‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 12 sur 35 · THERMIDOR · texte numérisé non relu

THERMIDOR

Je n'avais, dans mon dernier feuilleton, porté qu'un jugement sommaire sur le Thermidor de M. Sardou, me réservant d'y revenir le dimanche suivant et de développer mes conclusions. Je croyais avoir du temps devant moi; la pièce semblait partie pour un long et fructueux succès. Qui pouvait s'attendre à ce qui est arrivé ? La répétition générale et la première représentation avaient été des plus paisibles. Il n'y avait pas même eu dans la salle, à aucun endroit du drame, un de ces petits frémissements d'inquiétude ou de révolte par où se trahit un état latent d'excitation dans les esprits. Des journalistes radicaux étaient là ; et ils n'avaient témoigné en rien qu'ils fussent indignés ou furieux. On citait même dans les couloirs un mot fort spirituellement gai de M. Clemenceau, qui était une critique littéraire bien plus que politique. C'était au premier acte : Coquelin débitait sa tirade sur la tristesse de Paris aux jours de la Terreur. Elle est un peu longue, cette tirade ; M. Clemenceau la trouvait telle, et, se penchant à l'oreille de son voisin, à demi-voix :

— Votons, avait-il dit ; passez les urnes.

Ce mot ne partait pas d'une âme noire. A la sortie, j'avais entendu s'engager de nombreux colloques sur l'œu-

vre nouvelle. On en discutait vivement le mérite ; personne ne paraissait avoir pris garde aux tendances politiques de l'auteur. C'est qu'à vrai dire ses tendances pouvaient se résumer en deux cris : <c Vive la République ! A bas la guillotine ! » Au fond, c'était ou ce semblait être l'avis de tout le inonde.

Parmi les journalistes qui s'occupent d'art dramatique, un assez bon nombre avaient été invités par M. Gunsbourg. l'imprésario du théâtre de Nice, à venir voir la première représentation du Richard III de M. Emile Blavet et Gaston Salvayre. Nous avions tous demandé que cette première, qui devait primitivement être donnée daus la première quinzaine de janvier, fût reculée jusque après Thermidor où nous étions tenus d'assister.

Thermidor s'était donné samedi; nous partîmes tous le lendemain, contents et le cœur à l'aise, comme dit la chanson, sans nous douter de la tramée de poudre que nous laissions derrière nous, qui a ébranlé la Comédie- Française et failli faire sauter le ministère. Ah ! si j'avais su! il est clair que je ne serais pas parti ; non, je ne serais pas parti. Mais à présent que la chose est faite, je ne suis pas fâché d'avoir été mis une fois, par le hasard des circonstances, à même de voir l'effet en province des événements qui se produisent à lïmproviste à Paris.

Vous est-il arrivé de regarder un bal sans entendre le piano qui règle le pas des danseurs ? Tous ne voyez que des jambes qui s'agitent et tous ces mouvements que ne justifie pas la musique semblent incohérents et bizarres. On a comme une idée que tous ces gens sont fous de se démener ainsi sans raison ni motif. Eh ! bien, nous avons eu l'autre jour à Xice une sensation de ce genre. Xous ne comprenions rien aux nouvelles que nous apportait coup sur coup le télégraphe : nous devinions bien qu'à Paris les

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cerveaux étaient fort échauffés : mais à propos do quoi cette ébullition? tant de fumée et point de feu, c'était à jeter sa langue aux chiens.

Nous ne prîmes pas trop au sérieux le premier de ces télégrammes. Il était pourtant fort long et d'un style éperdu. Il parlait de désordres graves pour le lendemain, etc.

Des désordres graves!... Allons donc! Ils étaient, pensions-nous, une douzaine en tout d'enragés ou de fumistes, qui avaient trouvé plaisant de manifester et de faire du tapage. S'ils s'avisaient de revenir, on les cueillerait d'une main délicate, on les enverrait siffler au poste. A supposer qu'ils tinssent bon trois ou quatre soirs, comme ils auraient contre eux le public et la police, ils ne tarderaient pas à se lasser.

Cependant, les télégrammes se succédaient plus effarés et plus inquiétants les uns que les autres. La troisième représentation devait être le théâtre d'une bataille; on s'y disputerait à coups de canne.

