordinairement

après l'opération par la méthode de Hunter; et je puis dire tout de suite qu'à la mort du sujet, deux mois juste après la ligature de l'artère crurale, la poche anévrysmale conservait encore une capacité considérable ; le sang qu'elle contenait n'était qu'à demi-coagulé, et cependant aucun des phénomènes propres à l'anévrysme ne s'y était reproduit pendant la vie.

Les ligatures tombèrent avec le cylindre sur lequel elles étaient nouées au commencement du vingt-deuxième jour. La plaie marcha rapidement vers la guérison : elle était presque entièrement cicatrisée, le malade avait recouvré l'embonpohit qu'il avait momentanément perdu ; il était en état de quitter son lit, déjà je lui avais permis de faire quelques mouvements, et peut-être même avait-il commis quelque imprudence à cet égard, lorsque le cinquantième jour, la plaie, qui dès l'avant-veille avait paru s'entr'ouvrir en même temps que ses bords s'étaient tuméfiés et avaient pris une teinte violacée, laissa échapper une certaine quantité de sang. Cette hémorrliagie fut le prélude de trois ou quatre autres qui se manifestèrent presque toutes à vingt-quatre heures d'intervalle, et presque toutes aussi le matin. C'est la seule fois c[ue j'aie vu un tel accident se manifester à une époque aussi éloignée de l'opération. De quatre autres cas d'hémorrhagies consécutives que j'ai eu à observer dans la nombreuse série de ligatures de grosses artères que j'ai faites, il n'en est qu'un qui ait offert avec celui-ci quelque analogie sous ce rapport. C'est celui du boulanger de la rue de Grenelle- Saint -Germain, dont j'ai rapporté l'histoire précédemment (voy. plus haut observ. XI, p. 109). Les ligatures étaient tombées pareillement le vingtdeuxième jour. Ce fut seulement le trente-quatrième jour, pendant un violent effort de toux, qu'une liémorrhagie abondante eut lieu par la plaie déjà réduite aux plus petites dimensions. Comme je l'ai dit, ce malade fut secouru à temps, et survécut sept ou huit ans à l'opération que je lui avais faite.

Dans le cas nouveau dont je rends compte en ce moment, et dans la circonstance grave où se trouvait le malade après

plus de cinquante jours écoulés depuis l'opération , incertain que j'étais sur la manière dont s'était faite à plusieurs reprises l'etfusion du sang , — tourmenté auesi par la pensée du mauvais état dans lequel j'avais trouvé l'artère crurale là où je l'avais mise à découvert une première t'ois, — non moins inquiet enfin de l'idée qu'il pouvait d'ailleurs y avoir un commencement d'anévrysme au pli de l'aine, cette partie étant tuméfiée notablement depuis l'invasion des hémorrhagies, — je pensai que le seul bon parti à prendre était de faire la ligature de l'artère iliaque externe. Malgré le grand nombre d'anévrysmes que j'ai été à même d observer , malgré le nombre bien plus grand encore des cas où j'ai eu à pratiquer la ligature méthodique de grosses artères, il ne m'avait point encore été donné de faire celle de l'artère iliaque externe; c'était la première fois que je la pratiquais. J'y procédai au moyen d'une incision des téguments et des aponévroses abdominales, incision simplement oblicpie de dehors en dedans et de haut en bas , s'étendant depuis un bon demi-pouce environ en dedans de l'épine iliaque antérieure jusqu'au-dessus et un peu en dedans du milieu du ligament de Fallope.

