LA BELLE-HÉLÈNE
La destinée de cette pièce est des plus singulières. Elle tomba le premier soir, ou peu s'en faut; elle fut ensuite condamnée par toute la presse, et les plus bienveillants se contentèrent de plaider pour elle les circonstances atténuantes. Les douze ou quinze représentations, qui suivirent la première, ne furent pas beaucoup meilleures. Le public était nombreux, mais froid. Le succès se fit peu à peu, jour à jour ; il finit par se tourner en vogue. Toutes les loges étaient louées quinze jours à l'avance ; l'orchestre envahi jusque dans les couloirs. Vers la centième représentation éclatèrent les terribles chaleurs de la fin de mai ; elles portèrent un rude coup aux Vieux Garçons, qui ne s'en relevèrent qu'avec peine, et aux Jocrisses de V Amour, qui en moururent subitement. Elle ne purent absolument rien sur la Belle- Hélène; c'est à peine si la recette baissa de cinq cents francs.
Dans les derniers jours, quand le bitume enflammé brûlait encore le soir les pieds des Parisiens, et qu'on respirait à peine un air brûlant, le public s'entassait avec le même empressement pour entendre cette force; les figures ruisselaient de sueur; mais les yeux ne sommeillaient point, et l'on voyait toutes les têtes dodeliner de satis-
faction, quand l'orchestre attaquait la ritournelle d'un air connu.
Il fallut se rendre enfin ; mais ce furent les acteurs qui tombèrent les premiers de fatigue. Ils étaient épuisés ; ils n'en pouvaient plus. Et cependant la Belle-Hélène faisait -un tour de France et d'Europe ; on la montait dans la plupart de nos grandes villes, et elle y obtenait le même succès qu'à Paris. Elle était représentée en même temps à Bruxelles, à Tienne, à Berlin, et elle y faisait également fureur. Cette vogue si persistante, si universelle, succédant à la condamnation des premiers soirs et donnant un démenti aux meilleurs juges de l'art dramatique, ne laisse pas d'être un incident curieux dans l'histoire du théâtre ; il y a là un problème irritant pour la curiosité des amateurs.
Je sais bien qu'on s'en tire assez aisément en accusant le public de mauvais goût. Cette raison, qui me paraissait excellente, il y a quelques années, ne me suffit plus aujourd'hui. Elle a le tort de ne rien expliquer. Qu'est-ce que le bon goût ? Il est évident que, pour moi, c'est le mien, et celui de quelques amis qui voient les choses de la même façon que moi. Et ainsi pour chacun de nous. Affirmer que le public a mauvais goût, c'est simplement dire qu'il n'a pas le nôtre, et répondre à la question par la question : car, ce qu'on demande, c'est précisément pourquoi il n'a pas notre goût.
Cette sorte de critique qui consiste à dire : telle pièce est mauvaise car elle s'écarte de l'idéal que je me suis formé, nous semble assez stérile. Elle n'apprend qu'une chose au public, c'est votre goût particulier, dont il n'a que faire, à moins que vous n'ayez un nom qui impose. Mais en revanche il est aussi utile que curieux de fouiller le goût du public, d'en trouver les raisons, de lui montrer
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les rapports secrets qu'il y a entre la tournure actuelle de son esprit et l'œuvre qu'on joue devant ses yeux ; comment et pourquoi il en est affecté d'une façon plutôt que d'une autre. C'est une étude très passionnante, et d'où l'on à cet avantage de tirer des résultats certains. Car il ne s'agit là que de faits bien observés et de conséquences logiquement déduites.
La Belle-Hélène est une espèce d'opéra-bouffe. Elle se compose donc d'une partie musicale et d'un livret. Que la musique ait été pour quelque chose dans ce prodigieux succès, cela ne fait doute pour personne. La plupart des motifs de la Belle-Hélène sont devenus populaires; on les a mis en quadrilles, en polkas, en vaudevilles, et l'on trouverait difficilement un homme aujourd'hui qui ne pût fredonner quelques notes du Moi Ixirou et de la Vertu qui cascade.
