L'ARLÉSIENNE
(10 octobre 1872.)
Je prends mon bien où je le trouve, môme au Vaudeville quand on y fait de la musique. Ah! nous voilà bien loin, avec la partition de l'Artésienne, des (lons-flons du bon vieux temps. Et si pareille tentative se renouvelle, il faudra changer l'enseigne de la maison. Vraiment je crois que, les uns et les autres, nous ne demanderions pas mieux... Malheureusement la musique serait bien à l'étroit dans cette petite salle où, pour loger un orchestre complet, il faudrait exclure la moitié des spectateurs.
N'importe. Nous nous contentons, en attendant mieux, des vingt-six musiciens qui ont exécuté, avec une perfection rare, un ensemble irréprochable, avec les variantes les plus délicates et un sentiment exquis, cette jolie partition de VArlésicnne. On n'est pas plus habile que M. Bizet, ni plus ingénieux. Quel est le compositeur qui eût tiré un meilleur parti de si
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faibles ressources? 11 faut entendre cette poignée de virtuoses conduits par le vaillant archet de M. Constantin. Évidemment, si leur chef ne leur a pas dit qu'ils avaient sur leurs pupitres l'œuvre d'un musicien éminent, ils l'ont compris d'eux-mêmes. Parlezmoi d'un orchestre bien discipliné et bien conduit; d'un orchestre où le chef n'a aucune autorité et où il n'y a aucun respect pour le maître, je ne veux pas en entendre parler.
Enfin ils sont vingt- six, ni plus ni moins, deux flûtes, un hautbois prenant le cor anglais, une clarinette, deux bassons, un saxophone, deux cors, un timbalier, sept violons, un alto (un seul alto...!), cinq violoncelles, deux contre-basses et un piano. Quand le pianiste et le joueur de llùte passent dans la coulisse, le timbalier les suit et s'en va jouer du tambourin. Il y a aussi derrière la toile un harmonium tenu par un ami de la maison : tantôt c'est M. Ernest Guiraud, tantôt c'est le jeune Antony Choudens, tantôt c'est M. Bizet lui-même. Car il y a vingt-six musiciens inscrits au budget du théâtre et il ne peut y en avoir vingt-sept. Ah! que cette petite économie est étrange dans la maison de M. Carvalho! On ne peut dire cfue le Vaudeville a un directeur qui ne compte pas, mais il a surtout des administrateurs qui savent compter. L'idée de renforcer d'un piano un tout petit orchestre est une idée excellente. Évidemment, quand le piano fait des arpèges, il ne remplace pas la harpe, mais dans les forte, il augmente considérablement la sonorité des basses, donne aussi beaucoup plus de consistance à