Et moi, je rassurais tout le monde :

— La troisième, c'est un mardi. Que voulez-vous qu'il arrive un mardi à la Comédie-Française. La salle est louée du haut en bas, par un public très homogène, qui a grande envie de voir la pièce de Sardou. Il ne reste de places disponibles qu'aux troisièmes galeries. Rien de plus simple que d'y distribuer une trentaine d'agents qui auront l'œil sur les perturbateurs, s'il s'en introduit quelques-uns. Quant à la foule qui doit envahir la place du Théâtre- Français, elle se composera surtout de badauds, et rien ne sera plus aisé que de la faire circuler. Mais si elle devenait trop compacte, le gouvernement a fait ses preuves. Il a montré qu'il savait, quand il voulait, et dans des occasions où la foule était bien plus surexcitée, réprimer et

dissoudre les manifestations inopportunes. On peut compter sur lui.

Et voilà comme on raisonne à Nice ! On s'imagine, quand on est loin de Paris, que les choses iront selon le bon sens et la logique! Comment vouliez-vous que, là-bas, à deux cents lieues du Palais Bourbon, j'allasse me mettre en tête qu'un ministre à poigne dirait à la Chambre : Quelques personnes ont déclaré qu'elles viendraient faire du tapage à la Comédie Française ; je ne peux plus répondre de l'ordre. Je n'ai pas en main les moyens d'avoir raison des douze manifestants qui mettent en échec la liberté et le gouvernement. Le plus court est de supprimer tout prétexte à querelle.

Non. voua ne pouvez vous figurer notre stupeur quand cette cheminée nous tomba sur la tête sous forme de télégramme : interdiction de Thermidor. Quoi ! la pièce avait été acceptée par la censure, visée par le directeur des beaux-arts, approuvée par le ministre de l'instruction publique. Elle avait subi, sans froisser aucune susceptibilité, la double épreuve de la répétition générale et de la première représentation, et, parce qu'il plaisait à douze ou quinze agités de s'apercevoir après coup qu'on n'y louait pas la guillotine et ses pourvoyeurs, voilà tout le gouvernement qui faisait des excuses, qui obéissait !

Les habitués du mardi s'étaient fâchés ; ils avaient eu, parbleu ! cent fois raison. Comment ! voilà des gens qui ont acheté fort cher le droit de voir une fois par semaine les pièces de la Comédie-Française et surtout les nouveautés qu'elle donne. Il en paraît une qui est curieuse; bonne ou mauvaise, peu importe ! elle est curieuse. Et on les empêche de l'entendre !

Ah ! bien, si c'est par ces faiblesses que le cabinet pense enfoncer dans les esprits des provinciaux l'idée que le gou-

vernoment sait et fait ce qu'il veut! Mais voilà que je m'emporte à parler politique, et ce n'est pas mon affaire. C'est qu'il n'y a plus moyen à présent de traiter la question littéraire. Comment voulez-vous que je discute avec vous lus scènes qui m'avaient paru faibles dans l'œuvre de Fémment académicien ? La pièce s'est, pour ainsi dire, dérobée à la critique, et ce serait conscience de paraître s'aeharner sur un drame à terre. Je ne puis toucher que les points qui ont quelque rapport avec cette politique, dont Thermidor a été la victime.

J'ai lu avec soin tout ce qui a été dit sur ce sujet à la Chambre : je n'ai pas besoin de vous dire que, parmi les orateurs, il n'y en a que deux avec qui je me sois trouvé parfaitement l'accord : c'est Fouquier, d'abord, un des lettrés pour qui j'ai la plus vive estime, et Reinach, qui a su, avec une rare éloquence, exprimer des vérités de bon sens. Mais ni l'un ni l'autre n'ont pu ni voulu, dans l'enceinte législative, présenter des arguments qui fussent d'ordre purement littéraire. Il est bien probable qu'à leur place je me serais abstenu comme eux; mais ici, je suis chez moi.

