ÉTUDE GÉNÉRALE
Tandis qu'au retour des obsèques de Meilhac, je feuilletais, pour me les remettre en mémoire, quelques-unes de ses plus jolies comédies, je me disais à moi-même, à mesure que me remontait à l'esprit le souvenir de ses premières représentations et de toutes celles auxquelles j'ai assisté depuis quarante ans :
Comme on est injuste envers son siècle ! Comme on est porté à le dénigrer, en le comparant aux âges qui l'ont précédé! Il nous arrive de nous plaindre du nôtre, de croire, après une année infertile, qu'on ne fait plus de chefs-d'œuvre, qu'il n'y a plus de génies. Savez- vous bien que le siècle au terme duquel nous touchons aura vu l'une des plus belles floraisons théâtrales qui se soient jamais épanouies chez aucun penple? Il peut soutenir la comparaison avec les plus grands ? Je n'en excepte pas même le moment unique où Sophocle alternait avec Aristophane et se faisait battre à la fin de sa vie par Euripide ; je n'en excepte pas non plus les heureuses années où Corneille collaborait avec
lGi QUARANTE ANS DE THEATRE
Molière, tandis que Racine allait à'Andromaque à Phèdre.
Je ne sais, à vrai dire, car la reculée me manque pour juger l'ensemble et les arbres me cachent la forêt, je ne sais si le dix-neuvième siècle, passé au creuset de la postérité, laissera un aussi brillant résidu de chefs-d'œuvre avérés, authentiques, absolument parfaits et dignes d'entrer dans le Panthéon classique. Il l'emportera par la variété des génies, par la multiplicité des beaux ouvrages, par la hardiesse de ses pointes poussées en tous sens.
J'abandonne les premières années, qui sont celles de la Révolution et de l'Empire. Collin d'Harleville, Andrieux, Picard. Alexandre Duval, Etienne n'ont donné que des ouvrages qui avaient ce qu'on appelle la beauté du diable. Leurs pièces ont plu aux contemporains par certaines qualités piquantes, d'arrangement et de dialogue, que nous ne goûtons plus guère. Presque toutes ont disparu du répertoire, et nous leur trouvons, quand on nous les rend, un goût de fade et de rance.
On ne nous rend jamais, et l'on a quelque raison, les tragédies de Chénier, de Luce de Lancival, non plus même que celles de Népomucène Lemercier, qui fut pour son temps un novateur, mais si timide ! Je ne parle pas du mélodrame qui n'était représenté que par Guilbert de Pixérécourt. dont le nom a surnagé et dont l'œuvre a péri.
Voici venir la Restauration. Pourquoi, de 1815 à 1848, cette soudaine et magnifique éclosion de chefs-d'œuvre en tous genres? A cette question, on donne toutes sortes de réponses, tirées de la politique ou de l'état social ; car ce nous est besoin d'expliquer même ce qui est inexplicable. La vérité est que nous n'en savons rien. Pourquoi y a-t-il une année où la vigne livre une récolte exquise, et d'autres où le fruit se racornit sur le cep ? Mystère î le mystère a des causes sans doute ; elles nous échappent. Xous en
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sommes quittes pour dire que ce sont là jeux de la nature. D'où vient qu'après une longue période de disette , tout à coup, d'une race qui semblait épuisée, surgissent de grands talents qui abondent en œuvres admirables ? La chose- est, nous la constatons, et c'est là que se borne notre science.
Quand on pense qu'à la fois voilà Victor Hugo, qui jette au vent Hernani et Ruy Bios; Alexandre Dumas, qui prélude par Henri III et sa cour à cette foule prodigieuse de drames et de comédies où l'originalité d'une invention toujours en mouvement s'allie à une fougue d'exécution merveilleuse; Alfred de Vigny, le poète impeccable, le pessimiste serein et fier, qui sort de>sa tour d'ivoire pour donner Chatterton; Alfred de Musset, qui enfouit dans la Revue des Deux Mondes les proverbes, que l'on y découvrira vingt ans plus tard, et où nous retrouverons la fantaisie ailée de Shakespeare unie à l'exquise préciosité de Marivaux ; Frédéric Soulié, qui fait jouer la Closerie des Genêts, le chefd'œuvre des mélodrames passés, présents et futurs, où se rencontre la plus belle et la plus pathétique situation que je connaisse ; Casimir Delavigne, que l'on affecte de dédaigner comme poète de transition... Ah ! si l'on nous donnait aujourd'hui des œuvres qui, tout en répondant à notre goût, fussent intrinsèquement de la valeur de Louis XI et de Y École des Vieillards, quels cris de triomphe nous lancerions !