Je ne crois pourtant pas que la musique ait eu le premier rôle en cette affaire. Il est à peu près démontré par l'expérience qu'en ces sortes de farces, chez nous au moins, le compositeur aide au succès, il ne le fait point. Geneviève de Bradant est, au dire des connaisseurs, une des meilleures partitions d'Offenbach ; il s'y trouve deux ou trois mélodies qui sont vraiment délicieuses; mais comme le livret était absurde, la pièce est tombée le premier soir, pour ne se relever jamais. On peut affirmer, en revanche, que la Belle- Hélène est une des plus faibles partitions de l'auteur d'Orphée. Mon confrère Azevedo l'a dit et prouvé, avec une autorité de langage que je ne saurais avoir.
Il faut donc nous rejeter sur le livret. La Belle- Hélène est, comme Orphée aux Enfers, une parodie de la mythologie antique. J'ai cru longtemps, et beaucoup de personnes croient encore que le succès de la Belle-Hélène était précisément dans cette moquerie perpétuelle de noms qui
avaient jusque-là semblé sacro-saints, dans ce mélange burlesque de deux civilisations. Mais chaque fois que j'allais à la Belle- Hélène, et j'avoue que j'y suis allé fort souvent, je remarquais que les endroits où le public s'amusait le mieux, et où moi-même je riais le plus, n'étaient pas ceux où étaient mis en jeu les procédés habituels de ce genre de parodie.
Prendre un billet d'aller et retour pour Cy (libre. — La sonnette de l'augure. — II n'y a que les cocottes pour savoir s'habiller. — Toutes ces plaisanteries n'excitaient qu'une gaieté assez médiocre. Ce n'était pas évidemment là ce qui charmait la foule. Pour les hommes instruits, le contraste burlesque d'une expression moderne appliquée à une idée antique, a été si souvent exploité depuis Scarron, qu'il parait bien fade. Pour les autres, il n'existe pas. Qu'y a-t-il de si comique dans la Sonnette de l'augure, pour une personne qui n'a jamais su ce qu'était un augure ? La parodie a pu donner à la pièce quelques mots plaisants ; elle n'en a pas été la gaîté première, la gaîté de fond.
S'il était véritable que ce fût elle qui eût décidé le succès, elle l'eût fait bien plus vite. Pourquoi la foule eût-elle attendu quinze jours à rire de pi \\ sauteries qui ne touchent guère que les habitués des premières réprésentations ? Si la pièce s'est lentement mise en route pour le succès, si elle n'y est arrivée que peu à peu et après plusieurs semaines, c'est qu'apparemment il s'y est aussi développé, jour à jour, des scènes amusantes qui n'y étaient qu'en germes, qui n"ont eu tout leur effet qu'après leur complet épanouissement.
C'est là le nœud de la question. La Belle-Hélène est, à vrai dire, ce que les Italiens appellent une commedia del- Varte. Il est fâcheux que nous n'ayons pas de termes pour ce genre de pièces ; mais comédie improvisée ne comprend
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pas l'ensemble d'idées que le mot italien présente à l'esprit ; comédie de Varf serait peu intelligible.
La plupart des personnes qui ont entendu parler de la commedia delVarte, s'en font une idée très fausse. Elles s'imaginent que, sur un scénario affiché le matin dans les coulisses, les artistes jouaient le soir, sans préparation, improvisant leurs rôles à mesure. Jamais les choses n'ont dû se passer ainsi .
Il peut se faire que cinq ou six gens d'esprit, dans un château, aient; pour tuer le temps, joué avec cette liberté d'allures, quelques charades en action. Mais s'ils répètent seulement cet exercice un mois de suite, ils ne tarderont pas à s'écarter peu à peu de l'improvisation pure. M. Maurice Sand conte, dans un livre charmant et trop peu connu, Masques et Bouffons, qu'il prit un jour fantaisie aux hôtes que sa mère réunissait à Xohant, de s'essayer ainsi dans la commedia delVarte. Les premiers soirs, ils jouèrent sans préparation aucune. On imaginait à dîner un scénario quelconque, emprunté le plus souvent aux farces de la foire Saint-Laurent ou Saint-Germain, on le rédigeait au dessert ; puis chacun entrait en scène, à son tour, et s'en fiait au hasard.
