LE CROCODILE
J'étais, hier matin, assis devant mon fen, tisonnant et morose. Car je rêvassais à l'article que j'avais à écrire le lendemain sur le Crocodile, de Sardou. La chose ne me paraissait point aisée : le Crocodile, il n'y a pas sur ce point de doute possible, avait peu réussi le premier soir ; le public, que l'on avait préventivement fatigué de réclames sans nombre, s'était pris de mauvaise humeur et avait à diverses reprises témoigné par des signes non équivoques de son désappointement. On ne pouvait pas dire que ce fût une chute. C'était loin d'être le succès qu'avaient de compagnie rêvé l'auteur et le directeur.
Je sais d'autre part, grâce à une longue expérience, combien peu, dans ces sortes de pièces qui sont des manières de féeries, pèse l'opinion des habitués des premières prèa de ce grand public qui ne vient chercher au théâtre qu'une distraction passagère. Il y avait à prévoir que, les premiers nuages dissipés, le Crocodile, comme il est arrivé a (Vautres pièces de Sardou, poursuivrait glorieusement sa carrière, versant des torrents de lumière électrique sur ses obscurs blasphémateurs.
Comment s'y prendre pour expliquer les répulsions que nous avions tous senties et se garder en même temps contre
un retour possible, probable même, de la vogue ? Ah ! le métier de critique, quand on veut être juste et vrai, n'est pas aussi commode que le croient beaucoup de braves gens.
J'en étais là de mes réflexions quand on me fit passer la carte de Sardou. J'eus un moment d'embarras ; mais, après tout, Sardou a tant d'esprit qu'il met tout de suite son monde à l'aise.
— Eh î bien, me dit-il, me tendant la main, vous n'avez pas été content, je le Bais.
— L'impression, en effet, n'a pas été bonne ; mais c'était une impression générale, et je l'ai partagée avec tout le monde. Tous êtes trop habitué aux choses du théâtre pour n'avoir pas senti le froid qui s'élevait de la salle et croissait d'acte en acte.
— Oui, me dit-il, mais reste à savoir si c'est la faute du public ou de la pièce.
— Oh! lui dis-je en riant, je pars de cet axiome, qui me paraît indiscutable : c'est que le public a toujours raison. Vous vous êtes chargé de l'amuser ; il s'ennuie, c'est vous qui êtes le coupable.
— A la bonne heure ! mais il arrive à ce public de se déjuger. Il adore le lendemain ce qu'il avait brûlé la veille. La pièce est restée la même ; c'est donc lui qui a changé de sentiment. Il s'était trompé; il a reconnu son erreur. L'erreur peut venir de vingt causes différentes. Ici, dans l'affaire du Crocodile, c'est un simple malentendu.
— Un malentendu! Comment l'entendez - vous vousmême ?
— Oui, un malentendu, et je vais vous l'expliquer, et c'est précisément pour cela que je suis venu, contre toutes mes habitudes, vous voir avant votre feuilleton. Je ne suis pas journaliste ; je ne puis pas plaider moi-même ma cause
devant le public ; c'est vous que je prie d'écouter et d'exposer mes raisons. Vous direz ensuite de la pièce tout ce qu'il vous plaira ; vous la déclarerez exécrable, si c'est votre avis. Je ne vous en voudrai en aucune façon. Mais vous aurez dit à vos lecteurs ce que je souhaite qu'ils sachent, et c'est le service que je suis venu tout bêtement vous demander.
— Diantre ! répondis-je, mais cela ne me paraît pas si bête que vous dites ce que vous avez fait là. Il me semble au contraire que c'est assez malin. Eh ! bien, voyons en quoi consiste le malentendu ?
Et voilà Sardou qui, avec des grâces inexprimables de langage et un extraordinaire pétillement d'esprit, m'expose sa thèse, qu'il tourne et retourne en cent façons, rappelant tour à tour les principales scènes du Crocodile, les commentant à sa manière et les ramenant à son premier thème, et tout cela avec une verve abondante et animée, avec un feu d'éloquence dont j'étais ébloui. Ce diable d'homme vous ferait, s'il le voulait, voir des étoiles en plein midi.
