‹ Quarante ans de musiqueChapitre 10 sur 27 · SA LA. M M · texte numérisé non relu

SA LA. M M

poche des papiers authentiques, je pus faire valoir mes droits. C'est moi seul que Flaubert avait autorisé à écrire de la musique sur son chef-d'œuvre et M. Camille du Locle était mon collaborateur. Madame Commanville s'inclina avec beaucoup de bonne grâce devant la volonté de son oncle, et promit d'attendre. Elle attendit.

Je ne vais pas revenir sur les incidents qui empêchèrent Salammbô d'être jouée à l'Opéra et lui firent faire, après Sigurd, le voyage de Bruxelles. Madame Rose Caron, pour des causes qu'il est inutile de rappeler, puisque l'ère des récriminations est terminée, avait cessé d'appartenir à notre première scène lyrique. Je demandai formellement son engagement aux directeurs de la Monnaie, MM. Stoumon et Calabrési, et je l'obtins sans trop de difficulté. Pas de madame Caron, pas de Salammbô : on savait que je serais inflexible sur ce point. C'est pour cette admirable artiste que le principal rôle de l'ouvrage avait été composé; aucune autre qu'elle, comme je lui ai écrit sur la première page du manuscrit que je lui ai offert, ne l'eût interprété avec cette idéale perfection, avec autant de charme et de poésie. Ce rôle, je ne le lui ai pas appris. Sa rare intelligence lui en a fait deviner les moindres intentions. Je le lui ai fait comprendre comme je le comprenais moimôme, elle s'y est incarnée. La première fois qu'elle le chanta devant moi, je fus ébloui, fasciné. Le petit salon dans lequel nous étions prit tout à coup les proportions d'une vaste scène. Je voyais le décor, je voyais le costume et moi, au piano, — ce qui va paraître bien

plus invraisemblable, — j'entendais rorchestre. Elle jouait, elle chantait comme si elle eût eu devant elle deux mille spectateurs pour l'applaudir. On ne me dit plus maintenant que j'exagère quand je vante le talent de madame Caron, ce talent qui touche au génie. A vanter une telle artiste Texagération n'est pas possible. Lisez plutôt les dithyrambes que la presse tout entière vient de lui consacrer. Et puis, avec elle, les louanges les plus admiratives sont sans danger. Au lendemain de la première représentation de Salammbô à Paris comme à Bruxelles, elle était aussi simple, aussi modeste que lorsqu'elle sortit du Conservatoire avec un troisième accessit.

Salammbô, on s'en souvient peut-être, faillit être jouée sous la direction de MM. Ritt et Gailhard. La paix avait été scellée par le retour de madame Caron et la reprise de Sigiird. M. Gailhard, qui avait entendu madame Caron à Bruxelles dans le rôle de la fille d'Hamilcar, persuada à son associé, dans l'esprit duquel subsistait encore quelque doute, que ce rôle fait pour la grande artiste mettait en relief, plus peut-être encore que celui de Brunehild, ses grandes qualités de tragédienne lyrique, et que d'ailleurs l'œuvre par ellemême n'était point tout à fait indigne de la scène de l'Opéra. M. Gailhard rêvait même de somptuosité, de décors et de costumes dont M. Ritt ne se montrait nullement effarouché. Nous alUons entrer en répétition lorsque les auteurs du Mage (je veux rapporter cela très succinctement) revinrent inopinément sur la détermination qu'ils avaient prise d'ajourner la représentation

de leur ouvrage et réclamèrent l'exécution immédiate du traité cjue les directeurs de l'Opéra avaient signé. Je n'avais qu'une chose à faire : c'était de m'incliner et de laisser passer le Mage. Et le Mage passa.