Cette opération fut très simple et très promptement terminée, surtout en comparaison de la première. Autant j'avais éprouvé de difficulté pour isoler l'artère crurale, autant, au contraire, il me fut facile de trouver, de sentir l'artère iliaque, puis de l'isoler avec le doigt de la veine qui l'accompagne, de l'amener hors de la plaie, et d'engager sous elle deux ligatures. Je plaçai ces ligatures à quelque distance l'une de l'autre, et, après les avoir nouées chacune isolément, et immédiatement sur l'artère, je coupai celle-ci complètement au milieu de l'intervalle qui les séparait. En d'autres termes, j'appliquai le procédé de ligature proposé par Maunoir, de Genève, procédé qui offre dans les cas ordinaires plusieurs inconvénients, mais qui offre des avantages réels lorsqu'il s'agit de lier l'ihaque externe ou toute autre artère trop rapprochée du cœur pour qu'on puisse appliquer une nouvelle ligature au-dessus de la

188 MALADIES DES AKTÈPiES.

première, dans le cas où il surviendrait une liétnurrliagie consécutive. On comprend bien que je n'avais aucune inquiétude sur l'entretien de la circulation dans le membre intérieur, puisque la vie s'était si bien maintenue, et depuis si longtemps, après la ligature de l'artère crurale, faite, à la vérité, au-dessous de l'origine de l'artère musculaire profonde. Par suite même des réflexions qu'a fait naître dans mon esprit le cas actuel, je me suis demandé si, lorsqu'il y a convenance d'en venir à la ligature de l'artère iliaque externe pour un anévrysme inguinal, il n'y aurait pas quelque avantage à pré \ luder à cette opération par la ligature de l'artère crurale audessous de la tumeur, en pratiquant ainsi la méthode de Brasdor comme essai transitoire.

Après la ligature de l'artère iliaque externe, quatre jours se passèrent sans qu'aucune hémorrliagie nouvelle apparût : l'engorgement de la région inguinale diminua notablement ; la plaie ancienne était rentrée dans ses dernières liantes en même temps que ses bouts s'étaient affaissés et qu'elle avait repris un aspect favorable ; seulement le malade, affaibli par des pertes de sang réitérées , n'avait point recouvré ses forces. Mais après ces quatre jours, malgré lapplication d'un appareil compressif, le sang, un sang clair, séreux, peu consistant, privé de sa plasticité naturelle, s'écoula de nouveau, par l'ancienne plaie, en assez grande abondance et à plusieurs reprises dans la même journée. Ces liémorrhagies nouvelles devaient provenir de ce que le sang était rapporté par l'artère musculaire profonde dans le tronc même de l'artère crurale, redevenue perméable à ce fluide après un travail d'oblitération évidemment incomplet, alors qu'on pouvait le croire tout à fait accompli. Je voulus faire un dernier effort pour sauver un malheureux dont la vie était près de s'éteindre, et dont l'état avait été si satisfaisant pendant plusieurs semaines après une première opération ; je me décidai donc à tenter une nouvelle ligature de l'artère crurale: je prolongeai en haut l'ancienne plaie jusqu'à l'arcade crurale, et, enagissantà travers des parties

LETTRE V. MÉTHODE DE HUNTER. -- REVERS. l89

altérées, déiiat urées , peu distinctes les une.^ des autres, ou plutôt confondues les unes avec les autres et infiltrées de sang, je parvins, non sans peine, à passer sous l'artère crurale deux ligatures, l'une au-dessus, l'autre au-dessous de l'origine de la musculaire profonde. C'était dans la matinée du 29 mai : il n'y eut plus d'hémorrliagie, mais la faiblesse du malade alla toujours en augmentant dans le cours même de la journée. Il succomba le soir, deux mois juste comme je l'ai dit, après la première ligature de l'artère crurale.

A l'ouverture du cadavre , et en faisant la dissection du membre, je trouvai que les dernières ligatures avaient été placées comme je désirais qu'elles le fussent; l'artère crurale, dans toute son étendue depuis le ligament de Fallope, et l'artère poplitée, dans la plus grande partie de sa longueur, étaient volumineuses et fortement unies aux parties circonvoisines par un tissu cellulaire en quelque sorte induré. Leurs parois étaient épaissies et compactes, comme si elles avaient été anciennement le siège d'un travail inflammatoire. Et qui sait, en effet, si une telle inflammation , en produisant dans certains points des ulcérations, peut-être de petits abcès , n'avait pas préparé la formation des anévrysmes? car, indépendamment de l'anévrysme principal, il existait deux autres dilatations anévrysmales , l'une au pli de l'aine, comme je l'avais présumé pendant la vie, l'autre à la partie inférieure de l'artère poplitée ; seulement elles formaient comme deux petits golfes, ou comme deux petites ampoules, et paraissaient limitées par les trois membranes des parois artérielles. Comme je l'avais diagnostiqué pendant la vie, l'anévrysme principal, celui contre lequel la première opération avait été dirigée, appartenait à la partie la plus élevée de l'artère poplitée : la tumeur avait séparé les muscles pour prendre tout son développement à la partie inférieure et interne de la cuisse.

