MADAME SANS-GÈNE
Le Vaudeville nous a donné Madame Sans-Gêne} pièce en quatre actes, dont un prologue, de MM. Victorien Sardou et Emile Moreau.
L'accueil fait à la pièce s'est ressenti de la faveur qui semble revenir, en littérature et en art, au régime impérial. L'empereur et son temps reviennent à la mode. Qui de nous n'a lu les Mémoires de Marbot et le Xapolèon intime de M. Arthur Lévy ? Ameublements et toilettes rappellent en ce moment l'empire. Au théâtre ce retour de goût est sensible. Il n'y a pas longtemps notre confrère Henry Fouquier faisait jouer à l'Ambigu un drame tiré de cette époque. La pièce n'eut pas de succès ; mais la seule scène qui fut goûtée était celle où Napoléon, vu de dos, passait silencieux et pensif, tandis que les soldats criaient : ce Vive l'empereur ! b Au Château-d'Eau, Madame la marècliale, qui traite le même thème que viennent de reprendre MM. Victorien Sardou et Emile Moreau, a eu plus de cent représentations très suivies.
Pour cette raison, et pour bien d'autres, dont la moindre n'était pas la popularité de M]le Réjane, la principale interprète du drame, le succès de Madame Sans- Gêne était
(1) En collaboration avec M. Emile Moreau.
assuré. Il a égalé ou à peu près les espérances des directeurs et l'attente du public ; il ne les a point dépassées.
Comme en ce genre de théâtre, chaque acte, selon le mot de Boileau, est dans la pièce une pièce entière, permettez-moi de suivre l'ordre des tableaux, sans les rattacher à un point unique, que je ne saurais inventer, puisqu'il n'existe pas.
Le premier acte est charmant. Nous sommes au 10 août 1792, dans l'atelier de Catherine, la blanchisseuse. Le canon tonne au dehors; dans le fond, par les croisées ouvertes, on voit passer des soldats, des hommes du peuple en armes ; les petites ouvrières, tantôt courent aux croisées pour voir, tantôt se rejettent, effrayées, en arrière, c'est un va-et-vient de gens qui apportent des nouvelles. Catherine s'inquiète de ce qu'est devenu son amoureux Lefebvre, qui est en train de prendre les Tuileries ; elle est très fière de le voir si bon patriote et si brave : mais elle craint pour lui un mauvais coup. On la rassure. Un des survenants l'a vu dans la bagarre ; il était d'attaque et enlevait les bandes révolutionnaires.
Comme elle ferme l'atelier, voilà que par la petite porte entre éperdu un officier autrichien ; il est blessé, poursuivi ; il demande asile. Catherine est bonne patriote; mais elle est bonne fille aussi. Elle le cache dans sa chambre, dont elle ôte la clef. Des coups de crosse l'avertissent que Lefebvre demande à entrer, avec les camarades.
Elle a beau se dépêcher ; il s'impatiente. Pourquoi cette lenteur à ouvrir? Il entre, les mains noires de poudre. Il conte le Louvre pris d'assaut, embrasse sa Catherine et il demande à se laver les mains. Il veut entrer dans la chambre de sa maîtresse. Point de clef; cette clef, il la veut, il l'exige. Car il est jaloux et brutal. Il la prend de force, tandis que les camarades contiennent Catherine furieuse
et menaçante. Il ouvre, entre , ressort et se dirigeant vers Catherine :
— Pourquoi ne m7 as- tu pas avoué qu'il y avait là un mort ? lui dit-il tout bas.
— Il est mort! s'écrie-t-elle désespérée et toujours à voix basse.
Et à travers des sanglots étouffés, d'une voix haletante, elle lui conte comment s'est passée la chose :
— C'est bien, répond Lefebvre, je voulais t'éprouver ; il vit ; garde-le, je reviendrai ce soir le faire évader.
— Ah ! mon homme ! que tu es bon !
Et elle se jette dans ses bras.
La scène est d'une vivacité surprenante; elle a été jouée à merveille par M1,e Réjane et par M. Candé. Elle a obtenu un succès fou. Mile Eéjane y a été, comme à son ordinaire, exquise comédienne. Il faut pourtant bien le dire : Mlle Réjane n'est point la femme du rôle : c'est Germinie Lacerteux plutôt que Catherine ; mais ce défaut est encore peu sensible dans ce premier acte : il s'accentuera aux actes suivants.
