‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 10 sur 35 · THÉODORA · texte numérisé non relu

THÉODORA

La toile se lève : nous sommes dans la chambre de réception du palais impérial à Byzance; un jeune Franc, Cariberr, arrive tout neuf de son pays sauvage; il apporte à l'impératrice Théodora des présents de son pays, des chevelures blondes des belles filles de Lutèce ; il s'informe près du grand maître des cérémonies de la façon dont on aborde l'empereur et l'impératrice et l'eunuque le met avec complaisance au courant de tous les usages de la cour byzantine. Il nous les apprend par la même occasion. M. Sarclera nous fait là un cours de cérémonial archéologique. Ce Franc lui sera de même fort utile dans quelques autres occasions; à chaque fois que M. Sardou ressuscitera sous nos yeux quelques-uns des étranges accessoires de la vie des Grecs au sixième siècle, Caribert demandera curieusement des détails, que l'on s'empressera de lui fournir et dont nous profiterons.

Et, pour le dire tout de suite, ce petit artifice dont M. Sardou est obligé d'user aurait dû l'avertir que la science archéologique au théâtre est un bagage plus embarrassant qu'utile ou pittoresque. Ce que je viens chercher au spectacle, c'est un drame qui mette en jeu des événements, des caractères ou des passions; la peinture

exacte du milieu où s'agitent tous ces éléments d'intérêt m'est à peu près indifférente. Si l'on veut me restituer trop exactement ce milieu, je sens là comme un goût de bric-àbrac qui peut amuser un instant les yeux, mais qui ne fixe point l'attention de l'esprit. Si l'on est obligé de me donner des explications pour me faire comprendre et accepter de ces détails de vie intime, oh ! pour le coup, c'en est trop.

Imaginez une pièce, jouée sur un théâtre chinois, où serait retracée une aventure arrivée en France. Au moment le plus pathétique, l'amoureux se jette sur un téléphone pour prévenir sa maîtresse du danger qui la menace. Mais le public chinois ne connaît pas le téléphone : l'exactitude dans le détail pittoresque veut néanmoins qu'un Parisien corresponde avec le téléphone. Que fait l'écrivain chinois : il introduit un personnage épisodique, qui arrête l'amant et lui demande :

■ — Quelle est donc cette tablette sur laquelle vous appliquez votre bouche ?

— Les barbares appellent cela un téléphone.

Il va sans dire que, pour mieux faire entendre ma pensée, je l'exagère. Mais je crois qu'en thèse générale cette restitution du détail de la vie extérieure d'un peuple aboli ne vaut pas au théâtre le mal qu'elle donne, le temps qu'elle prend et le prix qu'elle coûte. Elle n'a jamais beaucoup réussi à M. Sardou : ni le Roi Carotte, où se trouve une restitution de Pompéi, ni la Haine, ni les Merveilleuses n'ont réussi, malgré la fidélité et la richesse de la mise en scène. Que le public ait tort ou raison, la vérité est qu'il se soucie de l'exactitude archéologique comme un poisson d'une pomme. Je suis public en cela, et très public. Que m'importe que l'on doive, en présence de l'impératrice, ployer le genou selon un certain rite,

l'appeler divinité, et lui baiser le bout de sa bottine? Si j'ai besoin d'apprendre ces détails, je n'ai qu'à ouvrir mon Larousse et je serai aussi docte que le camarade. Mai-, au théâtre, qu'on salue comme on voudra et Justinien et sa femme, qu'on les traite de seigneur et de madame, comme dans nos anciennes tragédies, l'essentiel est que l'auteur nous fasse entrer dans leur âme et nous intéresse à leurs passions.

Vous voyez tout de suite par là que je fais assez peu de cas, pour ma part, de tout un côté du drame nouveau, qui semble avoir le plus séduit nos confrères. Restituer une époque, à mon sens, ce n'est pas nous montrer comment les hommes du temps saluaient, mangeaient et se mouchaient : c'est nous montrer de tour particulier qu'affectait en ce temps-là l'éternelle passion humaine.