Je suis obligé de resserrer son argumentation pour l'enfermer dans les limites d'un article de journal ; comme je trahirais Sardou en le faisant parler lui-même, je ne donnerai qu'une Bêche analyse de son plaidoyer.
Qu'est-ce que s'était dit le public, quand on l'avait convié à venir à la Porte-Saint-Martin écouter le Crocodile.' Il avait tout de suite pensé : Sardou est académicien ; Sardou a fait une trentaine d'œuvres importantes ; il est l'auteur de la Famille Benoiton, de Patrie! de Divorçons! de Rabagas, de Théodora. On a mis à sa disposition un vaste théâtre, une troupe excellente, des décorateurs de premier ordre, et toutes les facilités possibles pour mettre en mouvement une figuration nombreuse et richement costumée. Nous allons donc avoir ou une grande comédie, ou
un drame puissant, quelque chose enfin qui soit en rapport et avec le nom de l'écrivain, et avec la prodigalité bien connue du directeur. On penchait plutôt pour la comédie; on s'attendait à voir un pendant comique à Thèodora.
C'était là une idée préconçue, une idée que rien n'avait motivée, que rien ne justifiait. Car il n'y avait pas de raison pour que Sardou fût contraint de donner un pendant comique à Thèodora. Et la vérité est qu'il n'y avait point songé. Son ambition avait été plus modeste.
Il ne s'était proposé qu'un but : écrire pour les enfants de douze à quinze ans , garçons et filles, une pièce qui fût aisée à comprendre, qui, tout en divertissant leur imagination par la variété du spectacle, leur laissât dans l'esprit un petit bout de leçon morale. Il est permis à Daudet et à Theuriet de composer des livres d'ét rennes pour les enfants. A ces ouvrages on ne demande point les qualités que l'on exige à bon droit des romans faits pour les hommes. Pourquoi interdirait -on à un auteur dramatique d'écrire, lui aussi, une pièce qui serait uniquement destinée à récréer nus fils et nos filles ? Pourquoi n'y aurait-il pas un théâtre à leur usage, comme il y a déjà une littérature?
Il n'y a guère eu jusqu'à ce jour pour nos petits collégiens que la féerie. Je ne veux point dire du mal des Pilules du Diable ni du Pied de Mouton, qui nous ont beaucoup amusés en notre enfance. Mais on peut concevoir pour eux d'autres spectacles, plus sensés tout ensemble et plus instructifs. Le Tour du monde en 80 jours et Michel Strojoff ont été d'heureux essais dans ce genre, qui est une mine toute neuve à exploiter.
Le public s'est-il formalisé, dans le Tour du monde en 80 jours, de ce que des tableaux très disparates fussent reliés par un semblant d'action qui ne supporte pas l'examen ? A-t-il chicané l'invraisemblance de quelques incidents?
S'est-il étonné de l'incroyable obstination du détective à soupçonner d'un vol absurde un irréprochable gentleman? Non, il a accepté cette fable, parce qu'elle ne lui paraissait pas tirer à conséquence, du moment que c'était un prétexte à montrer une suite de tableaux amusants et variés à desimples collégiens.
Mais quand le public de la première représentation s'était rendu à l'invitation qu'on lui avait faite d'aller voir le Tour du Monde, il était prévenu par avance de ce qu'on prétendait lui montrer. Il avait lu le roman de Jules Verne. Il savait, depuis longtemps, que la pièce ne serait pas une pièce au vrai sens du mot, mais une série d'illustrations destinées à rendre sensible aux yeux un texte qu'il connaissait déjà.
Il n'y a donc pas eu pour lui de déception, ni de désillusion. Il a trouvé précisément ce qu'il était venu chercher. Et comme, en effet, ces illustrations étaient distribuées avec beaucoup d'art, comme elles étaient pleines d'animation et de goût, il les a applaudies de bon cœur. Peutêtre, s'il fût arrivé avec cette idée que d'Ennery allait lui proposer un drame bien sombre, eût-il tout bousculé dans son désappointement.
