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ingénieux, une chevauchée dans les nuages et un incendie qui est un perfectionnement sur d'autres incendies dont les spectateurs étaient déjà émerveillés, on y a complètement réussi. Ne convenait-il pas également de donner à l'interprétation, comme cela s'était fait pour Lohengrin, un relief particulier et le principal interprète du rôle de Lohengrin n'était-il pas à l'avance tout naturellement désigné? La direction de l'Opéra s'est donc assuré le concours de M. Van Dyck, de l'artiste wagnérien par excellence, de celui qui aujourd'hui personnifie le mieux en lui toutes les qualités de voix et de déclamation exigées par l'art allemand nouveau.
Personne assurément ne l'avait oublié, mais pour qu'il n'y eût pas de surprise chez ceux qui ont la mémoire courte, avant de montrer la Valkyrie, un peu sauvage et très ardue, on lui fit faire, sous les traits plus séduisants et plus poétiques du Chevalier au Cygne, une rentrée qui ne fut pas sans éclat. A ce moment-là j'étais à Marseille, ville pleine d'enchantements, mais où les bouches d'égout ne sont peut-être pas assez surveillées, occupé à batailler avec une municipalité omnipotente, turbulente, tracassière et... socialiste, à propos d'une question d'art qui ne la regardait en rien et à laquelle elle n'entendait pas grand'chose. Nous en parlerons à l'occasion et j'en aurais parlé déjà si le difficile en cette affaire n'était pas de mettre ma personnalité de côté. C'est donc par un journal parisien, l'un des plus lus et des mieux informés, que j'ai appris l'heureuse nouvelle du retour de Van Dyck.
Quinze lignes d'éloges, ce n'était pas trop, sans doute, pour un tel artiste, mais après m'être régalé du dithyrambe chanté en son honneur par un de nos plus" sympathiques confrères, le lendemain même de la reprise de Lohengrin, je passe au paragraphe suivant et jugez de ma stupéfaction en lisant ceci :
« Madame Rose Caron, mademoiselle Dufrane, M. Renaud et M. Plançon — (Paul pour les intimes) — complétaient un ensemble... »
Eh! quoi, madame Rose Caron faisant cortège à M. Van Dyck! Elle, la grande tragédienne lyrique, l'artiste impeccable et géniale, au style si pur. aux attitudes si admirées! Certes, j'ai la plus sincère estime pour le talent de M. Van Dyck, bien qu'il se soit trop sensiblement germanisé depuis ses débuts à Paris et à Bruxelles; mais, franchement, je ne vois pas madame Rose Caron dans le cortège de M. Van Dyck; je vois" pas mal d'artistes et des meilleurs dans le cortège de madame Rose Caron, mais je ne vois madame Rose Caron dans le cortège de personne. Il me tardait de prendre la plume pour dire cela; maintenant je l'ai dit.
De la Valkyrie, qui, ainsi que l'a raconté, en fort beau langage, M. Catulle Mendès, est la première journée de la grande tétralogie dont VOr du Rhin n'est que le prologue, nous ne connaissions, pour les avoir entendus au concert, que trois importants fragments : le premier acte presque tout entier; les adieux de Wotan suivis de l'Incantation, et la Chevauchée des Valkyries sans les Valkyries. C'est surtout en musique que, avec la meilleure volonté du monde, et tout en
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faisant les choses au mieux, il nous faut quelquefois ne les faire qu'à demi. Je vous assure que cette chevauchée avec les voix de femmes qui lancent leur « Hoïotoho, Heïahoï », avec les gros nuages noirs au travers desquels passent des vols de vierges guerrières sur les coursiers en carton, mais vivants et rapides, avec les sifflements de la tempête et la lueur des éclairs illuminant la cime des sapins géants, je vous assure que cette page si essentiellement pittoresque, quelle que soit la perfection avec laquelle peut exécuter un orchestre tel que celui de M. Colonne ou de M. Lamoureux, produit à la scène un effet tout différent. Il est, d'ailleurs, impossihle de nier le rôle essentiel que joue la fantasmagorie dans la plupart des drames de Richard Wagner, dans la tétralogie des ATiebelungpn particulièrement.