Tout allait de travers ; mais il n'y avait point de public ; on ne jouait qu'entre soi et pour soi ; on s'amusait, et il n'en fallait pas davantage à des gens d'esprit. On devint plus difficile avec le temps ; deux ou trois personnes, puis dix, puis vingt arrivèrent en spectateurs ; ce fut un public et tout changea de face.
On continua bien d'improviser, mais après un certain nombre de répétitions préalables. Là, on convenait des principaux mouvements ; on réglait avec soin et dans le dernier détail les situations importantes, et enfin on apprenait par cœur les scènes capitales, celles sur qui portait
tout l'effort de la pièce, toute l'attention des spectateurs. C'était la vraie commedia delVarte; l'improvisation y avait encore une large part; mais elle était soutenue par un scénario très arrêté, et dont la plupart des scènes étaient écrites.
C'est ainsi que faisaient ces bouffons d'Italie, dont le président de Brosses admirait si fort la verve d'improvisation, le jeu naturel et plein de feu. Ils improvisaient sans doute, en ce sens qu'il se laissaient aller à la situation et qu'ils ajoutaient de leur cru ce que leur suggérait, sur le moment, la chaleur de la scène ; mais ils étaient maintenus par un texte convenu d'avance.
Que ce texte eût jamais été écrit, peu importe. Il était su par cœur, à force d'avoir été répété. Les situations que comportaient les farces de la commedia, delVarte, étaient peu nombreuses; les acteurs retombaient sans cesse dans les mêmes séries de dialogues, et pouvaient s'abandonner, sans défiance d'eux-mêmes, à des plaisanteries dont ils étaient sûrs.
C'était l'usage, il y a vingt ans, parmi les étudiants parisiens, de jouer à un jeu, que les Confessions de Sglvius de Champfleury avaient mis à la mode. Il consistait à prendre la dernière syllabe d'un mot prononcé par le voisin, et à en former un autre mot ou une autre phrase, que le suivant reprenait à son tour. Ainsi : Comment te portes-tu? disait quelqu'un en entrant. — Rlurette, répondait l'autre ; — range, ajoutait un troisième — du Ion Dieu — sa la neige, etc.
L'adresse consistait à aller très vite, en sorte que c'était comme un tourbillon de syllabes qui se heurtaient avec un bruit incompréhensible. Tous ceux qui se sont amusés à cette niaiserie (hélas ! que cela est loin î) savent qu'on retombait toujours sur une série, et qu'alors on partait
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comme le vent. Il suffisait que la suite du jeu amenât un tu pour qu'aussitôt arrivassent à la file rlurettê — rangé — du hun Dieu, etc.
Il y avait de ces séries dans les pièces de la commedia del- Varte.
Les acteurs qui repassaient tous les soirs par la même situation, attrapaient infailliblement de certains jeux de scène, où ils n'avaient plus qu'à se laisser aller, moitié improvisant, moitié récitant. Le public ne se lassait point de ces répétitions ; il attendait les plaisanteries dont il avait déjà ri cent fois, et il en riait encore, qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, parce que c'était l'usage d'en rire.
Car si bizarre que cela puisse sembler, on rit par mode. Nous en avons sans cesse des exemples au théâtre. Telle plaisanterie, absurde en elle-même, fait éclater le public, tant qu'il est de convention qu'elle est drôle.
La partie de notre histoire dramatique que je connais le moins va de 1825 à 1850 ; car elle n'est écrite nulle part : j'ignore donc si dans cet intervalle on trouverait beaucoup d'exemples de cette sorte de comédie, où une place est laissée à l'improvisation. De mon temps, c'est avec le théâtre des Bouffes-Parisiens qu'elle a reparu, et jeté le plus vif éclat. Orphée aux B/ifers en a été le point culminant.
Les acteurs qui jouaient cette bouffonnerie se sont trouvés précisément dans les conditions où étaient les bouffons delà commedia dell'arte... Une pièce où l'on pouvait faire entrer tout ce qu'on voulait, sans autre soin que d'obéir au bâton du chef d'orchestre, qui rappelait de temps à autre le dialogue à l'ordre ; des acteurs fantaisistes, rompus de longue main à jouer les uns avec les autres ; un public composé en grande partie d'habitués qui venaient là pour passer une heure et rire à l'aise, de n'importe quoi et n'im-
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porte comment. Il s'était établi peu à peu entre le public et les acteurs une communication si rapide, si intime, que le moindre clin d'œil était aussitôt compris et faisait pouffer la salle.