Le privilège de MM. Ritt et Gailliard ne fut pas renouvelé. Quand M. Eugène Bertrand, ayant pour associé M. Campocasso, prit la direction de l'Opéra, il me promit que le premier ouvrage qu'il monterait serait Salammbô. Cette promesse a été tenue et tenue magnifiquement, comme on l'a pu voir. Je n'ai donc eu à subir qu'un retard d'un an au plus, ce qui dans la carrière d'un compositeur n'est pas grand'chose. Les études de ma partition commencèrent sans moi. Madame Rose Caron, M. Colonne et M. Mangin les dirigeaient. Je pouvais être tranquille. Pendant ce temps-là j'étais tantôt à Nice, tantôt à Cannes, dans la délicieuse villa de mon ami Gérôme, où j'ai composé et instrumenté les morceaux ajoutés au divertissement du quatrième acte et les développements de la marche du dernier tableau. Ah ! je l'avoue, je n'ai pas fait ce travail sans rechigner et il a fallu les instances réitérées de M. Lapissida, le très habile et très intelligent régisseur de l'Opéra auquel je dois la mise en scène de Salammbô, pour me décider à l'entreprendre et à l'achever. Et encore ne m'y suis-je décidé qu'après avoir formellement déclaré que je conserverais au divertissement son caractère primitif et que les clairons y sonneraient comme avant, pour indiquer que la bataille est proche, (( que l'on danse sur un volcan ». Ce que je voulais

éviter, c'était le ballet traditionnel, presque toujours étranger à Taction, au drame.

En cela du moins je crois avoir parfaitement réussi. A Bruxelles, les danses ayant lieu dans la tente de Mathô, le petit incident chorégraphique que j'avais écrit suffisait; mais à l'Opéra une nuée de ballerines envahissant le camp des mercenaires, il fallait bien leur donner le temps d'exercer leur séduction sur les soldats de Mathô et aussi sur quelques combattants qui ne font plus partie qu'occasionnellement de l'armée active. On a prétendu que les morceaux nouvellement ajoutés étaient empruntés à mon ballet de Sacountala. C'est une erreur. Pour la Slatue^ transformée en grand opéra, j'avais puisé à pleines mains dans ce ballet depuis longtemps oublié; pour Salammbô, je ne lui ai guère emprunté qu'une vingtaine de mesures que le maître chorégraphe de l'Opéra et M. Mangin m'avaient d'ailleurs désignées comme pouvant servir à la variation dansée par mademoiselle Hirsch. 11 vaut encore mieux prendre un air de ballet dans un ballet que dans une sonate.

J'avais dû subir des coupures quand on a donné Sigurd h l'Opéra; pour Salammbô, c'a été le contraire. Et à part la difficulté ou l'inconvénient que présente toujours un travail de soudure, un travail complémentaire, j'aime mieux ça. Car, pour Salammbô, comme pour Sigurd., pas une note n'a été changée à m.a partition ; c'est-à-dire que les artistes ont chanté ce que je leur ai donné à chanter, sans même songer, je crois, qu'il pouvait en être autrement. En province, on prend

des libertés, des licences incroyables à l'égard du texte du compositeur; à Paris, on s'est peu à peu habitué à le respecter, surtout quand l'auteur est là pour y tenir la main. Mais pour ce qui est des traditions lointaines, elles subsistent toujours. Il y a bien peu de chanteurs, par exemple, qui se doutent du tort qu'ils font à Mozart en altérant la jolie cadence de la sérénade de Don Juan. Le public, d'ailleurs, il faut bien le reconnaître, fait tout ce quil faut pour les y encourager.

Ah ! j'ai bu du lait, comme on dit ! Songez donc : non seulement ma partition a été exécutée telle que je loi écrite, mais encore j'ai eu la double bonne fortune de l'entendre interpréter par des artistes de premier ordre et diriger par un chef d'orchestre qui en a fait ressortir les nuances et les moindres détails avec une habileté sans pareille. Pour un r(jle épisodique, celui de Giscon, j'ai eu un artiste de la valeur de M. Dubulle, qui l'a accepté avec la meilleure grâce du monde, sans me demander d'y ajouter une cavatine ou un arioso.