Le premier tableau de la Valkyrie nous montre la rustique demeure du chasseur Hunding, au milieu de laquelle se dresse un frêne gigantesque : des trophées sont accrochés aux murs, des peaux d'animaux sauvages s'étendent près de l'àtre où la flamme brille. Au dehors, l'orage gronde. Tout à coup la porte s'ouvre; un jeune homme, les vêtements en désordre et mourant de fatigue, entre brusquement. C'est Siegmund.
Quel que soit ce foyer, il m "abrite ou je meurs!
Sieglinde. la femme de Hunding, s'approche de l'inconnu qui demande à boire, et, prenant une coupe, va puiser de l'eau à la source voisine. Revenue auprès de l'étranger, Sieglinde se sent prise pour lui d'une
douce pitié. Et. longuement, elle le regarde. Siegmund, lui aussi, ne peut détacher ses yeux de ce beau visage de jeune femme qu'il lui semble ne pas contempler pour la première fois. Et tous deux sont en proie à une émotion profonde. Une fanfare retentit au loin; Sieglinde prête l'oreille : c'est Hunding qui revient de la chasse et apparaît bientôt, armé de sa lance et revêtu de son armure, le bouclier à la main. A la vue de l'hôte installé dans sa demeure, il adresse à Sieglinde un regard interrogateur et lui ordonne de préparer le repas du soir.
Puis, à mesure qu'il considère plus attentivement Sieglinde et Siegmund, il est frappé de l'étonnante ressemblance de leurs traits. Les deux hommes se sont assis à la même table; invité par Hunding à lui faire le récit de ses aventures, Siegmund raconte qu'un jour, au retour de la chasse, son père et lui trouvèrent le logis en cendres et la mère assassinée. Quant à sa sœur jumelle, elle avait disparu sans laisser de trace. Longtemps le père et le fils, ,\Yelse, le Loup-Vaillant, et Welsung, le Jeune-Loup, errèrent dans les bois soutenant de rudes combats contre leurs ennemis. Un jour, le père ne revint pas. Et depuis lors il est le jouet du malbeur : la baine le poursuit, et la colère des dieux semble gronder sur sa tête. « C'est à bon droit, ditil, que je m'appelle le fils de la douleur. » Mais Hunding a reconnu en lui l'ennemi héréditaire de sa race : « Que mon toit t'abrite cette nuit, dit-il à Siegmund, et, demain au lever de l'aurore, sans merci ni grâce nous nous battrons. » Là-dessus, le rude chasseur se dirige
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vers sa chambre à coucher et fait signe à Sieglirule de le suivre. Resté seul, Siegmund se demande avec quelles armes il combattra son redoutable adversaire et invoque son père, qui jadis lui promit une épée de victoire qu'il trouverait sous sa main à l'heure de la détresse. Tout à coup une lueur éclaire le tronc du frêne sur lequel se détache lumineuse la poignée d'un glaive. Mais le jeune héros, en proie à une hallucination toute poétique, ne voit dans cette clarté qu'un reflet du regard passionné que la jeune femme a jeté sur lui en le quittant. La flamme du foyer s'est éteinte; au milieu de la nuit sombre qui l'enveloppe, Siegmund aperçoit une forme blanche venant à lui. C'est Sieglinde. Un philtre qu'elle a versé dans la coupe de Hunding le tient endormi. L'heure est propice à la fuite, mais Siegmund doit s'emparer d'abord du glaive magique qui le rendra invincible et avec lequel il défendra Sieglinde. Ce glaive est là sous ses yeux : un vieillard drapé dans une cape noire qui voilait son visage, le jour même des tristes fiançailles de Hunding et de Sieglinde, l'avait enfoncé d'une main vigoureuse dans le cœur du frêne, l'offrant à qui pourrait l'arracher. Les plus hardis et les plus forts n'y purent réussir. Je serai le vengeur de ton rêve, s'écrie Siegmund, en enlaçant amoureusement la jeune femme. Mais leur extase est troublée parle bruit d'une porte s'ouvrant brusquement. Qui donc peut entrer ainsi à pareille heure ?