— Ah ! s'écriait Sardou...
Car il n'y a pas moyen, il faut que je lui rende la parole ; aussi bien, est-ce lui qui parle en ce moment, — et que n'avez-vous entendu le monstre lui-même î
« — Ah ! si, avant de donner le Crocodile sur la scène, j'eusse écrit sous ce titre un roman à l'usage des enfants, un nouveau Robinsoa suisse! Car ma pièce, c'est le Ro- Unson suisse. Au lieu d'une famille jetée dans une île déserte, j'ai pris tous les passagers d'un vaisseau, pour avoir une plus grande variété d'effets et des incidents d'un intérêt plus vif. Mais c'est le RoUnson suisse et pas autre
chose Eh ! bien, chaque genre a ses lois. Il y a une action dans le Rooinson suisse. Tous la rappelez-vous ? »
J'avouai que je n'en avais qu'une vague souvenance.
" — C'est que, dans les ouvrages de cette sorte, l'essentiel n'est pas, comme dans les romans ou les drames sérieux, d'intéresser à une intrigue puissante, qui accapare l'attention. Non, il suffit de relier les incidents et les tableaux qui diversifient la pièce par un fil très léger et pourtant aisé à suivre.
« Voyons, mon cher Sarcey, vous me croyez capable d'agencer et de compliquer, lorsque la fantaisie m'en prend par hasard, un drame émouvant. Je ne l'ai pas fait cette fois-ci ; c'est apparemment que je n'en sentais pas le besoin. J'ai imaginé l'aventure la plus simple du monde, la mieux à la portée du petit monde à qui je m'adresse. Mon héros a commis un vol ; je m'arrange pour que les circonstances de ce vol soient telles qu'on ne lui puisse refuser un peu de sympathie, malgré l'infamie de son action. Je le mets ensuite dans un cas si exceptionnel qu'il lui serait possible, s'il le voulait, d'être, loin du monde et en dehors des lois sociales, très heureux avec celle qu'il aime et qui ignore son crime. Mais c'est au fond un cœur honnête. Il lui répugne de jouir et d'une estime et d'un bonheur qu'il ne mérite plus. Il fait sa confession juste à l'heure où il aurait le plus d'intérêt à garder son secret. Eh ! bien, la voilà, la leçon ! Soyez sûr qu'au sortir de la pièce, cette idée germera dans le cerveau des enfants : que, lorsqu'on a commis une faute, le mieux encore est de décharger sa conscience en l'avouant, et que l'on est récompensé plus tard de cette honnêteté qui semble pénible au premier abord !
« Je ne donne pas cette morale comme bien transcendante; mais est-ce que la morale de la Morale en action a
quoi que ce soit de transcendant ? C'est de la morale appropriée au jeune âge. Vous avez chipé un porte-plume à un camarade; vous avez ensuite perdu le porte-plume; personne ne le sait; avouez-le, c'est encore ce qu'il y a de mieux, car ce porte-plume volé troublera votre vie. Vous ne pouvez vous réconcilier avec vous-même et avec la fortune que par cette confession.
« Il se trouve que mon héros, au lieu d'être puni de son vol, en est récompensé. Car il hérite de l'oncle dans la caisse de qui il avait indûment puisé et qui lui pardonne un crime qu'il a noblement confessé. Le public s'est révolté là-dessus. Quelle -puérilité ! s'est-il écrié; cela est enfantin, c'est du Berquin tout pur.
" Eh ! bien, oui, c'est du Berquin. Mais si j'ai voulu justement faire une berquinade ! Mes collégiens se sont intéressés à ce pauvre garçon qui est si triste de la faute commise, qui aimait de si bon cœur une jeune fille dont il était en retour tendrement aimé ; je l'enrichis et les marie tous les deux au dénouemeut. Et Ton se fâche ! Mais c'est la .règle des ouvrages de ce genre. Je n'ai rien innové; je n'ai fait que me conformer à tous les précédents. C'est le public qui, en me demandant autre chose, rompt avec tous les Usages. C'est donc lui qui est dans son tort.
