‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 9 sur 35 · DIVORÇONS · texte numérisé non relu

DIVORÇONS

Ne vous trompez pas à ce titre : ce n'est point là une comédie de mœurs, une étude sociale ou politique, quelque chose comme Madame Caverlet, par exemple, qui mette sous forme dramatique une thèse de philosophie. MM. Sardou et Xajac (et il faut les en louer, puisqu'ils écrivaient pour le Palais- Royal) n'ont pas affiché de visées si hautes. Ils n'ont eu d'autre but que d'amuser le public.

La donnée première du vaudeville est celle-ci : Il y a de par le monde une foule de jolis jeunes gens qui font la cour aux femmes mariées; ils n'ont d'autre mérite à leurs yeux que de n'être pas les maris. Ah ! s'ils étaient les maris, c'est-à-dire la régularité de la vie quotidienne, le devoir, la maison à tenir, les enfants à débarbouiller... mais ils sont l'inconnu, l'idéal... Le jour où ils passeraient maris à leur tour, les femmes s'apercevraient peut-être qu'elles ont perdu au change.

Cette idée n'est pas neuve. Mais il importe assez peu au théâtre qu'une idée soit neuve ou vieille, pourvu qu'elle soit renouvelée par la façon dont on la présente, pourvu qu'elle soit rejetée dans le courant de la vie contemporaine.

(1) En collaboration avec E. de Najac.

Ces messieurs ont usé, pour la remettre sous les yeux du public, de la faveur avec laquelle sont accueillis en ce moment les projets de loi sur le divorce.

Ils auraient pu aisément transporter Faction de leur pièce dans un pays ou dans un temps, usons du mot à la mode, dans un milieu où le divorce serait légal.

Ils nous auraient montré dans un premier acte un mari détesté de sa femme, tandis que l'amant a toutes les qualités et toutes les vertus. Le divorce intervient ; au second acte, la femme, qui a divorcé, fait l'épreuve dont je parlais tout à l'heure ; au troisième acte, elle reconvole avec son premier mari, qui est infiniment supérieur à l'amant devenu mari.

Remarquez que cette donnée pourrait parfaitement se mettre à la scène sans que l'idée du divorce intervînt.

Supposez — le cas n'est pas rare dans la vie moderne — supposez une femme qui ait pris un amant, tout en demeurant avec son mari, soit que son mari ignore ce commerce, soit qu'il le regarde avec l'indulgente indifférence d'un philosophe. L'amant finit par passer second mari, et plus mari que le premier, par devenir aussi insupportable, plus insupportable que n'était le vrai mari, et il est permis de croire que la femme, comparant les deux hommes, se dira un beau jour avec un soupir : Décidément mon premier valait mieux encore.

Cette situation se trouve dans Y Ami des femmes, d'Alexandre Dumas.

Sardou et Najac ont préféré ramener la chose aux proportions du vaudeville fantaisiste. Un ménage va mal ; le mari est en baisse et l'amant en hausse près de la femme. La femme se donnerait volontiers à l'amant; mais des scrupules l'arrêtent ; des scrupules qui seraient levés si la loi sur le divorce était votée. Que lui importerait alors de

céder à un amant qui aurait le droit un jour de passer mari ?

Que fait l'amant ? Il suppose une dépêche télégraphique qui annonce le vote de la loi. Puisque c'est à ce fil que tient la vertu de la femme qu'il aime, voilà le fil coupé. Il sera heureux.

Mais le mari n'est pas un sot ; il surprend le secret de ce télégramme fabriqué par un faussaire. Au lieu de dire à sa femme : ce Tu sais, cela n'est pas vrai, le divorce n'est pas voté, a ce qui remettrait au lendemain la solution de difficultés toujours pendantes, toujours aiguës ; il fait semblant de prendre le télégramme pour bon ; il y a mieux : il le confirme par un mot qu'il va chercher à la préfecture, si bien que non seulement sa femme donne dans le panneau, mais que l'amant même est pris à son propre piège.

— Et maintenant, dit-il à sa femme, que nous allons divorcer, nous ne sommes plus que de bons camarades... C'est l'autre qui est ton mari. Causons...

Ne m'objectez pas, je vous prie, que la fable offre peu de vraisemblance. Cette considération n'est d'aucune importance en ce genre de pièces. Tout le monde sait bien que cela n'est pas vrai et ne saurait l'être. C'est un de ces rébus qui commencent ainsi : Etant donné que...

Il faut accepter la donnée.

Et savez-vous ce que je reprocherais aux auteurs dans ce premier acte ? Ce n'est point du tout d'avoir choisi une donnée impossible; c'est d'avoir passé un acte à la rendre vraisemblable. Voilà des préparations fort inutiles. Tout ce premier acte m'a paru un peu long et vide. En deux mots, l'affaire pouvait être bâclée. C'est une convention à conclure entre les auteurs et le public :

— Acceptez-vous l'hypothèse ? demandent les auteurs.

— Dame! oui, répond le public, si vous en tirez des scènes plaisantes :

— Allons-y donc ! reprennent les auteurs.

Eh ! bien, il faut rendre justice à MM. Sardou et Xajac : une fois l'hypothèse admise, les scènes à faire ont été faites et merveilleusement faites. Il y a dans le second acte, le plus important, le plus essentiel, deux scènes qui sont de la meilleure comédie, et de la plus désopilante.