Le printemps radieux, la joie et l'espérance!
Et sous un rayon de lune, les fleurs, tout autour d'eux, s'épanouissent et répandent leur parfum.
Toujours plus rapprochés l'un de l'autre, ils se disent qu'ils se sont déjà vus et semblent chercher dans leurs yeux des souvenirs lointains de leur enfance. C'est bien lui le héros que Sieglinde attend, lui le fils de Welse, le vieillard qui apporta la lourde épée et que Siegmund va arracher de l'arbre.
Femme, sois libre et sois heureuse,
Je romps ta chaîne et t'engage mon cœur.
Frère et sœur, mais nés d'un dieu, Welse étant une incarnation terrestre de Wotan, ils pourront s'aimer comme deux amants, comme deux époux. Et, le glaive magique à la main, Siegmund entraîne Sieglinde à travers les sentiers fleuris de la forêt.
Cet acte est d'un bout à l'autre, depuis les premiers grondements de la tempête jusqu'à la dernière phrase du duo d'amour, une merveille, un enchantement.
On n'a jamais rien écrit de plus poétique, de plus passionné que cette admirable scène entre Siegmund et Sieglinde dans laquelle s'enchâsse comme un pur diamant le frais et mélodieux lied du Printemps.
Parmi les phrases typiques qui suivent et expliquent les différentes péripéties de cette première partie du drame, quelques-unes appartiennent au ftheingold, le thème de l'Epée par exemple et aussi celle que fait entendre l'orchestre au moment où Siegmund évoque le souvenir de son père, et qui est le thème du YValhalla.
Dans aucun des derniers ouvrages de Richard Wa-
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gner l'emploi du leitmotiv n'a été poussé aussi loin que dans la tétralogie des Niebelungen, dans la seconde partie surtout. Ainsi, il y a, au deuxième acte de la Valkyrie, une scène (la scène IV entre Siegmund et Brunnhild), qui se développe presque tout entière sur le retour obstiné de la même phrase, une phrase de quatre mesures. Je ne prétends pas que cette scène ne soit fort intéressante et même fort belle, surtout pour les initiés.
La connexité qui existe entre les différentes parties de la tétralogie wagnérienne ne permet guère de les présenter isolément sans que l'intelligence du spectateur ne soit, en certains passages, quelque peu déroutée. On comprendra mieux Siegfried, après avoir entendu la Valkyrie', mais il est presque indispensable, pour comprendre Siegfried et la Valkyrie, d'avoir entendu l'Or du Rhin. La conférence de M. Catulle Mendès, avec exemples de musique à l'appui et de deux pianos remplaçant l'orchestre, si elle n'a pas tout à fait comblé la lacune, nous a du moins fait entrevoir un coin de ce monde légendaire que peuplent les nains, les géants et les dieux.
J'avoue cependant qu'il me semble impossible, si peu familiarisé qu'on soit avec les Eddas, les Niebelungen et la légende de Gudrane, de ne pas prendre le plus vif intérêt à cet exposé du drame qui forme le premier acte de la Valkyrie et aux personnages qui y vivent d'une vie si intense, agités tous les trois, au milieu de fictions mythologiques, par des sentiments aussi humains. Je n'admets pas davantage que
les beautés du premier acte ne puissent se révéler dans toute leur splendeur qu'aux initiés, qu'à ceux pour lesquels le leitmotiv, la phrase typique n'a plus de secret.
(( J'écoute avec ravissement, me disait un néophyte de mes amis, et ne veux savoir autre chose que ce que mes sympathies me font éprouver. Je retrouverai les motifs conducteurs de la partition ce soir ou demain. »
Pendant le second acte, mon ami le néophyte me semblait quelque peu décontenancé. Le dialogue, la querelle de ménage entre Wotan et Fricka lui paraissait d'une monotonie achevée, d'une longueur interminable. Et encore ne l'entendait-il pas tout entier. On a pratiqué là et ailleurs, dans le second acte, de larges coupures. On les fait en Allemagne sans scrupule aucun : pourquoi me les ourait-on pas faites à Paris avec l'agrément de madame Wagner et M. Gross. son représentant attitré.