« Ce n'est pas là, au reste, qu'a été le point aigu de notre dissentiment. Jamais un dénouement mal venu n'a empêché une pièce qui avait plu jusqu'à la dernière scène de réussir en son ensemble.
« Le public est entré en défiance presque dès le premier acte. Et pourquoi ?
«. — Pourquoi? interrompis-je. Je m'en vais vous le dire. Car la sensation a été très vive chez moi. C'est que votre premier acte m'annonce ou me fait prévoir, dans sa première moitié et jusqu'à La dernière scène, une grande
comédie de mœurs, et que tout à coup je m'aperçois que. par an terrible à gauche, vous donnez dans la féerie. Moi, cela me déconcerte et m'agace.
« — Eh ! voilà justement le malentendu. Vous avez cru à une grande comédie. Et d'où vient? C'est vous qui vous étiez forgé cette idée. Je n'y suis pour rien. Tous mes passagers sont sur le bateau le Crocodile. J'aurai "besoin plus tard, quand ils auront été jetés dans une île déserte, que vous les connaissiez. Car les scènes épisodiques que je prépare n'auront de sel que si vous êtes au courant des caractères et des mœurs de chacun d'eux. Il faut donc que je vous les présente et que je vous les peigne ; je le fais d'un trait rapide et je n'insiste que sur les deux amoureux, laissant déjà pressentir, par uu incident que j'ai mis en relief, qu'il y a dans la vie du jeune homme un secret terrible, tandis que la femme est digne de tout intérêt et de toute admiration. C'est vous qui, à la suite de cette exposition, vous êtes dit : le train chauffe pour une comédie de mœurs. Je n'ai rien promis de pareil.
« Il y a une règle qui est absolue : c'est que pour un vaudeville, pour une féerie, pour une bouffonnerie, comme pour une comédie de mœurs, on doit d'abord présenter ses personnages au public. C'est en vertu de cette règle que je vous fais faire connaissance avec les miens. Vous en déduisez, vous, de votre grâce, que je vous mène à une grande comédie de mœurs. Pourquoi me prêtez-vous des intentions que je n'ai jamais eues, que je n'ai pas indiquées d'un seul trait.
A la fin de l'acte, le feu éclate ; le vaisseau va sombrer. Si c'était un drame, j'aurais insisté sur les scènes de désolation et de terreur auxquelles prête aisément ce spectacle. Qu'ai-je fait ? Je vous ai montré une Anglaise ridicule...
<c — Quand la pièce émigrera en Angleterre ou en Amérique, votre Anglaise deviendra une Française, n'est-ce pas?
« — Je vous ai donc montré une Anglaise ridicule qui a fait pouffer de rire toute la salle. Est-ce que ce n'était pas vous dire : Prenez garde! Il n'y a rien de sérieux dans tout cela! Ce sont des contes de la Mère l'Oie, bons pour amuser les enfants, et il peut se faire que les grandes personnes y prennent goût aussi quelquefois.
« Le second tableau est de décoration pure.
« — Et c'est môme un des plus beaux que j'aie vus : le grand vaisseau qui s'enfonce lentement dans la mer, tandis que le canot où les passagers se sont réfugiés est ballotté par les vagues furieuses, forme un spectacle vraiment admirable.
« — Il est, en effet, très réussi. Voilà nos passagers dans l'île. Eh! bien, nous sommes en plein RoMnson suisse. Le Rohmsoa suisse amuse, depuis un siècle, les collégiens des deux sexes. Je l'ai transporté à la scène, en l'agrandissant. Il faut se nommer un chef, et on l'élit au suffrage universel. Ce chef impose à chacun sa tâche ; et les enfants, conviés à cette représentation, tirent tout naturellement de ces scènes, qui ont paru plaire au public...
« — Et qui lui ont beaucoup plu...
« — Cette leçon profonde qu'un homme ne vaut que par ce qu'il sait et peut faire. Miss Chipsick, qui a des millions, épluche les herbes, parce qu'elle est incapable d'un autre travail; tandis que sa femme de chambre, Liliane, qui a de la tête et de l'esprit, des connaissances, passe au premier rang et lui commande.