Voilà enfin Scribe, qui a poussé le vaudeville à son plus haut point de perfection. De sa verve intarissable coule un fleuve de grandes et de petites pièces, toutes amusantes, qui ont fait les délices de la première moitié de ce siècle. Quelques-unes sont des merveilles d'ingéniosité. Une Chaîne, la Camaraderie, le Mariage de raison, et tant d'autres ouvrages que les critiques malmènent à cette heure, n'en divertissent pas moins encore la foule, quand on les
remet à la scène. Et à la suite de Scribe, il faudrait citer toute son école, à commencer par Bavard. Car il n'y eut jamais de temps où les vaudevillistes furent plus nombreux, plus féconds, plus habiles, et donnèrent à ce genre, un peu inférieur sans doute, des formes plus diverses. Puis-je oublier Duvert et Lausanne, dont les œuvres se lisent encore avec plaisir et évoquent dans notre esprit l'image de l'incomparable acteur Arnal, qui jouait à ravir ces fantaisies.
Toute cette pléiade d'auteurs nous mène en 1848. On pouvait croire que le sol avait été épuisé par cette production incessante, qu'il se mettrait de lui-même en jachère. De 1848 à 1870, c'est une nouvelle moisson, et plus abondante encore en chefs-d'œuvre.
Tandis que George Sand, qui n'avait pas encore écrit pour le théâtre, lui donne ces charmantes idylles : François le Champ i, Claudia et cet aimable Mariage de Vie farine, qui fait un digne pendant au chef-d'œuvre de Sedaine ; tandis que Ponsard, qu'il ne faut pas trop dédaigner, renouvelle avec éclat la tentative de Casimir Delavigne, voici que trois nouveaux astres d'inégale grandeur paraissent à l'horizon : Théodore Barrière, Alexandre Dumas fils, Emile Augier.
Je ne crois pas que l'avenir garde grand'chose de Théodore Barrière. Il y a pourtant éparses dans son œuvre quatre ou cinq scènes de toute beauté, et, dans la Vie de Bohême, il a, en compagnie de Alurger, marqué d'un trait ineffaçable un moment de la jeunesse de tous les temps ; il a peint, dans les Faux Bonshommes, de couleurs très vives, qui sont par malheur poussées au noir, la sottise importante et gonflée, l'égoïsme béat du bourgeois tel que l'avai fait la monarchie de 1830. Mais Barrière a été rejeté da l'ombre par ses deux grands rivaux, Dumas fils et Augie qui se sont loyalement disputé la prééminence à la Corné die-Française.
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A qui des deux restera la palme? Hier, précisément, je voyais le Gendre de M. Poirier, où Coquelin cadet prenait à son tour le terrible rôle du bonhomme Poirier, et je ne pouvais m'empêcher de penser, à mesure que se déroulait cette pièce dont pas un mot n'a bougé depuis cinquante ans, que c'était là un pur chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre de la comédie moyenne au xrxe siècle, et qu'il durerait aussi longtemps que notre civilisation et notre langue. C'est quelque chose d'avoir écrit un ouvrage destiné à devenir classique ; et prenez garde qu'à côté du Gendre de M. Poirier se placent VAventurirre, Philiberte, les Effrontés, tant d'autres œuvres aimables et fortes.
Mais Dumas a pour lui d'avoir, avec la Dame aux Camélias, fait une révolution au théâtre, d'avoir donné à l'art dramatique une orientation nouvelle. Et songez que cette Dame aux Camélias, qui date de 1852, elle faisait encore, il y a huit jours, fondre toute une salle en larmes avec la Duse. Et que d'œuvres de premier ordre ont suivi cellelà! Le Demi-Monde, la Visite de noces, le Fils naturel, que sais-je ? Si Dumas n'est pas un maître, à qui donnerat-on ce nom ? C'est à coup sûr un maître, et l'un des plus séduisants et des plus robustes que le théâtre ait connus. Il est aujourd'hui en pleine gloire. Cette gloire subira des éclipses : c'est la loi commune ; mais elle aura ses retours, vous pouvez en être sûrs.