Tout ce bric-à-brac autour duquel et l'auteur, et le directeur, et les critiques se sont si fort échauffés me laisse absolument froid. Je me contenterai de dire d'un mot qu'en effet, à la Porte- Saint-Martin, le spectacle est très varié et très beau ; j'ajouterai même, si l'on veut, qu'il est réglé avec un goût exquis; que la magnificence des décors et des costumes, tout éblouissante qu'elle soit, ne détourne pas trop à son profit l'attention qui est due au drame même; le cadre n'empêche pas de voir le tableau; mais on me permettra de m'attacher au tableau plus qu'au cadre. Nous laisserons donc de côté notre jeune Franc. Aussi bien, après avoir fait son office de guide, disparaît-il à peu près de l'action qu'il a ouverte.

Voici Théodora qui entre. Théodora, il n'y a pas à dire, c'est Mlle Sarah Bernhardt. Oui, sans doute, M. Sardou a eu pour idée première de nous peindre cette écuyère du cirque, cette courtisane devenue impératrice, mais on ne m'ôtera pas de la cervelle qu'il a écrit ce rôle pour M

rah, qu'il Fa taillé sur le patron de son talent. Il en connaît de longue date toutes les faces, et il s'est dit : Je m'en vais les mettre l'une après l'autre en lumière ; l'occasion est bonne.

Ainsi je montrerai au premier acte Mlle Sarah couchée sur un lit de repos, en costume d'impératrice et donnant des audiences. Sa grâce souveraine et son grand air de nonchalance aristocratiques feront merveille dans ce tableau. Elle donnera à l'un sa main à baiser ; son pied à l'autre : réglera d'un mot bref ou ennuyé les plus grandes affaires de l'empire ; réconciliera Bélisaire avec sa femme, la belle et dévergondée Antonine. Il est vrai que tout cela ne servira de rien au drame futur, qu'il ne sera plus guère question de la femme de Bélisaire et que Bélisaire luimême ne jouera qu'un rôle assez effacé dans le drame qui va suivre. Mais il ne s'agit pas de drame pour le moment. M Sarah est-elle une magnifique impératrice? A-t-elle un aspect oriental? Oui, n'est-ce pas? Que vous faut-il davantage ?

Tous allez la voir, au tableau suivant, en fille des rues, courant incognito les quartiers douteux de Byzance, et retrouvant l'odeur grisante de son premier métier. Le contraste sera des plus piquants. Elle s'en va demander à une vieille Egyptienne un philtre dont lui a parlé Antonine, à l'aide duquel on se fait éperdument aimer de l'homme qu'on a choisi. Elle a jadis connu cette Egyptienne au bon temps où elle était si malheureuse. L'Égyptienne, qui n'a jamais vu l' impératrice, est enchantée de retrouver sa petite Théodora, et l'invite à partager son ce fricot ». Théodora est ravie, et la voilà attablée, mangeant un morceau d'agneau aux pois, buvant de l'eau claire et trouvant la chère excellente.

M1 - Sarah est dans tout ce tableau d'une gaminerie très

spirituelle et très gaie, que gâte par intervalles un soupçon d'afféterie. Elle fera bien d'y prendre garde : elle a par deux ou trois fois forcé la note.

Au troisième tableau, on vous montrera M"'' Sarah... Ah ! ça, mais, il n'y en a donc que pour Sarah ! Et l'action ? Et le drame? — Patience! il va s'ouvrir. Il n'est encore que neuf heures et demie. Vous êtes bien pressés.

Xous sommes donc au troisième tableau, chez Andréas, un Grec d'Athènes, dont l'âme noble s'est échauffée au souffle de Platon, qui méprise la servilité des Byzantins, et rêve de la liberté reconquise, par un coup de force, sur l'abominable Justinien. Il a enflammé quelques jeunes hommes du feu qui le brûle. Xous les trouvons qui, à la fin du repas, parlent de leurs projets. Ils en parlent bien haut et avec une liberté terrible ; ils en parlent aussi bien longtemps, car les conspirateurs, à moins d'être des conspirateurs d'opérette, ne sont jamais amusants. Voyez Cinna.