Wotan, la lance à la main, le casque en tète, est assis sur un quartier de roc au milieu d'un site sauvage. Il commande à Brunnhild, la jeune Yalkyrie qui, elle aussi, a revêtu son armure de guerre, de soutenir Siegmund dans le combat qu'il va livrer à Hunding. A peine Brunnhild s'était-elle éloignée en poussant son cri de bataille que Fricka arrive au milieu d'un tourbillon de poussière dans un char conduit par deux béliers aux cornes d'or. Et la déesse, le regard courroucé, ne se gêne guère pour reprocher à Wotan ses coupables amours. Va-t-il donc maintenant protéger l'adultère et l'inceste (ici le texte même a été sensiblement expurgé) en prenant parti pour Siegmund
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contre Hunding! En vain Wotan cherche-t-il à lui faire comprendre qu'il ne peut laisser périr son propre liis et, d'ailleurs, c'est sur la valeur invincible de Siegmund qu'il compte pour ressaisir l'anneau des Niebelungen tombé aux mains des géants. Fricka se refuse à admettre que Siegmund soit le béros désigné par les dieux. Toute sa puissance lui vient de l'épée que Wotan lui a permis de conquérir; cette épée, Wotan peut et doit la briser.
Que le fils de \Yelse périsse!
.Me jures-tu de faire ton devoir?
Et Wotan, cédant à l'insistance impérieuse de son épouse, prononce, vaincu et désespéré, le serment que lui demande Fricka.
(( Dans mes propres filets, je me suis laissé prendre, dit-il à Brunnbild revenue auprès de lui; je suis le moins libre des dieux!.. »
Les lamentations de Wotan ne cessent qu'à l'arrivée de Siegmund et de Sieglinde. après que Brunnbild s'est engagée, sur l'ordre de son père, à abandonner le guerrier auquel elle devait donner la victoire.
Les deux amants descendent lentement à travers les rocbers de la montagne, épuisés, haletants tous les deux. Sieglinde, en proie aux remords, supplie Siegmund d'abandonner à son malheureux destin la femme coupable que les baisers d'un époux détesté ont souillée. Et, tandis que Siegmund cherche à la consoler, à la réconforter, une hallucination s'empare d'elle, et, croyant entendre les aboiements furieux des
dogues qui accompagnent le chasseur Hunding, elle tombe inanimée sur le sol. Au même instant, Brunnhild — Grane, son cheval de bataille ne l'accompagne plus, hélas! — s'approche de Siegmund et lui signifie l'arrêt de Wotan. Il mourra, mais sa mort lui ouvrira les portes du \Yalhalla. Siegmund refuse les joies célestes, puisque Sieglinde ne peut les partager avec lui et, plutôt que de se séparer d'elle, il la frappera de son glaive et se frappera après. Brunnhild arrête son bras :
Respecte au moins le gage de ta foi Qui s'éveille dans le flanc de ta femme.
Mais Siegmund immolerait à la fois la femme et l'enfant si la Valkyrie, prise d'une compassion soudaine, ne lui promettait de désobéir à Wotan et de le soutenir dans le combat qu'il va livrer à Hunding. La corne du chasseur (il n'y a pas ici de méchant jeu de mot) résonne au loin, et Siegmund s'élance au devant de son ennemi : tous deux enveloppés par le nuage de feu qui couvre la montagne s'attaquent impitoyablement. Sieglinde, réveillée, pousse des cris de terreur et se précipite vers les combattants quand une lumière éblouissante l'aveugle et la force à reculer en chancelant. Brunnhild couvre Siegmund de son bouclier, mais, au moment où le jeune Welse va porter à Hunding le coup fatal, AA'otan apparaissant dans un nimbe lumineux, dirige sa lance contre Siegmund.
Sous la lance du dieu que se brise ton glaive!