Un peu au-dessous, mais pas bien loin, vous savez, mettez Labiche. C'est un homme unique dans la littérature française que ce Labiche, dont le rire a, durant quarante années, allumé le nôtre, qui a renouvelé le vaudeville et qui, dans quelques-unes de ses pièces, Célimare le bienaimé, par exemple, — un chef-d'œuvre, ce Célimare le bien-aimè — s'est élevé jusqu'à la comédie amère, a pressenti la comédie rosse.
Pouvons-nous oublier que Pailleron, après cinq ou six ouvrages d'un rare mérite, a écrit une comédie qui a fait le tour de l'Europe; qui n'a pu, après cinq cents représentations, lasser la curiosité du public, le Monde où l'on s'ennuie, qui est comme les Précieuses ridicules du xixe siècle.
Nous avons vu Scribe revivre dans Sardou, un Scribe aussi ingénieux, plus alerte, plus trépidant, d'un style plus vif, donc cependant il restera peut-être moins que du premier, car ses œuvres sont moins pondérées et moins solides. Et pourtant il a écrit Patrie ! Cela est à considérer.
Quel rayonnement de talents divers ! et notez que je n'ai point parlé de ce pauvre Gondinet, qui a laissé de si jolies bluettes, de si fines peintures de notre société contemporaine; d'Octave Feuillet, dont le Roman d'un jeune homme pauvre sera mis par la postérité à côté des Fausses Confidences,- de Legouvé, qui fut l'heureux collaborateur de Scribe, et qui composa seul une demi-douzaine d'œuvres où la dextérité de l'auteur dramatique se double d'une science profonde du théâtre ; de Coppée à qui l'on doit, en cette période, le Passant, une fleur délicieuse de mélancolie, une si belle espérance qui n'a pas été trompée.
Et dire que je n'ai pas soufflé mot du mélodrame, où tant d'écrivains, Félicien Mallenlle, Erckmann-Chatrian, Ferdinand Dugué, se sont taillé une grande et juste renommée. Mais tous ces noms se fondent dans l'éclat que jette d'Ennery. un écrivain assez médiocre, si l'on veut, mais l'un des plus féconds inventeurs de situations qu'il y ait jamais eu.
Il semble qu'à partir de 1870 il y ait eu comme un temps d'arrêt. On l'a beaucoup dit, répété ; on le crie encore. D'arrêt, non; d'incertitude, oui. Je suis étonné, au contraire, du nombre de talents nouveaux qui ont surgi depuis
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1870, dont les uns (surtout dans le vaudeville) ont trouvé leur voie, dont les autres la cherchent encore, et qui éclateront un de ces jours aux yeux du publie stupéfait. II faudra qu'un jour j'établisse ce bilan ; car personne ne semble se douter que le théâtre est aussi vivant qu'il ait jamais été : mens agitai molem.
Mais ce n'était pas mon dessein aujourd'hui défaire étude. Je ne voulais que marquer la place qu'occupait au milieu de toutes ces illustrations Henri Meilhac. Il est bien entendu qu'en parlant de Meilhac il ne faut jamais oublier qu'Halévy a été pour moitié dans la plupart de ses meilleures œuvres. Ces deux noms sont inséparables.
Quelle a été la part de la collaboration de chacun dans l'œuvre commune? C'est un problème fort délicat, et qu'il est impossible de résoudre. Meilhac m'a dit plus d'une fois, et on peut le croire sur parole, que dans toutes ses collaborations, quelles qu'elles fussent, c'est toujours lui qui a tenu la plume. « Il n'y a pas, m'a-t-il affirmé, dans le moindre de nos vaudevilles, une phrase qui n'ait été écrite, et souvent, hélas ! dix fois, vingt fois récrite par moi. » Le mieux est de s'en tenir sur le mystère de la collaboration au joli mot d'Augier dans sa préface des Lionnes pauvres , qu'il avait signée de compte à demi avec Paul Foussier :
a Il est vrai que le public, trouvant devant lui deux auteurs, ne sait à qui s'adresser, s'embarrasse et se dit : Lequel des deux ? Xous serions bien en peine nous-mêmes de lui répondre, tant notre pièce a été écrite dans une parfaite cohabitation d'esprit. Pour être sûrs de ne pas nous tromper, nous ferons comme les époux, qui se disent l'un à l'autre : «. Ton fils ! »
Mais comme c'est surtout de Meilhac qu'il est question aujourd'hui, sans oublier jamais qu'il eut des collaborateurs, et le premier de tous Ludovic Halévy, nous ferons
abstraction d'eux, et nous parlerons de son œuvre comme si elle lui appartenait tout entière.