Yoiei enfin nne dernière observation : c'est pai^ elle cpie je elorai la longue liste de celles qn'il m'a été donné

de recueillir. C'est en 1845 que le malade qui en est le sujet entra dans mon service à rHôtel-Dieii. Depuis lors l'occasion de pratiquer l'opération de l'anévrysme spontané ne s'est plus présentée à moi, et j'ai le regret de dire que cette dernière opération n'a pas été couronnée de succès.

Si j'étais moins avancé dans ma carrière, si j'étais encore à l'âge des longs espoirs, je pourrais sans doute former le vœu de compenser cet échec par de nouveaux succès ; mais huit années déjà se sont écoulées depuis cette époque, et pendant ce long laps de temps aucun cas d'anévrysme spontané et opérable ne s'est offert à moi. Qui sait? Peut-être même ma vie se lerminera-t-elle sans que j'aie l'occasion de pratiquer encore l'opération de Hunier. Je ne sais, mon cher Chélius, si, en lisant ce qui précède, vous avez remarqué une chose qui m'a vivement frappé: c'est que les cas d'anévrysmes spontanés, si communs dans ma pratique pendant la durée de mon séjour à la Charité, sont devenus beaucoup plus rares pour moi depuis que j'ai pris possession de la clinique chirurgicale de rHôtel-Dieu. Je me suis pris à croire quelquefois qu'une sorte de tradition conduisait plus particulièrement dans le premier de ces hôpitaux les «malades atteints d'anévrysmes. Cela ne serait pas impossible, et il y a bien longtemps déjà que j'ai entendu émettre cette idée pour la première fois. Mais cela n'expliquerait qu'en partie l'énorme différence que j'ai constatée entiT les premiers et les derniers temps de ma pratique, sous le rapport du nombre des anévrysmes qui ont été soumis à mon observation. Quand je pense que depuis 1837, c'est-à-dire

depuis seize ans, il n'est entré dans mes salies que trois malades affectés d'anévrysmes externes , et quand je me reporte à l'époque où je pratiquai sept fois en trois ans, de 1823 à 1825, l'opération de l'anévrysme, je suis porté à me demander si les changements survenus dans les mœurs et l'hygiène des nouvelles générations n'auraient pas diminué dans notre pays la fréquence des anévrysmes externes. Ceci, je l'avoue, n'est qu'une supposition, et il me serait difficile de l'entourer de preuves suffisantes, d'autant mieux qu'il y a une circonstance propre à expliquer la rareté actuelle des anévrysmes dans les grands hôpitaux de Paris. A l'époque où l'on ne connaissait d'autre ressource que la méthode si difficile et si effrayante de l'ouverture du sac, bien peu de chirurgiens osaient affronter les chances d'une opération qui pouvait faire périr le malade d'hémorrhagie avant même qu'on eût achevé de placer les hgatures. La plupart d'entre eux reculaient devant cette grave responsabilité, et de tous les points de la province les malades venaient à Paris pour se faire opérer. Aujourd'hui il n'en est plus de même. Le triomphe définitif de la méthode de Hunter a rendu l'opération accessible à tous les chirurgiens un peu expérimentés. Combien n'est-il j^as plus facile, en effet, de mettre à nu l'artère fémorale au milieu de la cuisse, et de l'étreindre par une ligature, que d'aller chercher, dans le creux du jarret , au milieu des caillots et du sang qui jaillit en abondance, les deux bouts de l'artère poplitée immédiatement au-dessus et immédiatement au-dessous du sac! Là, si je ne me trompe, est la principale cayse du changement que je signalais tout à l'heure . Et s'il était vrai