Qu'est-ce que le Thermidor de Sardou? Je l'avais dit dimanche dernier, et j'ai été ravi de voir le mot confirmé par Lemaître : c'est une pièce anecdotique. Il s'agit purement et simplement des amours de Martial Hugon et de Fabienne Lecoulteux. 'Fabienne, qui a été chassée de son couvent au moment où elle allait prononcer ses vœux, qui a été reprise plus tard par sa supérieure et endoctrinée par un vieux prêtre, comme Jocelyn par l'évêque de la prison, sera-t-elle envoyée à la guillotine, ou bien y échappera-t-elle ? Voilà la pièce. Tout le reste tourne autour de ce point d'interrogation.

Je ne dis pas que ce soit là la grande manière des puissants artistes. Ça, c'est une autre affaire. La pièce est ainsi

conçue. Prenons-la telle que l'auteur nous la donne. Il va sans dire qu'il est obligé de nous intéresser aux amours de cette béguine désencornettée avec son jeune héros, Martial Hugon. Il s'ensuit naturellement qu'il ne peut nous inspirer aucune sympathie pour la guillotine, qui, en tranchant la tête de Fabienne, coupera le fil de ses amours avec Martial.

A supposer que M. Victorien Sardou eût pour le régime de la guillotine en permanence une tendresse secrète, qui d'ailleurs me paraît peu vraisemblable, son devoir d'auteur dramatique serait de nous en parler avec horreur. C'est en effet la guillotine dont l'ombre se dresse entre Martial Hugon et Fabienne Lecouiteux. Tout l'intérêt du drame se réduit à cette question : Fabienne épousera -t-elle Martial ou montera-t-elle sur l'échafaud ?

La guillotine ne manœuvre pas toute seule. Elle a ses pourvoyeurs, et ces pourvoyeurs ont un nom dans l'histoire. Parmi ces noms se trouve celui de Robespierre.

Je vois dans une interview de M. Ernest Hamel, qui s'est fait, comme vous savez, l'historien et le défenseur de Robespierre, je vois qu'il a déploré que M. Victorien Sardon eût contribué à propager cette idée que Robespierre était le représentant du régime de la Terreur. M. Ernest Hamel affirme que le coup d'Etat de Thermidor a été fait, au nom de la Terreur, contre Robespierre qui ne souhaitait, lui, que l'exacte justice.

Mon Dieu ! cela est possible ; je n'en sais rien, ou plutôt je n'en veux rien savoir au théâtre. L'auteur dramatique n'est pas un professeur d'histoire. Pour lui, qui s'adresse à la foule, qui doit faire effet sur la foule, le préjugé de temps, c'est la vérité vraie. Est-il véritable que dans l'opinion populaire (qui est même celle de beaucoup d'historiens très documentés), Robespierre était si bien l'incarnation de la Terreur que, lui tombé et mourant, les prisons

s'ouvrirent comme par enchantement et rendirent leurs victimes? Il n'y a pas à discuter là-dessus. Que le fait soit exact ou ne le soit pas, il est admis par la généralité du public. Je suis assez vieux pour avoir causé avec des gens qui en étaient persuadés. Toute ma génération, toutes celles qui ont suivi ont été pénétrées de cette idée, qui, vraie ou fausse, fait aujourd'hui office de vérité.

Eh I bien, je l'ai démontré cent fois, mille fois, et je ne cesserai d'y revenir, car c'est une des lois primordiales du théâtre. L'auteur dramatique est obligé de mettre sur la scène, non la vérité vraie, mais la vérité qui est crue telle par le publie à qui il a affaire. Il est obligé de montrer aux spectateurs les fantômes nés de leur éducation, de leurs préjugés, de leur imagination, sous peine d'être traité par eux de faussaire.

C'est ce qu'avait fait Sardou pour Robespierre. Il peut se faire qu'il y ait des robespierristes convaincus, qui croient que leur idole a sauvé la Révolution. C'est là une opinion très respectable, comme toutes les opinions sincères. Mais c'est une opinion restreinte. Les robespierristes eux-mêmes m'accorderont bien qu'ils forment une petite église, une chapelle tout au plus.

En théâtre, il n'y a pas de petites églises, il n'y a pas de chapelles. Il faut prendre les personnages historiques comme les donnent la tradition et la légende, interprétées par les préjugés du moment. Quelle est l'idée que se fait à tort ou à raison le grand public du rôle de Robespierre dans la Révolution et de la journée de Thermidor ? C'est que Robespierre maintenait à Paris le régime de la Terreur ; c'est que Thermidor, en le renversant, a renversé la guillotine. L'auteur dramatique ne peut que partir de ce point qui est en quelque sorte acquis. S'il heurtait de front l'opinion préconçue, il serait sûr de l'irriter contre son œuvre.