Dix-huit ans se sont passés dans l'entr'acte, qui a été fort long. Nous sommes en 1811. Lefebvre est devenu maréchal et duc de Dantzig : Catherine a suivi sa fortune, mais elle a gardé dans sa situation nouvelle le sans-façon de ses allures plébéiennes et les verdeurs de langage qui lui avaient jadis, dans sa boutique, valu le sobriquet de Mademoiselle Sans-Gêne. Peut-être les a-t-elle trop gardées. Je crains qu'ici Sardou, cédant au plaisir de faire rire à bon compte, n'ait forcé la note. La leçon de maintien que^ Despréaux, le maître de danse, donne à la maréchale, l'embarras de Catherine à rejeter d'un coup de pied la traîne de sa robe, sa prise de bec avec la reine Caroline et la princesse Efisa m'ont semblé excéder la mesure de con-
vention qu'autorise le vaudeville. Ajouterai-je que MIIe Réjane, si fine comédienne qu'elle soit, n'est pas bien bonne dans ces scènes ; et peut-être n'y est-elle pas bonne parce qu'elle est trop fine. La blanchisseuse de Sardou a été vivandière; elle a fait au:: côtés de son mari les campagnes de l'empire ; elle a été blessée ; c'est une robuste et vaillante fille, qui est restée franche du collier, haute en couleur comme son langage. *Mlle Réjane est une gamine de Belleville, futée, délurée, qui a l'air de s'amuser elle-même du contraste de ses manières avec les magnificences de la cour où elle tient rang de duchesse.
C'est elle qui reçoit au palais de Compiègne. Sardou et More au en ont profité pour nous déployer une mise en scène qui a été un régal pour nos yeux émerveillés. C'est un ruissellement d'épaules nues, de diamants et de costumes chamarrés de dorures. Je ne demande pas mieux que de me servir du mot à la mode, bien qu'il me semble un peu plus grand que la chose : c'est une reconstitution de milieu. Ces reconstitutions doivent coûter fort cher. Heureux les auteurs qui peuvent se les payer ! Et nous aussi, nous sommes heureux de les voir. C'est un véritable éblouissement que tout ce second acte. Toutes les jolies femmes du Vaudeville figurent dans cette soirée et ajoutent à la beauté du spectacle : entre Mllea Yerneuil, Drunzer et Sorel, Paris eût été le berger le plus embarrassé du monde : joignez encore à ce trio de déesses l'aimable Mlle Thomsen, et M1Ie Avril, et Mlle Suger, et tant d'autres encore. Pour appliquer une épithète particulière à chacune d'elles, Homère lui-même serait embarrassé.
Vers le milieu de ce second acte, nous retrouvons le vrai Sardou , le Sardou des bons jours, dans un joli bout de scène. Lefebvre est arrivé soucieux ; il sort de chez l'empereur. Catherine lui demande ce qu'il a. L'empereur vient
de lui signifier qu'il eût à répudier sa femme, dont les pataquès faisaient scandale, et à épouser une princesse qu'il lui destine.
— Qu'est-ce que tu aurais répondu à ma place ? lui demande-t-il.
— Ce que j'aurais répondu? dit-elle.
Et alors dans un couplet charmant, et qui a été dit par MUe Eéjane avec un inexprimable accent d'émotion discrète . elle rappelle les travaux supportés et la gloire conquise ensemble, leurs deux vies fondues l'une dans l'autre, elle s'indigne qu'on puisse songer à les désunir ; elle déclare qu'on ne les désunira jamais.
— Yoilà ce que j'aurais répondu à ton empereur!
— C'est justement ce que je lui ai répondu, dit simplement Lefebvre. Embrasse-moi, ma femme.
Voilà la note juste tout ensemble et exquise.
Le troisième acte est délicieux. Sardou (je demande pardon à son collaborateur si ce nom revient presque toujours seul sous ma plume) , Sardou n'a rien écrit de plus fin, de plus léger, de plus plaisant.
Xous sommes chez l'empereur. Napoléon est préoccupé, mécontent. Il donne des ordres d'un ton bref, irrité, ce II a ses mauvais yeux, ce soir, » dit Fouché.
Les deux sœurs, Caroline et Elisa, viennent se plaindre de l'algarade que leur a faite la maréchale Lefebvre. Napoléon est excédé de toutes ces querelles ; il est en famille, c'est le moment de laver son linge sale. Il frotte d'importance les oreilles de ces deux pimbêches, les phrases tombent de sa bouche, saccadées et cinglantes. Vous pensez si elles ragent ; mais les voilà qui s'attrapent l'une l'autre, et dans un accès de colère, elles retrouvent pour s'injurier le patois de leur pays. Xapoléon, qui les écoute, se lève furieux, et. emporté à son tour par la situation, il les apos-
trophe en italien-corse. Toute la salle est partie d'un fou rire; c'est une trouvaille de vaudevilliste que ce jeu de scène.
Les princesses se retirent ; on annonce la maréchale Lefebvre, duchesse de Dantzig; l'empereur est fort mal disposé; il est clair que « Catherine va écoper ».