Tous voyez ce qui est arrivé à Marivaux. Il n'a pas été de son temps prisé à sa juste valeur, non qu'on ne le tînt pour un des beaux esprits de l'époque, mais on ne l'avait pas mis à sa place : Voltaire avait stigmatisé son genre d'un de ces mots cruels qu'il excellait à trouver, et qui est resté dans la langue : marivaudage. La Harpe écrivait de lui, avec une nuance de dédain : c Quelqu'un qui aurait dit à Marivaux que. comme auteur comique, il était au-dessous de Dancourt, l'aurait bien étonné et pourtant lui aurait dit vrai. » C'était l'opinion des contemporains.
Elle dura longtemps encore ; Geffroy, le critique attitré des Débats, en parlait avec détachement, comme d'une quantité négligeable. Le revirement se fit, grâce un peu à M Mars. Larroumet, à qui il faut toujours en revenir quand on parle de Marivaux , car il semble avoir épuisé la matière, montre fort bien que dans le genre comique ce fut, après Molière, le seul qui ait créé un genre ; et il lui donne la seconde place, même par-dessus Beaumarchais; ce qui est peut-être excessif. Car Beaumarchais fut, lui aussi, un créateur; et toute la comédie de la Restauration est fille des deux Barbiers.
Meilhac n'a pas eu le chagrin qui a parfois agacé Marivaux, de n'être pas compris et admiré de sa génération. Il a joui dès son vivant d'une grande renommée; est-ce trop s'avancer pourtant de dire que ce n'est guère qu'en ses dernières années que l'on a senti et goûté son extrême mérite ? S'il m'en fallait une preuve, je la trouverais dans la difficulté qu'il eut à vaincre, je ne dirai pas les répugnances, mais les doutes de l'Académie. On ne le tenait, dans ce milieu et même dans quelques autres, que pour l'auteur de très jolies binettes, qui ne tiraient pas à con-
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séquence, que pour le librettiste qui avait improvisé des farces
Qu'Offenbach réchauffa des feux de 8a musique.
On avait des préventions contre lui ; c'était un Parisien, disait-on, très affiné, très spirituel, mais dont les ouvrages, légers et capiteux comme une mousse de Champagne, ne dureraient pas plus que la génération boulevardière à qui ils avaient plu. C'étaient ce qu'on appelle des déjeuners de soleil. Je crois que Meilhac, au moins jusqu'en ces dernières années, a souffert de ne pas se voir estimé à sa juste valeur, mis par le grand public à côté des Augier et des Dumas. Il était victime d'un préjugé qu'il trouvait avec raison peu justifié et, tranchons le mot, fort sot.
Meilhac a eu sur les grands écrivains comiques de notre temps un avantage qui n'est pas des plus petits : il a mis sur la scène des femmes et des jeunes filles, prises sur le vif de la réalité, des Parisiennes copiées sur nature, et, si j'ose user de cette métaphore, frappées au millésime de 1868. Emile Augier n'a guère fait qu'une jeune fille idéale, et, quand il l'a mariée, il lui a prêté les mêmes vertus et la même grâce : sérieuse et digne, raisonnable avec une pointe de sensibilité fière ; quand il a peint des courtisanes, il l'a fait de chic, sur un modèle fourni par la tradition : Olympe et l'Aventurière, sans même en excepter la Séraphine du père Pommeau, qui n'est point marqué de traits précis où notre génération ait pu la reconnaître.
Les jeunes filles de Dumas sont des raisonneuses prudentes, ou de jeunes frivoles petites demoiselles mal élevées : ses femmes sont ou des guenons de Xod, ou des amoureuses exaspérées. Très curieuses sans doute à étudier, mais qui ne renseigneront guère nos arrière-neveux sur ce que furent la jeune fille et la femme entre 1 852 et 1880.