Le mari, donnons-lui son nom, M. Desprunelles, cause avec Mme Desprunelles, qui n'est plus que sa camarade, la chose est convenue. Au point où ils en sont ensemble, il a bien le droit, n'est-ce pas ? de demander à sa femme, à celle qui va être son ex-femme, car le divorce leur permettra à chacun de se remarier, ce qu'elle a jusqu'à ce jour accordé à l'homme qui lui faisait la cour.

Vous voyez d'ici l'interrogatoire : vous imaginez combien il peut être piquant, la femme racontant à son mari, à son ex-mari, les privautés qu'elle s'est permises, les occasions où sa vertu a failli sombrer. C'est la fameuse scène d'Arnolphe et d'Agnès... — il m'a pris le... — refaite, et de la façon la plus drôle. Car M. Desprunelles est, comme Arnolphe, très intéressé à connaître le dernier mot de ces confidences. De même qu'Arnolphe a envie de savoir si celle qui doit être sa femme a failli, M. Desprunelles, qui nourrit le machiavélique espoir de reconquérir celle qui fut sa femme, n'a pas un moindre intérêt à apprendre les hasards qu'a courus son honneur et s'il y a sombré.

La scène est faite avec un esprit et un brio étourdissants.

Elle a sa contre-partie qui n'est pas moins heureuse.

M. Desprunelles, qui feint d'avoir abdiqué toute prétention sur Mme Desprunelles, lui annonce qu'il va dîner au restaurant, afin de la laisser avec ce charmant Àdhémar qui doit devenir son mari.

Mais que voulez-vous? depuis que le charmant Adlié-

mar est un mari en perspective, il fait à Mme Desprunelles l'effet d'un vrai mari. Elle le trouve in petto un peu exigeant, un peu sot ; elle ne peut s'empêcher de le comparer à son ex -mari.

La jalousie la mord au cœur.

— Et avec qui vas-tu dîner au restaurant en cabinet particulier ?

Elle passe en revue les femmes à qui son ex-mari peut songer, et elle les lui drape de la belle façon, et il l'interrompt avec un air de doux reproche :

— Ali ! ce n'est pas gentil ! Moi, je ne t'ai pas débiné Adhémar.

La scène est admirable d'ingéniosité et d'entrain. C'est à coup sûr une des plus jolies et des plus vivantes qu'ait écrites Sardou. Elle est même relevée par une petite pointe de sentiment qui lui donne encore plus de saveur.

Tous devinez comme elle se termine.

M. Desprunelles emmène sa femme dîner en cabinet particulier, et Adhémar mangera tout seul le dîner officiel préparé à la maison.

Ah ! si la pièce s'était terminée là, et que l'on eût resserré le premier acte dans une scène de préparation rapide, quel délicieux chef-d'œuvre en un acte Sardou nous aurait donné sous le titre : Divorçons! C'eût été une merveille.

3Iais voilà... on tire à la ligne... Le premier acte n'était amusant qu'a demi et peu utile. Le troisième n'est qu'une superfétation qui n'ajoute rien à l'idée désormais complète.

M. Desprunelles dîne en tête à tête avec sa femme, et tous deux se mettent à bavarder ensemble. Il y a dans ce dialogue bien de la verve et de l'esprit. Oserai-je dire que j'y trouve deux défauts? Le premier, le plus grave, c'est

que toute cette cpnversation ne nous apprend rien de nouveau, c'est qu'elle n'est que d'ornement, la pièce étant finie.

Le second, c'est un point plus délicat, c'est qu'elle me semble passer la mesure des grivoiseries permises.

Vous me direz qu'il y en a bien d'autres dans le répertoire de M. Labiche et dans celui de Lambert Thiboust. Oui, je le reconnais. Mais c'étaient des gaillardises bon enfant, qui étaient sauvées par unegaieté franche. Cela avait l'innocence du bébé qui se roule sur le tapis avec un rire frais, montrant à plein tout ce que l'on cache d'ordinaire. Ici, c'est la gaudriole à froid, la gaudriole voulue, préméditée, sur laquelle on insiste.

Je n'en donnerai qu'un exemple :

M. et Mmc Desprunelles, passant en revue les jours qu'ils ont vécus ensemble, font le compte des heures qui ont été agréables.

Combien consacrées à ceci... à cela... Et enfin, combien consacrées à l'amour ? Et ils se livrent, avec une foule d'allusions polissonnes, à une arithmétique sérieuse sur ce chapitre.

Je ne suis pourtant pas prude, il s'en faut. J'étais cependant mal à l'aise. Il n'y a rien que je haïsse en littérature comme le nu pour le nu. Ces plaisanteries grasses peuvent être l'effervescence ou d'une imagination légèrement surexcitée ou de sens mis en émoi ; mais, quand elles partent d'un dessein formé de présenter à l'esprit des images lubriques, c'est de la pornographie pure.

Sardou a trop d'esprit et de grâce de style pour tomber si bas. Je crois cependant qu'il est allé trop loin, et qu'un public qui n'eût pas été de longue main formé ou déformé (comme on voudra) par des lectures malsaines, l'aurait arrêté sur cette pente dangereuse.

Je dois à la vérité de dire que ce sont là des réflexions toutes personnelles ; que je les offre comme miennes, et non comme justes, que, le premier soir, la salle leur a donné tort absolument. Car je n'ai guère vu de succès plus éclatant, plus universel que celui de Divorçons à la première représentation.

13 décembre 1880.

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