Cette scène, nous l'attendions tous ; elle était nécessaire dans l'économie de la pièce. Elle a été faite à ravir et jouée de même. C'est un bijou, un pur bijou. Napoléon débute avec la maréchale par les brutalités qui étaient familières à ce grand homme, fort mal élevé. Il cachait sa timidité avec les femmes sous ses brusqueries.
Tl lui reproche la scène qu'elle a faite à ses sœurs ; il s'anime en parlant. Catherine s'excuse, et, tout en gardant quelque chose de ses manières et de son langage, elle en atténue adroitement le ton ; la scène file ainsi jusqu'au mot sur lequel elle revire.
— Sire, dit la maréchale, je n'ai pu me contenir ; la reine avait mal parlé de l'armée...
— De l'armée !
A ce mot, Napoléon tressaille... De l'armée ! Elle a mal parlé de nos soldats ?
Soldat, Catherine l'a été; elle conte à l'empereur ses campagnes, ses blessures...
— Je ne savais rien de tout cela, dit Napoléon, intéressé et charmé.
— Vous l'avez oublié, comme vous avez oublié d'autres choses.
— Et lesquelles ?
Au temps où elle avait sa boutique, Catherine blanchissait le linge d'un jeune officier, très pauvre, qui est parti sans lui payer sa note. Cet officier, elle le trouvait bien gentil de ce temps-là ; elle n'était pas mariée, et s'il avait
voulu !... Elle était allée uu jour daus sa chambre lui reporter sou liuge ; elle était bien décidée à sauter le pas ; mais il l'a à peine regardée, car il était penché sur une carte de géographie. Elle s'en est retournée, le cœur gros, avec son panier vide et sa vertu intacte.
Non, vous ne sauriez croire que de grâce, que de malice discrète, que d'émotion contenue Mllc Réjane a mises dans ce récit scabreux. C'est la perfection même. Napoléon, amusé, demande à voir cette fameuse note ; il en discute le chiffre par badinage. Elle n'en peut rien rabattre : c'est 60 francs. 11 fouille dans sa poche :
— Justement, je ne les ai pas.
— J'ai attendu dix-huit ans ; je peux bien attendre un jour de plus.
On rit ; je croyais la scène terminée. Sardou, avec une hardiesse que seul, avec sa sûreté de main, il pouvait se permettre, l'a poussée plus avant. Ce récit, le bras que Catherine lui a montré nu, pour lui faire voir sa blessure, ont émoustillé Napoléon. Il mène discrètement la maréchale jusqu'à un canapé; il lui prend les deux bras pour en relever la manche :
— Il n'y a de blessures qu'à un bras, lui dit-elle.
La scène est rapide, discrète, charmante.. C'est du meilleur Sardou.
Là, pour moi, s'arrête la pièce ; et c'est à partir de ce moment que le drame commence. C'est l'histoire d'un officier autrichien qui s'est glissé dans le palais pour entrer chez l'impératrice; l'empereur l'a saisi en flagrant délit. Il se croit trompé ; il est jaloux. Cet officier, c'est celui que Catherine a sauvé dans sa chambre au premier acte, en sorte qu'elle s'y intéresse. Elle veut le sauver ; comment le sauvera-t-elle ?
Toute cette aventure m'a déplu, non parce qu'elle est
peu vraisemblable, non parce qu'elle n'est pas historique, — ah ! l'histoire, voilà dont je me soucie au Vaudeville, comme un poisson d'une pomme ! — mais parce qu'elle n'est pas amusante du tout. Je ne m'intéresse aucunement à cet officier que je ne connais pas, ni à Marie-Louise qu'on ne m'a pas même montrée. S'il est son amant, tant mieux pour elle ; si on le fusille, tant pis pour lui. Moi, ça m'est parfaitement égal. Tant et si bien que le dernier acte, avec tout son mouvement, toutes ses colères, toutes ses frayeurs, m'a laissé froid. Je savais bien que ça s'arrangerait à la satisfaction de tout le monde ; et le fait est que ça s'est arrangé.
Je crois avoir donné une idée assez exacte de la sorte de plaisir qu'il faut demander à Madame Sans-Gêne. C'est une suite de tableaux, dont quelques-uns sont ravissants ; ils sont coupés de scènes épisodiques, qui nous ont paru délicieuses. De drame, il n'y en a pour ainsi dire pas, et je préférerais qu'il n'y en eût pas du tout. On pourra faire toutes sortes de critiques au nouvel ouvrage de Sardou; il y en a une qu'on ne lui adressera jamais : c'est d'être ennuyeux.
30 octobre 1893.
MEILHAG ET HALÉVY