« Remarquez même que c'est là un cadre où l'on peut fourrer, l'idée une fois admise, tout ce que l'on voudra. Les enfants ont la manie, quand ils ont vu une pièce de la
rejouer pour leur propre compte. Ils refont le dialogue à leur mode. Tout ce qu'ils inventeront d'eux-mêmes dans cet ordre de sentiments, tournera au profit de leur esprit. Car ils se convaincront plus profondément de cette idée : que les distinctions sociales ni la fortune ne font point le mérite vrai de l'homme ; qu'il ne vaut que par son mérite personnel.
« — Mais, objectai-je, ce qui nous a encore inquiétés en ces deux tableaux de la vie dans l'île déserte, ce sont les discussions philosophiques que vous y avez introduites: cette philosophie nous a paru tout à fait superficielle et puérile.
« — Ah ! mon cher Sarcey, que vous me faites plaisir en me disant cela. Eh ! oui, c'est de la philosophie enfantine, parce qu'elle s'adresse à des enfants. Vous devez bien penser que, quand je paraphrase Berquin, ce n'est pas pour vous que j'écris. Vous ne me tenez pas pour un nigaud. Cette philosophie, qui vous fait l'effet d'être puérile, est pour l'enfant fertile en réflexions nouvelles. Il n'est pas, comme nous, comblé et accablé d'idées générales. Les lieux communs, s'ils se présentent sous la forme attrayante d'incidents romanesques, frappent son imagination et de là passent jusqu'à son esprit, Relisez, je vous en supplie, ce RaMnson suisse, qui a été l'enchantement de notre jeunesse. Yous verrez que, du moindre fait, l'auteur fait jaillir une ou deux pages de réflexions morales qui, aujourd'hui, nous paraissent fades, mais qui, en ce temps-là, ont pénétré jusqu'au plus profond de Dotre cœur.
<(. Voilà qu'une opposition s'est formée contre le chef qu'avait désigné le suffrage universel. Les matelots, qui aiment la paresse et l'eau-de-vie, se révoltent contre le gouverneur qui, au nom du salut public, exige le travail et la sobriété. Est-ce que nos collégiens ne trouveront pas là
comme une réminiscence de leurs petites rébellions ? Pourquoi font-ils ce qu'ils appellent du chahut ? Qu'ils rentrent en eux-mêmes. Sauf des cas bien rares, ils n'ont pas d'autres motifs que ceux qui excitent Eoubion et Strapoulos. Ces motifs, au théâtre, leur apparaissent dans toute leur vilenie.
« Je vous abandonne tous ces incidents romanesques du gouverneur saisi, garrotté et emporté au fond des bois ; de Liliane, sa bien-aimée, accourant à son secours et insultée par ces bandits; des pirates malais survenant juste à l'heure où ils vont lyncher le commandant et égorger la jeune femme, et les emmenant prisonniers, tandis que les deux amoureux, qui ont échappé à leur vue, restent seuls dans l'île ; vous comprenez que je fais bon marché de toutes ces imaginations. Elles en valent d'autres ; ce sont des prétextes ingénieux à décors amusants, à mises en scène pittoresques. Tout cela vous laisse froid, car vous n'y croyez pas. Mais, vous, ce n'est pas le grand public, ce n'est pas le public pour qui j'ai travaillé. Vous avez une fille, n'est-ce pas ?
ce — Oui, elle a seize ans environ.
« — C'est déjà peut-être un peu tard. Mais n'importe ! je vous en supplie ; retournez voir cela avec votre fille ; et si elle ne s'amuse pas, et si toute cette friperie de brigands et de pirates, se jetant à la traverse d'amours innocentes, ne parvient pas à l'intéresser, j'aurai tort, je l'avoue. Mais je suis sûr de mon affaire. Car déjà, dès la troisième, le petit peuple qui garnissait le parterre et le balcon riait, battait des mains, poussait des exclamations de surprise, d'effroi ou de douleur. Comment ! vous n'en voulez pas au chanoine Schniidt d'avoir écrit ses contes. Ils sont pourtant, à votre point de vue d'homme fait, d'une insignifiance rare et d'un extrême ridicule. Mais vous vous
mettez pour une heure à la place des enfants à qui ils s'adressent. Et quand vous êtes au théâtre, vous ne voulez pas vous verser dans l'âme de vos enfants, écouter et penser par eux !