Il faut dire pourtant qu'Andréas lance sur la décadence du Bas -Empire une tirade pleine de verve et qui est d'un beau mouvement oratoire. Je ne sais ce que le morceau deviendrait à la lecture, mais à la scène l'effet en est superbe. Les conjurés ont résolu de s'introduire le soir même par une porte secrète et de s'emparer du tyran, qu'ils transporteront dans un monastère pour l'y tonsurer à la mode du temps.

Et maintenant tout à l'amour ! Andréas a une charmante maîtresse, qu'il a rencontrée un soir dans la rue ; effrayée d'un péril soudain, elle s'était jetée dans ses bras. C'est ainsi qu'ils ont lié connaissance. C'est la plus chaste des femmes et la plus poétique. Elle est veuve, elle vit chichement d'un petit bien qu'elle a près d'un oncle qui la garde sévèrement. Que de précautions elle prend pour venir en cachette voir son Andréas ! Elle n'a même jamais voulu qu'il l'accompagnât au retour.

Elle entre : c'est Mllc Sarah. Ah ! cette fois, ce n'est plus ni l'impératrice hautaine, ni la gamine perverse de tout à l'heure : c'est Fange de la pureté et de la tendresse. Elle se fond d'amour dans les bras de son Andréas ; elle s'enroule autour de lui, avec des câlineries d'une chasteté idéale. Jamais Mlle Sarah n'a déployé plus de grâce jeune, pudique et attirante : c'est le second acte de la Dame aux. Camélias : Marguerite avec Armand ; c'est l'acte de la terrasse : Juliette aux lèvres de Roméo.

Mais voilà que tout à coup on entend dans le lointain un couplet de chanson, où le nom de Théodora revient au refrain, avec un : « Ah ! ah ! » lancé comme un crachat au visage. L'air, pour le dire en passant, est d'nne originalité tout à fait curieuse. Il est signé Massenet, et j'imagine que le : " Ah ! ah ! » avec son intonation méprisante va devenir populaire.

Théodora se dresse, frémissante : Qu'est-ce cela ?

Cela, c'est la révolte des verts qui commence. L'auteur a eu soin de nous ménager une petite conférence sur la rivalité des deux factions, verts et bleus , qui se disputaient le prix dans les combats du cirque, en sorte que nous sommes au courant. Les empereurs avaient l'habitude de demeurer neutres entre les deux partis ; mais Justinien avait marqué sa préférence pour les bleus, en sorte qu'il avait réussi à exaspérer les verts.

Ce sont les verts qui chantent : ce Ah ! ah ! Théodora ! » et voilà Andréas parti, lâchant contre l'infâme souveraine, qu'il ne connaît pas, des bordées d'injures; et Mlle Sarah, dont le visage trahit la douleur et l'effroi, cherche en vain à l'arrêter. Il va même jusqu'à répéter l'ignoble couplet, et elle lui met la main sur la bouche : « Oh ! non, pas toi ! pas toi ! »

Le tableau qui vient de s'achever nous a enfin découvert

le grand ressort de l'action future. Théodora, l'impératrice, aime d'un amour violent, exclusif, un jeune républicain, qui, ne sachant pas le vrai nom de sa maîtresse, l'adore sous celui de Myrtà, et a juré de lui ravir, à elle ainsi qu'à sou mari, l'empire et la liberté. Elle a deviné une partie de son secret ; mais elle ne sait rien du complot tramé pour le soir même.

Voilà la situation .

M. Sardou nous ramène au palais, où Justinien attend sa femme qu'il a fait chercher partout et qu'on n'a pas trouvée. La longue absence de Théodora a éveillé sa jalousie, que les rapports de ses espions ont surexcitée. Ils lui ont dit qu'on l'avait suivie, dans les vilains quartiers de Byzance, en conversation réglée avec une Egyptienne. Il se promène agité, fiévreux.