J'ignore pour ma part si le Robespierre de Sardou est celui de l'histoire, et je n'en veux rien savoir. C'est le Robespierre de la légende; il ne m'en faut pas davantage. Car je suis au théâtre où la légende parle plus haut que l'histoire. Et remarquez que dans cette pièce Sardou n'a pas donné un rôle actif à son Robespierre, il l'a laissé dans la coulisse, à la cantonade, comme on dit en argot dramatique.

Martial Hugon, Fabienne Lecoulteux et leur ami Labussière attendent les résultats de la bataille qui se livre à la Convention : si Robespierre est vaincu, ils sont persuadés (comme tout le monde l'était alors) que c'est la fin des exécutions et que la dernière charrette ne partira pas. L'auteur ne tous dit pas qu'ils ont raison de penser ainsi. Il ne fait pas intervenir Robespierre, il ne lui met pas dans la bouche ni apologies ni discours qui puissent exciter l'horreur contre lui. Non, les trois personnages du drame sont tenus au courant, minute par minute, des péripéties de la discussion parlementaire, dont le contre-coup se fait sentir sur leur destinée, jusqu'au moment où ce cri s'élève : « Le tyran est à terre... » et aussitôt Labussière et Martial, fous de joie, jettent au vent les feuillets des dossiers devenus inutiles.

Théâtralement parlant, et nous sommes au théâtre, en dehors de toute vérité historique, ils sont dans leur droit de danser ainsi sur le cadavre de Robespierre. Comment ! Voilà des gens promis à la guillotine ; ils vont y monter ; cela ne fait pas de doute ; cela a été, durant deux actes, sérieusement et fortement établi. Un incident arrive qui les délivre de cette obsession ; et vous ne voulez pas qu'ils se réjouissent, et vous venez leur dire :

— Mes amis, vous n'avez pas étudié et fouillé l'histoire. C'était un très brave homme, que ce Robespierre; il pleurait sur le triste sort de ceux qu'il envoyait à la guillotine,

et c'était pour le bien de l'humanité qu'il les y envoyait.

Grand merci! il ne s'agit pas ici d'histoire, mais dedrame. Quand l'amoureuse, à qui je m'intéresse, doit avoir le cou coupé, je suis toujours ravi du coup de sang qui emporte le bourreau, s'appelât-il Robespierre. Je voudrais qu'on jugeât les œuvres de théâtre en gens de théâtre; je voudrais qu'on fît comme le public qui vient dans une salle de spectacle pour voir une œuvre intéressante et qui lui plaise, et qui ne s'inquiète guère si l'on a pris quelques libertés avec l'histoire qu'il ne connaît pas.

Ajouterai-je que, par sa faiblesse, le gouvernement se tmuvc, dans une certaine mesure, responsable du désarroi où se trouve à cette heure la Comédie-Française ?

Elle se plaindra avec raison d'un incident dans lequel elle n'a été pour rien, mais qui lui coûte de quatre à cinq cent mille francs et deux mois de travail.

Que voulez- vous, mes amis? C'est la fatalité; nous n'y pouvons rien. Il faut se remettre au travail. Voyez par cet incident quelle est la force de l'institution qui vous groupe et vous tient unis. Tout autre théâtre resterait terrassé sous un coup pareil et le directeur ferait faillite. Pour vous, c'est un trou énorme sans doute ; mais ce n'est pas la ruine. Il vous reste le répertoire : tout le monde sur le pont ! ►Soyez sûrs que toute initiative de votre part sera en ce moment suivie avec faveur et par la presse et par le public. Mais ne vous laissez aller ni au dénigrement ni au désespoir. Il faut rebondir. Xous comptons sur le dévouement de tous et, en particulier, sur celui de Coquelin, qui est le plus atteint dans cette bagarre, mais qui tiendra sans doute à honneur de faire bon visage à l'adversité et de s'unir à ses camarades pour traverser cette passe difficile.

•2 février 1891.

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