Beaucoup de ces plaisanteries étaient grossières. C'est rinconvénient du genre. Comment un comédien aurait-il tons les soirs de l'esprit, et du plus fin, du plus délicat? Il ne faut pas être plus difficile pour lui que pour les gens du monde, qui, non plus, ne sont pas toujours en train. Mais les Léonce et les Désiré gagnaient à cette liberté d'allures une qualité que rien ne remplace : le naturel. Ils n'étaient plus là sur des planches, pour le plaisir du public. Ils jouaient pour s'amuser, et ils n'en jouaient que mieux.
Les pièces ainsi taillées ne pouvaient obtenir leur succès d'emblée, à la première représentation. Si elles s'étaient présentées franchement pour ce qu'elles étaient, peut-être eussent-elles, dans une certaine mesure, réussi de prime saut ; car les acteurs y auraient apporté quelque abandon, et le public une certaine dose de bonne humeur. Mais point : les vieilles traditions de la comédie soutenue, la crainte de la censure, qui ne permet pas qu'on ajoute rien au dialogue autorisé, arrêtaient net tout écart : l'acteur ne disait que son rôle, et il le disait froidement; cette froideur s'aggravait encore de celle du public, mécontent de voir une pochade sans verve ni gaieté, là où il espérait un vaudeville spirituel. Les folies hasardées par le librettiste semblaient détonner sur ce fond gris et monotone : elles ajoutaient encore à l'effet sépulcral de la représentation.
st ce qui est arrivé à la Belle-Hélène. Cette bouffonnerie n'est revenue que lentement au genre de commeclia detfarte, pour qui elle avait été faite. Il a fallu que le public s'habituât à la considérer pour ce qu'elle était en
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réalité, un simple canevas; il a fallu que les acteurs qui la jouaient s'enhardissent peu à peu à la broder de fantaisies grotesques.
Ils y arrivent assez vite quand le canevas qu'on leur donne est bien fait. Je conviens que je m'étais trompé le premier jour sur celui de la Belle-Hélène. Je l'avais trouvé tout à fait manqué, et beaucoup de gens étaient de cet avis. C'est qu'il semble à première vue que la condition indispensable d'un scénario de comédie improvisée, soit de présenter des situations très nettes, qui frappent l'esprit et se figurent aux yeux par des mouvements de scène.
Yn modèle en ce genre, c'est le Brésilien. En dix minutes, l'intrigue est parfaitement expliquée, et elle conduit a des situations extrêmement comiques qui peuvent s'étendre comme on veut et prêtent à tous les lazzi imaginables.
Je citerais encore, si l'on voulait remonter plus haut, Y Ours et le Pacha, un des livrets les mieux coupés qu'il y ait au théâtre. Je suis toujours surpris que M. Offenbach n'ait pas eu l'idée de mettre de la musique sur cette action si vive, si amusante. Ce vaudeville, qui a tant diverti nos pères, est moins connu de la génération nouvelle, et la musique en renouvellerait le plaisir.
Il faut bien avouer que dans la Belle-Hélène les situations comiques font absolument défaut. Il n'y a point d'action, et les scènes principales ne mettent point aux prises des passions ou des intérêts contraires. Mais ce que je n'avais pas remarqué, et ce qui a fait le succès inouï de ce scénario, c'est qu'à défaut de situations dramatiques, il y avait des caractères parfaitement tracés ; que les acteurs pouvaient pousser leurs improvisations de ce côté, et arriver à l'effet par l'exagération de la caricature.
La pente était si facile que tous y ont glissé naturellement. Aucun d'eux, sauf Grenier, qui, dès le premier jour,
avait donné an grand prêtre nne figure très caractéristique, aucun d'eux n'avait paru se douter que là était le comique de la pièce. Mais comme, à ce point de vue, elle était très bien faite, tous s'engagèrent l'un après l'autre dans cette voie, et s'y enfonçant tous les jours de plus en plus, y trouvèrent le succès.