que de nos jours la fréquence absolue des anévrysmes n'eût pas subi de diminution véritable, il serait consolant, du moins, de penser que les progrès de l'art auraient rendu les ressources de la chirurgie accessibles à un plus grand nombre de malades. L'humanité est redevable de ce bienfait à la méthode de Hunter, et vous me permettrez peut-être, mon cher Cliélius, de me féliciter de la faible part que j'ai pu prendre au triomphe de cette méthode précieuse dans le pays où j'exerce la chirurgie depuis si longtemps.

.Mais je m'aperçois que cette digression m'entraîne plus loin que je n'aurais voulu. Excusez cette causerie de la part d'un homme qui a vu se succéder plusieurs générations de chirurgiens, et qui se plait toujours à comparer le présent avec le passé.

J'arrive enfin à ma dernière observation d'anévrysme, recueillie, comme je l'ai déjà dit, en 1845.

XXXP Observation. — Anévrysme popiité . — Ligalure suivant le procédé de Scarpa. — Gangrène sèche du. pied . — Amputation de la jambe. — Gangrène du moignon et du sac a.névrysmal. — Mort le trente -cinquième jour après la ligature (1).

Le nommé Remy Pierrot , marbrier, âgé de soixante-six ans, demeurant rue Ménilraontant, n" hh. est admis à l'Hôtel- Dieu le 6 juin 18/i5.

(1) Cette observation, indiquée seulement par son titre, n'était point rédigée dans le mannscrit de M. Roux. Nous avons cru devoir combler cette lacune en reproduisant ici à peu près textuellement la rédaction de ce fait, telle qu'elle a été écrite par M. AVillemin, interne du service. Nous avons retrouvé cette o1)servation dans les papiers de M. Roux, et elle présente par conséquent toutes les garanUes désirables. {Note de la Commission.)

Cet homme, d'une constitution assez faible, d'un tempérament lymphatique, jouissant habituellement d'une bonne santé, était atteint, depuis de longues années, de varices au membre inférieur gauche.

Il y a sept semaines , dit-il , il remarqua pour la première fois que sa jambe gauche gonflait de temps à autre. Il y éprouva des fourmillements, et en même temps il ressentit de la douleur dans le creux du jarret.

C'est alors qu'il s'aperçut de l'existence d'une grosseur dans cette région. La tumeur prit peu à peu du développement.

Le malade entra le 9 juin à l'Hôtel -Dieu, se plaignant particulièrement de l'œdème et des fourmillements qu'il éprouvait dans la jambe.

M. Vigla, dans le service duquel il avait été placé, ayant reconnu chez lui l'existence d'un anévrysme poplité, le lit passer en chirurgie le 20 juin 18^5. Le malade fut couché au n° 50 de la salle Sainte-Marthe. Nous constatâmes alors l'état suivant :

Il existe à la partie inférieure de la cuisse gauche une tumeur qui en occupe la demi -circonférence postérieure et interne. Cette tumeur, bombée, très résistante , tendue et très douloureuse à la pression, fait sentir à la main qui l'embrasse des battements isochrones à ceux du pouls. Lorsque l'on comprime l'artère crurale, les battements cessent; ils se reproduisent dès qu'on interrompt la compression. L'oreille, appliquée sur la tumeur, perçoit dans toute son étendue un bruit de souffle très prononcé. La hauteur moyenne de la tumeur dans le sens de l'axe du membre est de 10 centimètres; son volume augmente à mesure qu'elle se rapproche de l'articulation; au niveau du bord supérieur de la rotule, le membre étant dans l'extension, la circonférence du genou gauche est de 6 centimètres plus grande qu'à droite. La tumeur est formée, pour ahisi dire, de deux tumeurs continues l'une à l'autre, en forme de gourde, situées l'une en dedans, au quart inférieur de la cuisse, l'autre en arrière, dans le creux poplité.

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