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qui les divertissent fort, mais qu'ils tiennent pour ce qu'elles valent, aussitôt vous voyez ces mélomanes trop faciles à émouvoir, proclamer qu'ils ont trouvé leur critérium musical, vous rappeler sentencieusement la vieille et sotte qualification de la musique et en conclure que, puisque la musique est un art d'agrément, il n'y a pas d'autre musique que la musique agréable. Est-ce à dire pour cela qu'il faille faire subir un examen de solfège ou de contrepoint à toute personne qui se présente à la porte d'une salle de concert ou d'un théâtre lyrique où l'on exécute une œuvre sérieuse?
» Assurément non; maisje voudrais que le public, prêché plus souvent par des gens compétents et désireux de l'instruire, comprît qu'il doit se défier un peu plus de ses goûts naturels, de ses préférences pour le joli, le facile, le trivial même; se défier de ses impressions dû moment quand il entend pour la première fois une œuvre savante et forte, et qu'il ne doit surtout pas se hâter d'affirmer son opinion sur l'œuvre elle-même et sur l'artiste convaincu qui l'a péniblement et consciencieusement élaborée. Je m'en souviens, il y a bien longtemps de cela, — et j'aime à confesser un péché de jeunesse — on venait de donner la première représentation du Prophète à laquelle j'avais assisté dans les conditions les plus fatigantes : mal assis, mal avoisiné, juché sur un banc et adossé à l'une des
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cariatides de l'amphithéâtre (le paradis de l'Opéra). J'en étais sorti moulu, harassé, abasourdi, donnant le bras à un ami à qui j'avais hâte de faire partager mes confidences, de raconter mes impressions. Que Dieu me pardonne, après Meyerbeer, auquel je fis plus tard l'aveu de ma faute, toutes les hérésies qui sortirent de ma bouche cette nuit-là. Les tuyaux de cheminée de la rue des Martyrs s'éclairaient déjà aux premiers feux du crépuscule et je cherchais encore des mots, des phrases, et des périphrases pour exprimer mes doléances, pour définir et justifier mon ennui. Les comparaisons les plus absurdes venaient au bout de ma langue et s'en allaient rebondir aux oreilles de mon ami, qui haussait les épaules et me laissait parler. Quand j'eus fini, il me serra la main et me fit promettre que je retournerai entendre le Pro2)hèle dans de meilleures conditions que la première fois. J'y retournai en effet; et mieux placé, mieux disposé, je compris alors ce que je n'avais pas compris la veille : les beautés de l'œuvre m'apparurent dans toute leur splendeur; je les voyais défiler devant moi comme de belles statues mouvantes qui se dévoilent à mesure qu'elles passent; c'était une transfiguration, c'était une initiation spontanée, c'était la révélation d'un chef-d'œuvre.
» Depuis cette aventure, dont l'impression ne
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s'effacera jamais de mon souvenir, je me défie du jugement de ceux qui, après une seule audition, croient pouvoir se prononcer sur la valeur d'une œuvre, et je me défie aussi de mon propre jugement... »
Bien plus, il ne se défiait pas seulement de son propre jugement, il lui arriva en plusieurs occasions de le modifier entièrement, à quelques années d'intervalle.
Dans ses très intéressants Souvenirs cV Allemagne * Reyer raconte l'impression qu'il reçut lorsqu'il entendit pour la première fois Tristan et Jseiilt à Weimar, où son ami Lassen lui en joua la partition au piano. Reyer n'avait rien compris à Tristan. Il n'y vit que des « aberrations », et dans le sublime duo du second acte « qu'un acte de folie amoureuse ». C'était, il faut le dire, la date a son importance, en 1864. Or, dans un feuilleton du 22 mars 1884, Reyer faisait amende honorable à Wagner et convenait avec la meilleure grâce du monde qu'il s'était trompé, vingt ans auparavant, et que Tristan était une belle œuvre, et très forte.