A Bruxelles, les directeurs, mes amis Stoumon et Calabrési, m'avaient gâté : j'avais choisi parmi l'éhte de leur troupe, et ils avaient engagé sur ma demande madame Caron, M. Sellier et M. Vergnet. Je leur ai même demandé la lune, et ils me l'ont donnée. A Paris, auprès des directeurs aussi bien que des interprètes, j'ai trouvé des satisfactions presque inespérées : chez tous le même zèle, le même dévouement, la même aménité. M. Bertrand ne cessait de me répéter : « Ce que je désire, c'est que vous soyez content ». Le même décor

a été peint trois fois, et je vous assure qu'on n'a lésiné sur rien, pas même sur les répétitions. Les artistes des chœurs et de Torcliestre y ont mis d'ailleurs une docilité, une patience dont je ne saurais trop les remercier. C'est en donnant les mêmes soins, la même importance à tous les éléments constitutifs d'un drame lyrique que Ion peut seulem-cnt se flatter d'obtenir un lieureux résultat. 11 ne suffit pas que les chanteurs sachent leur rôle et. que les instruments soient d'accord, s'il n'y a pas en haut et en bas, de toutes parts, les mêmes bonnes intentions.

Les ressources que contient cette immense machine qui s'appelle l'Opéra sont infinies. Il ne s'agit que de les bien connaître et de savoir les utiliser. Si des capacités très ordinaires y ont suffi quelquefois, c'est par une grâce spéciale et sur laquelle il serait imprudent de compter.

M. Bertrand n'est peut-être pas arrivé à l'Opéra avec des connaissances techniques très solides : — je gage qu'il ne sait pas solfier; — mais il y a apporté la réputation d'un très galant homme, une grande expérience, un goût très fin et très sûr. Ajoutez à cela les manières les plus affables, une grande aménité de caractère et vous comprendrez la sympathie dont le nouveau directeur a bientôt été entouré. Et puis il a eu l'heureuse chance de n'être pas appelé à réparer un désastre. La maison dans laquelle il est entré continuait au contraire une ère de prospérité : Lohengrin était sur l'affiche, il n'eut qu'à l'y laisser. Une troupe excellente était à sa disposition, il n'a eu qu'à s'en servir; à part

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M. Saléza, je n'ai pas eu à chercher en dehors do l'Opéra un artiste nouveau et, sans le départ imprévu de M. Dufriche, il est probable que M. Beyle, qui Va fort avantageusement remplacé d'ailleurs, serait reslé quelque temps encore à Marseille. Ce jeune Saléza, qui avait passé à peu près inaperçu à l'Opéra-Comique, vient de conquérir en une seule soirée, à l'Opéra, une place assez prépondérante, je crois. Son professeur, M. Téqui, en nous l'envoyant un beau matin, nous a fait là, à M. Bertrand et à moi, un assez joli cadeau. C'est un ténor robuste qui a aspiré pendant vingt ans l'air pur des montagnes. Trouvez-lui des défauts, si ça vous plaît, moi je ne lui trouve que des qualités. C'est bien là le chanteur et le comédien, le farouche et tendre Mathô qu'il fallait à une Salammbô telle que madame Rose Caron. Vous avez vu ce qu'ils ont fait, elle et lui, du duo de la tente, ce duo qui n'existait pas, ce duo « raté )) que quelques connaisseurs, pourtant très indulgents, m'avaient supplié de recommencer. Et la scène du voile dans le temple de Tanit, Ta-t-il assez bien jouée, l'a-t-il déclamée et nuancée avec assez de chaleur, d'éclat? Je ne vais pas tous les passer en revue, ces vaillants artistes qui se sont faits mes collaborateurs avec un talent et un dévouement au-dessus de tout éloge. Je savais d'ailleurs ce que je pouvais attendre, dans les rôles de Sahabarim et d'Hamilcar, de M. Vcrgnet et de M. Renaud. Us avaient été l'un et l'autre tout à fait remarquables à Bruxelles; à Paris ils se sont surpassés.