MHe Sarah Bernhardt entre. Mais j'ai tort cette fois de dire M"e Sarah. C'est bien Théodora que l'auteur nous présente. Je tiens la scène qui suit pour une des plus belles que M. Sardou ait jamais écrites. Voilà les sentiments vrais ! Voilà des caractères pris sur le vif de la réalité ! Voilà de sincères emportements de passion ! Tous deux, l'impératrice superbe et le magnifique empereur, se disputent, je ne dirai pas comme de simples bourgeois, mais comme un cocher de fiacre et une courtisane; et le fait est qu'ils ne sont pas autre chose. Car tous deux sont nés de la boue, et il y a dans leur langage comme un souvenir de leur origine première. Ils échangent les propos les plus grossiers, les plus horribles accusations. Théodora, lasse de son rôle de grande dame, le jette à la tête de ce misérable époux qu'elle méprise. Et lui, après l'avoir insultée, revient lâchement à elle, car elle le tient, non pas seulement par l'attrait de la volupté, mais par l'ascendant, d'une âme supérieure.

— Vos espions, lui dit-elle, ne vous ont pas tout dit. Tandis qu'ils étaient occupés à me suivre, ils oubliaient de surveiller les menées des conspirateurs.

Et elle lui raconte tout ce qu'elle vient d'apprendre dans l'entretien avec son amant. Et lui, tremblant de peur, mande son préfet de police et son général Bélisaire. Il y a là tout un conseil de politiciens cherchant les moyens de réprimer une émeute. M. Sardou a cru la scène très curieuse. Elle n'intéresse point : au théâtre, il n'y a que les passions qui émeuvent ; ces hommes d'Etat s'entretenant des affaires de l'empire font longueur.

Un avis donné à propos leur a révélé l'endroit par où doivent s'introduire les conspirateurs. C'est un long couloir, donnant sur un oratoire, qui communique avec la chambre de l'empereur. Les conjurés ont surpris la clef qui ouvre la porte du couloir. Ils entrent ; ils ne sont que deux. On les a vus. on les attend.

Que feriez-vous à la place du préfet de police ? Vous diriez à l'empereur et à sa femme : <c Dormez tranquilles. Je vais prendre huit hommes solides, et, quand les assassins émergeront du couloir, on les empoignera, on les liera solidement, on les interrogera, et nous éclaircirons l'affaire. »

Tout cela est trop aisé, trop simple.

Le désordre est inexprimable au palais, Justinien tremble de tous ses membres, et le spectacle de cette peur, pour un danger si peu réel, a égayé un instant le public. On laisse la scène vide pour donner aux complications que M. Sardou prépare le temps et la place de se produire.

L'un des deux conjurés entre dans l'obscurité et, assommé d'un coup de poing, il crie : A l'aide, Andréas !

L'autre , c'est donc Andréas. Théodora veillait. Elle se jette sur la porte et la ferme au verrou, sur le nez d'Andréas, à qui il ne reste plus d'autre ressource que de s'enfuir par

où il était venu, car personne n'a pris la précaution d'envoyer un soldat pour garder l'issue.

Tout cela est déjà fort extraordinaire ; ce qui suit l'est bien davantage. Mareellns, le premier conjuré, n'a été qu'étourdi du coup. L'empereur et le préfet de police reviennent gaillards et l'interrogent sur ses complices. Comme il ref use de répondre, Justinien mande le bourreau , et prend plaisir à nous détailler par le menu la variété des supplices que comportait la torture au sixième siècle. Ce petit cours d'inquisition nous est une distraction rafraîchissante.

Théodora tremble que Marcellus, vaincu par la douleur, ne trahisse Andréas. Elle demande la permission d'interroger seule le criminel. Elle prétend obtenir de lui par la douceur les aveux que ne lui arracheront pas les tourments.

On se retire avec une complaisance quelque peu étonnante.

Elle reste seule avec lui. Elle lui explique, à voix basse, en phrases précipitées, la situation telle qu'elle lui apparaît; il aura beau faire, il cédera comme ont cédé tant d'autres; il dira le nom d'Andréas, et elle ne veut pas que son nom soit prononce.

Il semble qu'à cette confidence Marcellus devrait se dire : Ah ! c'est toi, Théodora, la maîtresse d'Andréas ! C'est donc toi qui nous a trahis ! Je vais me venger ! A moins que ce ne fût une âme bien généreuse ; auquel cas il aurait répondu : C'est bien ! Je sais braver la douleur.

Mais point du tout. Il reconnaît qu'il peut faiblir, et il dit à Théodora : Tue-moi ! De cette façon je ne courrai pas le risque de devenir un traître.

