I. Notes de Musique, pp. 80 et suiv
PREFACE. XI
« La grâce m'a touché », dit-il, après avoir
courageusement cité le passage des iXotes de Musique.
N'est-il point très beau et très loyal, n'est-ce pas le fait d'une rare probité, que de se condamner soi-même, et, de son propre mouvement, après vingt ans, de reconnaître son erreur?
Un artiste se perfectionne sans cesse. Il est très naturel que, dans une série de jugements qui se développe sur un espace de quarante ans, l'on trouve de ces contradictions, qui sont, encore une fois, beaucoup plus le fait de la sincérité que les variations d'un esprit flottant ou peu raisonnable.
Reyer faisait ce que l'on nomme aujourd'hui de la critique personnelle. Je veux dire quil donnait son opinion et jugeait avec ses goûts. Volontiers il dit ;e, et il parle de lui, ce qui en général est bien préférable à l'hypocrisie du jugement soi-disant impersonnel, et ici en particulier, tout à fait délicieux à cause du goût, des souvenirs et des anecdotes dont Reyer prenait plaisir à enjoliver ses feuilletons. « Je ne m'exagère certes pas la valeur et la portée de mon opinion personnelle; mais enfin je dois au public mon opinion et non celle des autres », écrit-il le 13 septembre 1839.
Il jugeait nettement, clairement, sans préjugés
MI PREFACE
et seulement occupé à démêler le beau d'avec le laid, le sincère et le faux, l'art et le mercantilisme.
Beaucoup plus descriptif que symphoniste, il aimait la couleur, le pittoresque et la clarté. Reyer était un Latin, il n'était même qu'un Latin.
Il s'attachait, comme ceux de sa race, davantage à l'expression extérieure des sentiments et à la beauté des formes qu'à des traductions, des transpositions symphoniques d'états d'àme plus ou moins complexes. Sa critique est, comme sa musique, très littéraire — plus littéraire que musicale, plus poétique que technique. C'est là peut-être qu'est la source de son génie. Il était encore plus poète que musicien, peut-être même plus peintre que poète. Sa vie, son esprit, ses goûts étaient d'un poète et, si l'expression n'était ridicule, il faudrait dire qu'il avait une âme poétique.
Il ne faut pas croire toutefois qu'il fut hostile aux manifestations d'un art différent du sien. Ce qui l'inquiétait dans la « musique de l'avenir », c'était beaucoup plus le mépris des anciennes formules que le goût d'innover, et il aimait à répéter aux jeunes musiciens qu'à travers Wagner il fallait voir Bach, Weber et Gluck. Ce qu'il préférait surtout c'était les maîtres à la fréquentation desquels il avait appris son art : Gluck, Weber, Spontini, Félicien David, Berlioz;... je me souviens l'avoir
PREFACE. Mil
VU pleurer d'émotion, comme Berlioz, en écoutant cette romance de Nina, de Dalayrac, qui commence ainsi :
C'est donc ici que chaque jour...
et dont l'air est si touchant....
On a beaucoup parlé de Wagner à propos de Reyer. On a attribué au colosse allemand une influence qu'il n'a certes pas eue aussi grande qu'on veut le croire sur l'auteur de Salammbô.
Ce n'est pas à moi de rechercher ce que Reyer doit à Wagner. Je ne pourrais le faire que d'une façon toute littéraire et Reyer n'aimait pas que Ton fît de la littérature en parlant de musique*, surtout quand il s'agissait de la sienne. Je n'insiste donc point. On trouvera d'ailleurs dans ce volume un grand nombre d'articles sur l'œuvre wagnérienne.
Cela permettra sans doute à la critique contemporaine de connaître plus nettement le jugement que Reyer portait sur elle. Les uns disent qu'il n'aimait pas Wagner, d'autres affirment qu'il l'aimait trop.
1. II y a là une apparence de contradiction. Reyer écrivait des feuilletons très Ulléraircs, mais il n'aimait pas (jue Ton apportât de la littérature dans l'amour de la musi(|ue. C'est une nuance.