Jamais la voix de M. Vergnet ne m'avait semblé plus

sympathique, plus fraîche, d'un style plus élégant et plus pur. M. Renaud est arrivé aujourd'hui, tout jeune encore, à Tapogée de son talent ; il sait avec quel intérêt je l'ai suivi dans sa carrière depuis le jour où il débuta au théâtre de la Monnaie dans le grand prêtre de Sifjurd. Ah! il n'était pas à son aise le pauvre garçon! Mais les applaudissements du public le rassurèrent bien vite, et je crois qu'il a pris une certaine confiance en lui-même depuis. On dit aujourd'hui le jeune et beau Delmas, comme on disait jadis le jeune et beau Dunois. Est-il assez imposant et superbe dans son magnifique costume de roi numide? Je ne sais pas d'artiste plus consciencieux que celui-là. Donnezlui un rôle secondaire, il aura bien vite fait de le mettre au premier plan. C'est ce que, son magnifique organe aidant, il a fait du personnage de Narr-Havas. Et, comme tous ses partenaires du reste, il a une qualité bien essentielle à un chanteur dramatique : on ne perd pas une syllable de ce qu'il dit. Je tiens évidemment à ce que l'on entende ma musique, mais je tiens aussi à ce que l'on entende les vers de M. du Locle, que je trouve fort beaux et admirablement faits pour servir l'inspiration d'un musicien qui, comme moi, a toujours préféré à des vers de parolier, des vers de poète. Ne croj'cz pas que je pourrais oublier le Gaulois Autharite, chantant par le bel organe de M. Ballard, ni la fidèle Taanach , très rajeunie sous les traits et la jolie voix de mademoiselle Vincent. Et laissez-moi nommer encore une fois M. Beyle, pour le féliciter de la façon rapide et intelligente dont il s'est approprié le rôle de Spendius.

A M. Edouard Colonne, j'ai à payer une véritable dette de reconnaissance. Voilà le chef d'orchestre modèle : pas une hésitation, pas une défaillance. C'est avec un pareil chef qu'on obtenait une exécution comme celle dont j'ai à féliciter et à remercier les dévoués et vaillants artistes de l'orchestre de l'Opéra. Les chœurs, hommes et femmes, sous la direction de M. Léon Delaliaye, musicien d'une capacité hors ligne, ont été supérieurs à eux-mêmes et je n'ai pas attendu à maintenant pour les complimenter. M. Hansen a réglé, avec une élégance et une précision qui ont été remarquées, les évolutions toujours si attrayantes du corps de ballet de l'Opéra, et avec le peu que je lui ai offert il a su ménager à mademoiselle Hirsch l'occasion, d'ailleurs souvent renouvelée pour elle, d'un véritable succès.

M. Charles Garnier avait donné à M. Halanzier un escalier qui aida sensiblement la fortune du directeur après avoir fait celle de l'architecte. M. Carpezat vient de construire pour MM. Bertrand et Campocasso un praticable qui s'étend de la place où Mathô va mourir jusqu'aux plus hautes terrasses de Carthage et tel qu'on n'en vit jamais de plus monumental à l'Opéra. Je ne prétends pas m'être élevé si haut, mais j'ai fait de mon mieux... et mon vieil ami Bertrand ne m'en demande pas davantage.

Voilà qu'on sonne à ma porte, c'est un interviewer en retard qui vient me demander s'il est vrai qu'il y ait dans plusieurs grandes villes d'Europe, Paris excepté, des gens dont la spécialité est de juger un opéra après une seule audition, qui le critiquent, l'exaltent ou l'apla-

•i-i- ERNEST REVER

tissent au gré de leur fantaisie, et cela sans savoir une note de musique. Je prends pour répondre à cette question un ton légèrement emphatique et je dis à mon aimable interlocuteur comme le Lorenzaccio de Musset au duc Alexandre : (( Seigiicur, n'en doutez pas ». Car ceci est de la haute comédie.

{Journal des Débals.)

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