Cette conversation est de temps à autre interrompue par Justinien, qui s'impatiente :

— Eh ! bien, avons-nous fini ? demande-t-il à Théodora.

— Attendez donc ! répond-elle énervée.

Et l'entretien reprend :

— Tous tuer ? interroge l'impératrice. Avec quoi ? Je n'ai pas d'arme.

— Ce stylet dans vos cheveux ?

— Il est en or.

— En frappant au cœur.

— Où est le cœur ? Là... ?

— Xon, plus haut ! Voyez, il bat !

— Je ne peux pas... nou. comme cela, de sang-froid... je ne peux pas.

Elle a été admirablement jouée, cette scène. Mais ne semble-fc-il pas qu'elle ait été faite uniquement pour prêter aux jeux de visage et d'attitude d'une actrice ? Lorsque, dans Rome sauvée, la vieille aveugle disait à sa fille : — C'est bien là la place de ton cœur? l'angoisse était terrible ; c'est qu'on sentait en effet qu'il n'y avait pas d'autre moyen de sortir de la situation qu'un coup de poignard dans le cœur. C'est que toutes les mères y eussent songé, au cas même où elles n'auraient pas eu le courage d'aller jusqu'au bout.

Ici, rien de pareil. Toute la scène sent l'arrangement et le parti pris. Les sentiments sont faux; fausse la situation. On est étonné ; on n'est pas ému. Il est impossible de rester indifférent, mais c'est comme un cauchemar qui pèse sur la poitrine et l'oppresse, sans qu'on puisse se l'expliquer dans les ténèbres du rêve.

C'est maintenant le conjuré qui, par crainte de la torture, veut absolument que Thëodora frappe. Il la menace de crier le nom d'Andréas si elle hésite. Et, de fait, il lance le nom à pleine voix; mais au même moment le stylet tombe sur lui, et il s'affaisse, percé au cœur.

— Il m'a insultée, dit Théodora, je l'ai poignardé.

Tout cela est d'une invraisemblance fantastique. L'effet n'en pas moins prodigieux, et c'est là que commence à se dessiner le succès de la soirée.

Le tableau qui suit nous mène dans l'asile où s'est réfugié Andréas. Théodora, qui pour lui est toujours Myrta, vient l'y réjoindre. Ce ne serait qu'une nouvelle scène d'amour et de caresses trop semblable à la première si, au cours de l'entretien, Andréas ne révélait à Théodora les nouveaux projets de ses amis et les noms des chefs de l'entreprise. Mlle Sarah Bernhardt a marqué avec une habileté merveilleuse le changement qui se fait soudain, de la femme aimante qui s'abandonne à son amant, à l'impératrice en quête d'un secret dont l'intérêt est poignant pour elle. Il faut la voir, le cou ardemment tendu, arracher une à une à force de cajoleries, qu'elle interrompt d'interrogations brèves, les confidences que lui livre ce grand innocent d'Andréas.

C'est jour de fête au cirque. Andréas a résolu d'y venir pour y. voir face à face l'empereur et sa Théodora.

— Non, n'y va pas, lui dit-elle, car elle craint d'être reconnue par lui. On te cherche, tu te ferais prendre.

Elle l'enjôle si bien qu'il finit par promettre de demeurer à la maison. Elle le quitte un peu plus rassurée. Mais les amis d'Andréas reviennent; cette maîtresse inconnue les inquiétait; ils ont pris des informations. Qui elle est au juste, ils n'en savent rien encore. Mais elle n'est pas ce qu'elle prétend être ; et ils lui en donnent toutes les preuves, qu'ils ont ramassées.

— Mais je lui ai tout dit, s'écrie Andréas désespéré, tout, tout.

— Eh ! bien, précipitons les choses.

L'empereur vient justement de s'aliéner les bleus, ses amis, par un acte de sévérité. Il a donc contre lui et les

bleus et les verts. Il faut profiter de la circonstance et donner des chefs à la sédition.

Le tableau qui suit nous transporte aux jeux du cirque dans la loge impériale. C'est une merveille de mise en scène ; exacte, je. le crois : mais pittoresque à coup sûr et magnifique. Je passe sur toutes ces splendeurs , qui ont ébloui le public, pour ne m'occuper que de la suite de l'action.

