‹ Quarante ans de musique. Publiés avec une préf. et des notesChapitre 9 sur 20 · LA VALKYRIE · texte numérisé non relu

LA VALKYRIE

(Opéra, 13 mai 1803.)

M. Catulle Mendès, wagnérien de la première heure, nous disait l'autre jour dans sa spirituelle et très intéressante conférence sur VOr du Rhin : Voilà trente-deux ans que des coups de sifflets énergiques et bien nourris accueillirent à l'Opéra la première représentation du Jannhauser, tandis qu'une princesse étrangère, en manière de protestation, brisait son éventail sur le rebord de sa loge. Quant à Richard Wagner, il était tranquillement assis dans la loge directoriale, beaucoup moins ému par les coups de sifflet de MM. les abonnés de l'époque que parles applaudissements d'une notable partie du public.

Peut-être, avec cette perception de l'avenir qu'ont certains hommes prédestinés, entrevoyait-il l'éclatante revanche que le ciel lui réservait. Elle est venue, et malheureusement un peu trop tard pour qu'il en pût jouir, mais elle est venue tout de même, et très com-

plète, à ce que l'on doit croire, bien qu'elle ne fasse que commencer. Il est bien entendu que c'est de Paris que je parle, de Paris qui, désormais, sur les cartes de géograpbie wagnérienne, va se trouver en ligne directe et fort rapproché de Bayreuth. On ne fait pas encore la nuit sombre dans la salle de l'Opéra, mais cela viendra seulement le jour où nous serons rentrés en possession de nos deux provinces perdues, et à Tintérieur comme à l'extérieur nous illuminerons.

Le succès considérable de Lohengrin, précédé d'incidents qui devaient le faire pressentir, a bien préparé celui de la Valkyrie, ce qui établit un lien solide entre ces deux ouvrages qui se ressemblent si peu. Pour Lohengrin, on avait fait venir, à quelques mois de distance, deux ténors exotiques et célèbres, partant très largement salariés, dont l'attrait sur le public et l'influence sur les recettes devaient être certains. Notons en passant que lorsque, dans l'intervalle, l'ouvrage fut chanté par des ténors français d'un renom moins considérable, et modestement appointés, son succès n'en fut pas très sensiblement diminué. Le public avait pris un tel goût au chef d'œuvre que des interprètes exceptionnels n'étaient plus nécessaires pour le lui imposer. La I ralkyrie n'était pas sans inspirer quelques craintes, quelques doutes au moins. Quel accueil allait faire le public de l'Opéra à un ouvrage sans ensemble de masses chorales — il y en a, vous le savez aussi bien que moi, de superbes dans Lohengrin — et sans ballet? La prudence commandait de donner d'abord à la mise en scène un éclat inusité. A l'aide de deux trucs fort

Page 1