C'est chez Meilhac qu'il faudra veuir chercher des documents certains, circonstanciés et pittoresques, et par là encore il se rattache a Marivaux.
C'est Marivaux qui, le premier au théâtre, a jeté sur les planches la femme de son temps. A Dieu ne plaise que j'oublie l'Henriette de Molière; mais Henriette, il n'y a pas à dire, flotte dans les régions merveilleuses de l'absolu. Henriette n'a jamais existé. Marivaux a évoqué l'image de la Française du XVIIIe siècle. C'est une remarque que notre docte et ingénieux confrère Gaston Deschamps a mise en tout son jour dans une étude qu'il vient de publier sur Marivaux et qui a paru dans la collection des grands écrivains français, d'Hachette.
« Ainsi se dessinait dans l'esprit de Marivaux, ce type idéal de la jeune Française, qui se généralisera peut-être un jour, que nous commençons à apercevoir çà et là dans le monde où Ton travaille ; la jeune fille comme nous la souhaitons, la figure nécessairement nouvelle que de nouvelles mœurs façonnent parmi nous dans l'élite. Cette jeune Française n'a plus, j'en conviens, les paupières baissées d'Agnès, ni le maintien d'Angélique, ni les retraites pudibondes et les attitudes penchées de Mlle Xitouche. Les vieux messieurs disent peut-être au cercle que son allure est trop vive et trop décidée.., »
C'est précisément cette jeune fille ou cette jeune femme dont l'allure est trop vive et trop décidée, que Meilhac a recueillie des mains de Marivaux ou plutôt qu'il a photographiée sur les mœurs du second empire. Les femmes de Marivaux étaient d'honnêtes femmes, qui n'avaient que des vapeurs. Celles de Meilhac ont des nerfs; des nerfs délicats, douloureux, exaspérés; honnêtes presque toujours. Yous pouvez parcourir toute son œuvre; vous verrez que presque toutes s'arrêtent au bord de la faute, ou que, si
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elles y tombent, c'est invinciblement poussées par un imbécile de mari. Elles ont plus de curiosité que de tempérament; elles ont le goût de l'amour, sans être franchement et sérieusement amoureuses, comme les héroïnes de Porto- Riche. Elles jugent l'homme pour ce qu'il vaut, et elles en ont le parfait mépris, aussitôt qu'une circonstance leur a dessillé les yeux. Elles ne sont pas perverses, comme les détraquées que nous présenteront plus tard les Donnay, les Lavedan et les Marcel Prévost ; mais elles manient la blague avec une terrible aisance. Elles se jouent des passions qu'elles excitent; elles se moquent des dadais, hommes du monde et de cercle, qui leur font la cour. Elles sont impitoyables et amusantes, comme la petite marquise, en qui elles se résument toutes.
Aucune de ces femmes n'a eu, par malheur, une physionomie assez distincte pour que son nom passât dans la langue et servît à désigner un caractère. Je ne vois guère que Froufrou qui aurait pu entrer dans cette galerie d'héroïnes où les Ophélie donnent la main aux Sylvia, où la Rosine de Beaumarchais voisine avec l'Henriette de Molière. Mais Froufrou, cette délicieuse Froufrou, si mal élevée, si gentille, si nerveuse, une fois le troisième acte passé, tourne à l'héroïne du mélodrame : elle a fait, dans ces deux derniers actes, couler de3 torrents de pleurs; mais ce n'est plus Froufrou.
Il faut chercher dans la foule des pièces qu'a écrites Meilhac, les traits épars de l' honnête femme du second empire. Quant à la courtisane ou à celle qui est en disposition de l'être, jamais elle n'a été mieux peinte, et de façon plus ressemblante, que par Meilhac. Tout ce côté de la vie parisienne a été exploité par lui avec une sûreté et une malice d'observation incomparables. Si l'on veut dans cent ans connaître les mœurs de ces dames à ce moment de notre
siècle, ce n'est point du tout le Demi-Monde ou le Père prodigue qu'il faudra lire. Suzanne d'Auge et Albertine sont des créatures idéales, qui ont jailli du cerveau de Dumas, comme Minerve est sortie tout armée de celui de Jupiter. C'est Meilhac qui, dans toutes ses petites comédies, comme dans un album de vignettes ou de caricatures, donnera des portraits de la cocotte, à une époque où le mot même qui la désigne aura disparu de la langue.