Le peuple a éclaté en murmures. Une ignoble injure a été jetée par un énergumène à la face de l'impératrice. On se doute bien que c'est Andréas qui l'a lancée. Les gardes le saisissent et le jettent, au milieu d'un indescriptible tumulte, aux pieds de l'impératrice. Déjà le bourreau lève la hache.

— Cet homme m'appartient, s'écrie Théodora effarée. Et comme Andréas jette des mots entrecoupés qui la

peuvent compromettre :

— Bâillonnez, dit-elle, mais bâillonnez-le donc !

Ec comme on n'obéit pas assez vite, elle-même (la dompteuse du cirque reparaissant en elle et se déchaînant) prend son mouchoir de cou et l'applique sur la bouche de son amant.

Le procédé a tout de même paru un peu vif. Mais l'émotion du spectacle était telle que personne ne s'en est offusqué.

Xous sommes cette fois chez l'empereur au lever du rideau. La révolte a éclaté furieuse, elle s'est étendue dans tout Byzance. Et Justinien, effaré, attend, réfugié dans une crypte de son palais, des nouvelles de l'insurrection.

J'ose dire encore que cet acte est d'une beauté et d'une grandeur rares. Il n'y manque que le retentissement du sonore alexandrin pour en faire un morceau achevé. Car ces sortes de scènes ont besoin absolument ou de poésie ou de musique. La prose n'y suffit pas. Je ne crois pas que les

terreurs d'un tyran poltron et violent en face de l'adversité aient été marquées jamais d'une touche plus vigoureuse. Ici,

c'est de la vraie et grande psychologie, avec ce mouvement que comporte le drame moderne. L'homme nous ouvre son âme, non pas en l'analysant lui-même, à la façon des héros de nos tragédies classiques, dans un long et superbe monologue, mais en s'emportant aux actes où sa passion le pousse.

On apprend la victoire définitive des troupes impériales, et aussitôt Justinien passe de l'extrême lâcheté de la peur à l'extrême lâcheté de la colère. Il veut tout tuer, tout noyer dans le sang. Il a eu des mots qui ont fait frissonner toute la salle.

— Mais, lui dit un de ses familiers, c'est vingt mille malheureux qu'il faudra égorger.

— Pas plus! répond-il.

Philippe Garnier avait été prêté par la Comédie-Française à la Porte-Saint-Martin pour jouer ce rôle. Il a rendu ces fureurs avec une énergie qui nous a rappelé à tous le souvenir de Taillade.

Il a merveilleusement composé ce personnage très complexe, mêlé d'astuce, d'hypocrisie, de bassesse et de rage. Un imbécile, vaniteux, couard et exaspéré, tel est l'homme. C'est la première fois que nous voyons Philippe Garnier se dégager de la gangue de l'école ; cette soirée comptera comme un des grands triomphes de sa vie.

A travers ce va-et-vient de nouvelles tantôt alarmantes et tantôt joyeuses, Justinien a eu avec Théodora une explication plus violente encore que toutes les autres. Théodora se sent perdue si elle ne reconquiert pas sur son mari l'empire qu'elle a longtemps exercé et qui lui échappe.

— Le philtre! s'écrie-t-elle. Il me faudrait le philtre.

Juste à ce moment entre la vieille Egyptienne. Elle a perdu son fils, tué dans la bagarre. Ce fils, c'est à peine si nous l'avions entrevu et nous ne nous y intéressions guère. La bohémienne ne nous en conte pas moins sa mort dans un récit qui est aussi long que celui de Théramène. Il fallait bien, le rôle étant joué par Mmc Marie Laurent, lui donner son morceau de bravoure. A quoi bon pourtant? Mme Marie Laurent avait été, au second acte, en préparant son fricot, d'une bonhomie si puissante, d'une gaieté si vraie et si simple, que ce bout de scène suffisait à la mettre hors de pair. Et puis l'auteur aurait dû songer que son drame n'aura pas toujours Mme Marie Laurent au nombre de ses interprètes.

