EURYANTHE
(11 septembre 1857.)
Il m'est arrivé plus d'une fois, à moi et à quelques autres, de déplorer le faux goût du public, et d'accuser les Parisiens de n'aimer que la petite musique, le pont neuf et l'ariette. Aujourd'hui une pareille accusation serais une injustice. Freyschûtz et Oberon ont préparé le succès d'Furyanthe, et ce dernier ouvrage vient d'être vengé, par les Parisiens de 1857, de l'accueil un peu froid qu'il reçut à Vienne en 1823, et à Paris peu de temps avant et après la révolution de Juillet. Nous voilà donc plus avancés que les Allemands eux-mêmes, et je ne veux pas croire qu'un résultat si inespéré soit dû uniquement à la supériorité du livret de MM. de Leuwen et Saint-Georges sur celui de mademoiselle Helmino de Chezy. Donc le succès diEnryanthe est un succès purement musical, comme celui d'Oberon, et le dialogue, mis à la place des récitatifs, serait-il encore plus gai, plus joyeux, plus vif et plus animé, les auteurs
y auraient-ils dépensé encore plus de cet esprit, de cette verve et de cette originalité qui constituent leur monnaie courante, cela ne me ferait pas changer d'avis.
Il est vrai que certains dilettantes, en me détaillant avec enthousiasme les beautés delà partition d'06e?'o/?, n'oubliaient pas de glisser dans leur discours un mot d'éloge à l'adresse des Turcs qui tournent au tableau final; j'avoue pareillement qu'en sortant de la première représentation dJEuryanthe, j'entendais autour de moi quelques lettrés parler de Shakespeare, de Cymbeline, de l'anneau d'Emma et se demander si les fantômes armés de Saint-Georges étaient d'un effet plus fantastique que le serpent boa de mademoiselle de Chezy, mais on ne peut pas espérer que dans un drame lyrique, fût-il encore plus lyrique, le drame passera inaperçu; et si les poètes et les machinistes devaient s'effacer complètement devant le musicien nous en arriverions bientôt à ne plus écrire que des symphonies. Or, pour quelques personnes, pour un très petit nombre de personnes, si l'on veut, la symphonie, c'est la musique ennuyeuse par excellence, c'est la musique que devant l'auteur on appelle la musique savante. Quelqu'un qui aurait dit (ïEurijanthe : c'est une belle symphonie, n'aurait goûté ni le libretto, ni la musique d'Euryanthe. Cela a pu se dire en 1823 ou en 1830, mais cela ne se dira plus aujourd'hui. Je n'oserais pas garantir que chaque page de l'œuvre ait été également appréciée; je ne voudrais pas affirmer non plus que tous ces ingénieux détails, toutes ces fines ciselures, ces élégantes bro-