Et de même que Meilhac a été îe peintre exact de ces dames, il a laissé des caricatures inoubliables des cercleux qui les ont aimées et payées. Son œuvre est une galerie vivante de portraits, dont pas un ne sort d'un poncif ou n'est fait de chic, qui tous sentent la vie du modèle et le pouce de l'artiste qui observe.
C'est à mon sens le premier mérite de Meilhac ; il avait le don, précieux par-dessus tout, de bien voir et de rendre d'un trait net, précis, légèrement caricatural, ce qu'il avait vu. Il en possédait d'autres, et en première ligne la fantaisie.
Chose singulière : cet observateur exact et minutieux des mœurs contemporaines s'échappait constamment en scènes qui s'envolaient par-delà la vérité, qui étaient bien plus vraies que la vérité même. En voulez-vous un exemple ? Prenez dans la Vie parisienne (une de ses moindres œuvres pourtant) la scène où Gardefeu et Bobinet expliquent en stances alternées pourquoi, se rencontrant dans une gare de chemin de fer, ils ne se saluent plus. C'est une merveille de fantaisie, car Meilhac a su donner à une observation d'ordre courant une forme que l'on peut ensuite détacher et appliquer à toutes les observations du même ordre. Molière ne procède pas autrement.
Ce serait une louange un peu mesquine pour un tel nomme que de faire remarquer que ses pièces sont presque
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toujours agencées avec art, surtout celles qui sont courtes, comme Y Été de la Saint- Martin, les Sonnettes, X Autographe, des merveilles de composition logique et serrée.; mais celles mêmes dont la composition est un peu lâche plaisent encore par ce dédain des artifices accoutumés du faiseur. Il est vrai qu'elles n'ont pas toujours agréé au grand public et que si quelques-unes, qui étaient pourtant pleines de détails exquis, n'ont pas rencontré la fortune qu'elles méritaient, c'est que l'auteur les avait laissé aller de guinguois, à la grâce de Dieu. Mais nous ne lui en savions pas mauvais gré ; et je crois que quelques-uns de ses ouvrages, qui se sont heurtés à des résistances de ce genre, feront bonne figure dans une vingtaine d'années : ainsi la Petite Marquise et Gotte.
Je n'ai point parlé, dans cette causerie à bâtons rompus, des opérettes de Meilhac. Ce n'est pas au moins que je les dédaigne. J'ose même dire qu'il a été là un inventeur ; qu'il a, sinon créé de toutes pièces, au moins porté à son point de perfection un genre qui n'est nullement méprisable.
Je sais gré à Scribe d'avoir trouvé une formule d'opéracomique, aujourd'hui vieillie, mais qui a donné des chefsd'œuvre. Meilhac a imaginé un scénario d'opérette, qui est resté un modèle, et un modèle si parfaitement inimitable qu'il n'a jamais été reproduit. C'est un art de mettre au théâtre une action lâche et flexible, où l'on puisse ménager tantôt de larges espaces pour la musique et ses ensembles, tantôt des scènes ad libitum, où se donne carrière la verve des artistes devenus improvisateurs. C'est de faire jaillir de cette action ou des parodies piquantes ou des railleries spirituelles, dont la portée passe de loin le genre de l'opérette. Kappelez-vous dans les Brigands la scène étonnante où le caissier de la cour d'Espagne faisait voltiger un billet de banque de mille francs aux yeux de don José, et celle où
dans la Grande-Duchesse le général Boum exposait son plan de bataille : « Couper et envelopper, tout est là. »
Ajoutez que, dans tout l'œuvre de Meilhac, et Dieu sait s'il est considérai »le ! si vous trouvez beaucoup de mots oses, vous n'en rencontrerez pas un seul qui choque la bienséance : que les idées les plus hardies s'y présentent toujours sous une forme acceptable aux honnêtes gens ; que le sytle est d'une propriété et d'une vivacité rares, et que ce style a le mérite singulier d'être, tout en restant français, le style des boulevardiers du jour.
Je suis convaincu que la gloire de Meilhac montera à mesure que le temps fera découvrir chez lui des beautés nouvelles ou tout au moins des raisons nouvelles de l'étudier plus curieusement.
12 juillet 1897.