‹ Quarante ans de musiqueChapitre 15 sur 27 · EUR Y AN THE · texte numérisé non relu

EUR Y AN THE

deries, ces merveilleux accouplements de timbre, ces cadences originales, ces modulations imprévues qui fourmillent dans la partition, dans le chant comme dans l'orchestre, aient été parfaitement compris, que rien de tout cela ne soit passé inaperçu : mais l'ensemble de l'œuvre a produit un effet saisissant, magique; les applaudissements ont été spontanés, l'émotion a été profonde. Spectateurs intelligents et attentifs, public délicat et éclairé, vous voilà donc devenus le premier public du monde; vous méritez donc aujourd'hui cette réputation que vous usurpiez naguère. Plus de flons-flons, n'est-ce pas! plus de chansonnettes, plus de ces petites banalités, plus de ces réminiscences mal habillées devant lesquelles vous vous extasiez avec complaisance autrefois ! Vous étiez des enfants alors; maintenant vous êtes des hommes, et vous voulez briser ces poupées de carton, ces petits monstres au ventre creux ((ui vous ont si longtemps amusés. Il nous faut aujourd'hui de grandes et belles œuvres de l'esprit humain, les conceptions immortelles pour lesquelles vous aviez peine à vous expliquer, hier encore, la fervente admiration de quelques adeptes que vous traitiez sans façon de monomanes, de maniaques et de rêveurs. Mais, toutefois, n'allez pas pécher par excès d'ingratitude, comme autrefois vous péchiez par excès d'ignorance : si ces flons-fions, si ces chansonnettes, si ces petits monstres au ventre creux vous sollicitent de nouveau, accordezleur du moins un regard compatissant, un sourire, et le lendemain du jour où votre cœur aura battu aux

218 WKBER

mâles accents d'Odoard ou d'Adolar, aux fureurs passionnées de Zarah ou d'Eglantine, n'allez pas accueillir avec une froide ironie le petit ténor léger qui viendra vous chanter d'une voix grêle : Je suis capitaine, capitaine d'aventure, ou vous raconter quelque autre prouesse du même genre sur le même ton. C'est parce que je sais que toutes les réactions sont exagérées, c'est parce que, dans tout, l'exagération est une chose nuisible, que je me permets de donner ce conseil au public qui vient de manifester avec tant d'éclat ses sympathies et son enthousiasme pour la musique d' Eurijanthe.

Weber est mort sans que ses contemporains lui aient dit qu'il avait fait trois chefs-d'œuvre; aussi estil mort de ce mal terrible que les artistes médiocres ne connaissent pas, le doute. Il a connu les joies du triomphe, après Fj'eyschûtz, en Allemagne; il les a partagées avec M. Castil-Blaze, après Robin des Bois, en France; mais après Euryanthe il a douté, après Oberon il a douté encore. A Vienne comme à Berlin, à Londres comme à Paris, on l'a appelé jusqu'au dernier moment l'auteur du Freyschiitz : de même que pour nous, M. Félicien David, quoi qu'il fasse, sera toujours l'auteur du Désert. Quand Weber eut écrit le magnifique finale du deuxième acte à' Euryanthe, les étudiants attablés dans les tavernes lui envoyaient, encore tout imprégnés de leur verve bachique, le refrain du chœur des chasseurs ou celui des couplets de Gaspard; plus tard, quand l'imagination du compositeur fut revenue de son poétique voyage dans le monde des elfes et des

EURYANTIIE 219

ondiiics, des nymphes et des génies soumis an cor enchanté dObcron, quand le théâtre de Govent- Garden eut ouvert ses portes au troisième chefd'œuvre du plus grand musicien de ce siècle, les blondes ladies de Hyde-Park et de Régent Street continuèrent à tournoyer de plus belle aux accords de la valse du Freyschùlz, sans même se douter que le motif de ce morceau n'était pas l'inspiration la plus personnelle à Weber, la pensée la plus sublime de son œuvre. Mais, puisqu'il est dans la destinée des grands génies de ne pas être compris de leur vivant, il faut se féliciter de venir assez longtemps après eux pour pouvoir assister à la réparation qui leur est due et qui ne leur manque presque jamais.