« Et à mesure qu'il parlait, Sardou s'animait davantage.
« — Voyons ! me disait-il, en avez -vous déjà tant de spectacles pour vos enfants ? Votre fille, où la menez-vous ?
— Oh! moi, lui dis-je, j'ai des idées particulières sur l'éducation. A quinze ans, je menais ma fille voir du Molière ou de i'Angier. Je tiens que tout ce qui est beau est sain. Un vaudeville douceâtre m'inspire plus d'inquiétude qu'une comédie du maître où se trouve un gros mot malsonnant.
« — Soit, mais tout le monde n'est pas de votre avis làdessus, et vous-même, j'en suis convaincu, n'en êtes pas toujours. Eh ! bien, il faut à Paris une pièce où l'on puisse aller en famille, le père, la mère et les enfants; une pièce qui soit au théâtre ce que sont cette année à la littérature la Belle Xi reniai se d'Alphonse Daudet, ou les Contes pour les vieux et les jeunes de Theuriet. Cette pièce, j'ai essayé de l'écrire. Ce qui m'enrage, ce n'est pas que vous la trouviez mauvaise ; c'est que, la trouvant mauvaise, ce soit pour des raisons qui marquent que vous n'avez pas compris mon but, que vous n'êtes pas entré dans mes intentions.
« Je sais bien qu'on pourra me dire : Ce n'est pas là une ambition très reluisante. Mais ce n'est pas vous qui me ferez cette objection ; vous n'ignorez pas qu'en art tout est difficile. Il semble au premier abord qu'il n'y ait rien eu de plus aisé que de tirer de l'ouvrage de Jules Verne le Tour du monde en 80 jours. Il y a fallu pourtant la main experte et sûre de d'Ennery, et il en a cuit à Verne d'avoir voulu un jour s'en passer. Peut-être les plus grands
de nos confrères n'auraient-ils pas réussi mieux que moi à écrire cette chose si simple : une pièce de théâtre pour les enfants.
ce Je m'étais essayé dans une foule de genres ; c'en est un que je n'avais pas enopre abordé. Est-il défendu à l'artiste de s'engager à ses risques et périls dans des voies nouvelles ? Académicien tant que l'on voudra ; si l'on m'a fait académicien, c'est peut-être parce que j'ai poussé des pointes dans tous les sens, et c'est se montrer digne de ce titre que d'en pousser d'autres encore.
« Je ne demande pas mieux que l'on me dise qu'en donnant le Crocodile, j'ai manqué mon coup. Mais encore fautil qu'on sache où je visais. J'ai écrit pour les enfants ; si les enfants s'amusent , qu'avez-vous à dire ? »
Et, tandis que Sardou plaidait ainsi pro a ri s et focis, je ne pouvais m'empêcher d'admirer cette dextérité d'esprit et cette malice. Il avait prévu un feuilleton peu agréable. Au lieu de s'y prendre comme auraient fait tant d'autres, dem'alléguer les dépenses faites, la nécessité pour le théâtre , pour les comédiens, de ne pas tout perdre dans l'effondrement d'une chute, il m'apportait un thème curieux à développer; il faisait appel à mon esprit d'impartialité pour le présenter moi-même au public; il savait que je mettrais une sorte de coquetterie artistique à plaider contre mon sentiment, et il espérait qu'il ne resterait plus de place pour exposer le mien.