Eappelez-vous cette fameuse partie d'oie qui, le jour de la première représentation, commença la débâcle; elle devint par la suite une des scènes les plus drôles de la Belle- Hèlent. C'est que, par le travail de l'improvisation quotidienne, les acteurs étant arrivés à dégager la personnalité de leurs rôles, la portaient dans cette partie d'oie, et que la passion du jeu en mettait en relief les traits les plus grotesques.
On voyait le grand prêtre, avec ses airs sournois et libidineux, tantôt lancer des regards à la courtisane Lœna, tantôt mettre des dés pipés dans le cornet, ramasser avidement l'argent gagné, et quand on l'accusait de tricherie, dire tranquillement : Eh ! bien, transigeons ! Toutes les fois que le bouillant Achille se levait de sa place, il lui dérobait, par un mouvement de chat, le coussin de son siège, et s'asseyait dessus avec une satisfaction dévote.
Le bouillant Achille, c'était l'homme fort et bête. Il se jetait sur son coussin avec fureur et déployait pour le reprendre un bras à soulever une enclume. De quelle main puissante il poussait le cornet, et comme il tombait violemment sur son siège en criant d'une voix éclatante : Cinq !
Et Ajax, quelle bonne figure de ramolli, de crétin ! Il laissait couler les dés, et, s'avançant à la rampe, à petits pas, avec une figure dïdiot et des gestes d'abruti, il disait d'une voix qui semblait sortir d'un cabanon de Bicêtre :
— J'ai gagné ! j'ai gagné I
Ce rôle n'existait pas aux premières représentations ; il
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s'était fait pou à peu. Et il fallait voir quels accès de fou rire quand Paris, rencontrant sans cesse dans ses jambes ce petit homme à face de brute, s'écriait d'un air impatient»'' :
— Qu'est-ce que c'est que cet idiot-là ?
Hénélas, c'était le mari prédestiné, l'homme aux nasardes, ce qu'on appelait jadis une bonne face à farce. Comme la sienne était bien ahurie! C'était sur lui que tombaient toutes les claques, et sa figure semblait si bien faite poulies recevoir qu'on s'en pâmait de joie. Les acteurs, une fois le caractère admis, pouvaient impunément charger.
J'ai vu Agamemnon et Paris, au troisième acte, ne plus parler à Ménélas qu'en lui appliquant une vigoureuse tape sur son occiput chauve ; Ménélas bondissait du coup par un prodigieux ressaut, se redressait ensuite avec dignité, et finissait par sourire, comme s'il comprenait la plaisanterie. Tout le public riait aux larmes. Je suis convaincu que les mêmes coups donnés par Ménélas à Agamemnon n'eussent point excité la même hilarité. C'est qu'ils n'auraient pas été à leur place. C'est que la plaisanterie n'eût pas été dans le sens du caractère.
Je demandais à quelqu'un qui a vu la pièce à Rouen, les cascades qu'avaient imaginées les acteurs rouennais. Il m'en citait quelques-unes ; ce n'étaient pas absolument les mêmes que celles qui nous amusaient à Paris ; mais elles s'étaient développées dans la même direction. Elles avaient invinciblement suivi la pente des caractères.
Le mérite des auteurs, c'est de les avoir tracés d'une main très ferme et très flexible. Celui des acteurs n'est guère moindre. Je doute que nulle part au monde, sauf peut-être au Palais-Royal, on ait pu arriver à monter aussi gaiement une pièce. Couderc, Kopp, Guyon, Hamburger, MUe Schneider, composaient un ensemble vraiment mer-
veilleux. Je mets à part Grenier, qui déployait, dans son rôle, outre une charmante fantaisie d'improvisation, une grande science de comédien.
De tous ces éléments réunis : une musique gaie et faite pour devenir facilement populaire, un livret bien coupé pour les nécessités de l'improvisation et fertile en caractères comiques, une troupe excellente, s'est composé un des plus amusants modèles de la commedia delVarte que nous ayons jamais vus en France. L'engouement du public n'est donc pas aussi difficile à s'expliquer qu'on veut bien le dire : cet engouement, j'avais fini par le partager moi-même, et je crois que parmi ceux qui criaient le plus au mauvais goût, beaucoup se seraient également amusés à la Belle-HèVene, si l'idée leur avait pris d'y revenir.
2f> juin 1865.