J'extrais les lignes suivantes de la /biographie des Musiciens publiée par M. Fétis, directeur du Conservatoire de Bruxelles :

Une belle ouverture, un joli duo, deux chœurs d'un bel effet et un finale sont tout ce qu'on peut citer dans la partition iïEuryanthc comme des produits de la verve originale de AVeber.

Cette appréciation, quelque peu laconique, est renfermée dans un volume qui porte la date de 1841. On voit qu'à cette époque, l'heure de la réparation n'avait pas encore sonné pour Weber; il n'y avait guère qu'une vingtaine d'années qu'il était mort. M. Fétis s'est peut-être trop souvenu en 1844 du jugement qui fut porté sur Euryanlhe après la représentation de l'ouvrage à l'Académie royale de Musique. Si le célèbre

critique se fût dégagé de toute influence étrangère, s'il eût écarté davantage son sentiment personnel, j'ai tout lieu de croire qu'il aurait rendu la même justice à Euryanthe qu'à Oberon et à FreijscJtutz.

Jadmets très volontiers que le poème de mademoiselle de Chezyestde la plus franche absurdité; j'admets aussi que la traduction de M. Castil-Blaze est d'une fidélité entière : cela me conduira peut-être à comprendre l'indifférence et la froideur du public devant les beautés de la partition; mais cela ne m'expliquera pas l'opinion tant soit peu dédaigneuse de M. Fétis à l'égard d'une si belle œuvre. Quand il s'agit d'un musicien tel que Weber, le rôle du librettiste est bien secondaire : c'est pourtant au libretto d'Eunjanthe qu'il faut attribuer la plus grande part d'un insuccès que le talent de Nourrit, de Levasseur et de madame Damoreau fut incapable de conjurer; c'est à ce fait assez étrange, d'un opéra romantique tombant en plein romantisme devant un parterre qui, quelques mois après, devait saluer de ses bravos enthousiastes les chants inspirés de Robert ; c'est à ce fait insolite que nous devons peut • être l'appréciation formulée en quelques lignes par M. Fétis, sur une composition grandiose à laquelle il assigne la dernière place dans l'œuvre du maître.

Une ouverture, un duo (lequel?), deux chœurs et un finale (lequel encore?) est-ce donc là, sérieusement, tout ce qu'une critique savante et judicieuse a pu découvrir dans la partition cVEuryanthe? Si par les deux chœurs que mentionne M. Fétis il veut indiquer celui qui sert d'introduction au premier acte : Dem

EURYANTIIE 221

Frieden Heil, et le chœur si populaire des chasseurs égarés dans les bois par la fantaisie de M. Castil-Blaze, ne faut-il pas s'étonner de lui voir passer sous silence le délicieux chœur de paysans placé au troisième dans la partition allemande? Cette pastorale, accompagnée par les danses, et dans laquelle les vassaux du seigneur de Nevers chantent le joli mois de mai, le mois des fleurs et des fiançailles, est un bijou, un modèle de fraîcheur et de grâce. Si M. Fctis range le morceau, dont le commencement est dit par une voix seule, dans la catégorie des couplets, est-ce une raison pour qu'il s'abstienne de le citer? Je ne veux pourtant pas croire qu'il ait voulu faire allusion à une page aussi ravissante, quand il émet cette opinion un peu sévère : « Dans l'expression de la gaieté, Weber est moins heureux: ses mélodies, en s'efforçant d'être naturelles, deviennent triviales, et lorsqu'il essaye d'être léger il ne l'est pas de bonne grâce. » L'allusion s'appliquet-elle aux couplets de Fatime dans Oberon.k la polonaise de Nancy dans Freijschïitz? C'est invraisemblable. Je voudrais bien que l'auteur de la Biographie des Musiciens eût cité quelques exemples à l'appui de l'opinion que je viens de transcrire. J'ai beau chercher dans l'oeuvre de Weber, je n'y trouve rien de trivial, rien qui sente la fatigue, qui témoigne d'un effort de la pensée, môme dans les choses les plus légères et cependant je ne suis pas plus disposé que ne l'est M. Fétis, sans doute, à vouloir reconnaître quand môme, chez le plus grand de nos compositeurs dramatiques, les moindres tendances à écrire de ces petits airs guillerets

Page 1