Elle apporte à Théodora le philtre promis, et lui donne des nouvelles d'Andréas, qu'elle a recueilli blessé et mourant dans la casemate de helluaire, où elle enfermait ses tigres, qui se sont enfuis ou qui ont été tués.

— Partons, dit Théodora.

Comme Antonine trouve décidément que cette dernière escapade est par trop forte et que Justinien ne la pardonnera point, Mlle Sarah répond par un de ces gestes qui signifient par tout pays :

— Mon mari ? Je m'en moque î Xous touchons au dénouement.

Xous voilà dans la casemate, un décor d'une sombre horreur, peint par Toinson, l'élève favori et aujourd'hui l'associé de MM. .Rubé et Chaperon. Théodora accourt anxieuse, effarée. Elle veut sauver Andréas et ne se rebute point des outrages que son ancien amant lui crache à la figure. Décidément, cette courtisane, qui eu a tant vu de toutes les couleurs, s'est refait, non une virginité, mais un amour a toute épreuve. Peut-être aurait-il fallu mieux expliquer cette passion : car on ne comprend guère que, chez

une Théodora, le caprice se sr.it changé en un dévouement si tenace et si absolu. Mais Sardou, dans ce drame, ne nous montre guère, en général, et sauf exceptions, que des surfaces d'âmes et des détails de vie pittoresque.

La scène entre les deux amants est longue, beaucoup trop longue à mon avis. Le public sait bien que tout est fini entre eux; quand on s'est dit de certaines ch< n'y a plus à y revenir. Théodora a beau expliquer à ce jeune homme qu'il aura en elle deux maîtresses, la courtisane et la vierge, l'impératrice et la petite bourgeoise, nous voyons bien que ce sont là des mots, et nous sommes pressés d'en finir, d'autant mieux qu'il est plus d'une heure du matin.

Théodora, au désespoir de se voir repoussée, Bong philtre. Elle l'avait demandé pour l'empereur. Si elle le donnait à son amant ? Elle le verse dans la coupe. Il boit. C'est la mort qu'il a bue. La vieille Egyptienne avait voulu venger sur Justinien la mort de son fils. Elle avait livré à Théodora du poison. La malheureuse femme se jette sur le corps de son amant, et, tandis qu'elle se lamente en l'embrassant, la porte s'ouvre. C'est le bourreau suivi de ses estafiers. Il présente en silence à l'impératrice le cordon fatal, et, comme il va le lui passer autour du cou, la toile tombe.

J'ai parlé, chemin faisant, de Mlle Sarah Bernhardt, de Mme Marie Laurent et de Philippe (ramier. Tous trois ont été admirables. Il va sans dire que je mets à part M"" Sarah Bernhardt. Elle est. à elle seule, le drame tout entier. Elle y a déployé une variété merveilleuse de talent ; on ne pourrait lui reprocher qu'une diction trop rapide, trop fiévreuse par instants. Mais nous savons tons qu'aux premières représentations M11' Sarah Bernhardt n'a jamais la pleine possession de soi-même. Elle est sujette à £em-

ÏKÏller. Elle ne retrouve son équilibre que quand ses nerfs .se sont calmés.

Un scrupule m'inquiète. Comment fera-t-elle pour jouer tous les soirs un si terrible rôle? Cette frêle comédienne est d'acier, nous ne l'ignorons pas; mais la plus solide machine s'use à des exercices trop violents et trop prolongés. Il esc probable qu'elle laissera dans l'ombre quelques parties du drame, celles qui lui plairont moins. Le premier soir, elles les a toutes mises au plein vent et s'est donnée tout entière.

Et maintenant, si l'on me demande quel sera le succès de r œuvre nouvelle de M. Victorien Sardou, je répondrai que je crois à un grand et à un long succès de curiosité, de curiosité plutôt que d'émotion. Ce drame tient l'attention sans cesse en éveil; il ne prend jamais par les entrailles. L'imagination est étonnée, éblouie et quelquefois même charmée ; on n'est point touché au cœur. La vérité est qu'on ne s'intéresse à personne là dedans, pas plus à Théodora qu'aux autres.

M. Sardou me répondra qu'il a voulu que l'on s'intéressât simplement aux mœurs du Bas-Empire. C'est une autre affaire.

29 décembre 1884.

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