Et il espérait juste ! Il y a du vrai, après tout, dans cette thèse, et, si j'allais revoir la pièce, — j'y retournerai un de ces jours, soyez-en sûrs, avec ma fille, puisqu'il veut que j'emmène ma fille, — il est fort possible que je reviendrais tout entier à son avis. Ce Sardou est le plus prestigieux des causeurs! Et l'on est sans cesse tenté de lui dire, comme Sganarelle à don Juan : « Quand vous parlez, il
semble que vous ayez raison, tant vous parlez bien, quoique, au fond, on sente que vous avez tort. »
Que de choses j'aurais pourtant à dire si je parlais de mon cru. Toutes se résument d'un seul mot : c'est que l'impression laissée par le Crocodile n'est pas une, et il n'y a pas d'œuvre d'art sans unité d'impression. La pièce vous donne au premier acte, la sensation d'une grande comédie de mœurs ; elle se tourne en satire philosophique aux deux suivants ; elle se change en drame noir, passe ensuite à l'idylle et se termine en berquinade. On est à chaque instant déconcerté, dérouté. Il peut se faire que les enfants de quinze ans subissent ces influences diverses , sans les discuter ni même s'en apercevoir. Cette indifférence nous est impossible. Xous aimons, si l'on nous a annoncé que ce serait sérieux, que ce le soit jusqu'au bout, et nous dirions volontiers comme Agnès :
Je ne m'aperçois pas, pour moi, quand on se moque.
Sardou a, durant dix minutes, l'air de croire que c'est arrivé, et puis, tout à coup, il éclate de rire et montre qu'il n'est pas lui-même dupe de ses inventions. Mais, s'il s'en moque tout le premier, comment veut-il que je m'y laisse prendre? Le grand défaut de Sardou, c'est de n'être pas sincèrement naïf.
Il a des arrière-pensées, et il a beau faire, on les devine. Le Crocodile est sans doute, comme il me l'a dit, une pièce écrite pour les enfants ; mais c'est aussi, c'est peut-être plus encore, une pièce pour l'exportation.
Prenez ces tableaux, les uns après les autres. Ce sont des cadres merveilleusement disposés pour servir de passepartout. Tous ces gens que le naufrage a jetés dans l'île, vous pouvez, selon le pays où se jouera la pièce, les ha-
biller comme il vous plaira et leur faire dire tout ce qui pourra agréer au public. La situation restera la môme; tous les détails sont, comme on dit en argot de théâtre, ad libitum. Les naufragés, au bout de six mois, se sont, avec les ressources que l'île leur a fournies, composé des costumes de fantaisie. Ces costumes, il vous sera permis de les varier en cent façons, et ils seront la grande curiosité de la pièce.
Rien de plus facile, au besoin, que de changer certains tableaux en pantomime pure. Je mets en fait que l'acte où le gouverneur est emporté dans la montagne par les révoltés et délivré par les Malais se pourrait jouer sur n'importe quel théâtre où le public ne saurait pas un mot de français. L'action est si simple et si claire que le mouvement seul des acteurs en scène suffit à la rendre intelligible. Certains rôles même peuvent se modifier sans que la pièce en souffre. J'ai fait, au cours du feuilleton, remarquer que l'Anglaise ridicule deviendrait aisément, en Amérique, une Française ridicule. Il y a de même un avocat beau parleur, qui est membre du Parlement hollandais et bavard infatigable. On en fera aisément un Anglais, un Allemand, et il suffira de lui mettre dans la bouche d'autres discours ; ils feront également rire.
Le Crocodile me fait l'effet de ce morceau de feutre dont les prestidigitateurs, dans les foires de village, font tour à tour un chapeau, une maison, un bateau, une écuelle et mille autres objets divers. Quand il aura diverti nos collégiens et nos filles, il fera son tour du monde et s'accommodera aux goûts de toutes les nations qu'il traversera. Quelques légers coups de pouce , et ce sera une besogne faite.
A ce point de vue, mais à ce seul point de vue, le Crocodile est un chef-d'œuvre. On a autour de lui accumulé
toutes les chances de succès. La première, et à mon avis la plus importante, c'est la musique de Massenet. On se rappelle que le jeune et illustre maître avait écrit pour Thèodora un chœur d'un rythme singulier et qui avait beaucoup de couleur. Sa part de collaborateur est cette fois bien plus considérable. Il a écrit une ouverture et quelques entr'actes qui ont ravi le public.
•27 décembre 1886.