‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 16 sur 35 · LA VIE PARISIENNE · texte numérisé non relu

LA VIE PARISIENNE

Avons-nous besoin de parler delà Vie parisienne , qui se joue en ce moment au Palais-Royal ? Tout le monde la verra. C'était de la vogue il y a huit jours ; c'est de la fureur à présent, c'est de la folie. La salle est retenue trois semaines à l'avance, les places font cent sous et dix francs de prime.

Que d'autres se couvrent le visage ! La pièce est charmante. A quoi bon accuser le mauvais goût du public ? Il court où il s'amuse, et il a bien raison. Et plût à Dieu qu'il n'eût jamais d'amusements de plus mauvais ton ! La Vie parisienne, après tout, est écrite d'uu bout à l'autre dans la langue des honnêtes gens, sans un mot d'argot, semée de couplets agréables, et qui, même dépouillés du charme de la musique, supportent encore la lecture. Il y a de l'esprit, et du plus fin. Que veut-on de plus dans une bouffonnerie ?

J'ai lu un peu partout que c'était le comble de la folie, que la scène se passait à Charenton, que tout cela n'avait ni queue ni tête... Mais non, mais non. Je tiens que la pure folie et l'extravagance idiote n'amusent personne. Si la Vie parisienne a si fort diverti le public, c'est que précisément elle n'a pas été écrite par et pour des échappés de Bicêtre.

Vous est-il jamais arrivé de commencer un songe en plein sommeil . de tous éveiller à demi , et de le poursuivre, moitié le dirigeant, moitié emporté par lui, avec un sentiment obscur et confus que les imaginations qui flottent devant vos veux ne sont pas des vérités ? Il se produit alors un phénomène assez bizarre, mais que vous avez dû observer bien souvent. Les événements de ces rêves se déduisent les uns des autres par une logique tout à fait singulière et inattendue : ils ne s'enchaînent pas d'une ligne directe, comme dans la vie pleinement éveillée, où l'inflexible raisonnement est maître absolu; ils font de continuels àgauehe, ils ont des soubresauts incroyables.

Du moindre accident de la pensée première jaillit soudain toute une grappe de visions bizarres, qui n'ont avec elle qu'un rapport caché, et semblent, par conséquent, les plus incohérentes du monde. Elles-mêmes en soulèvent d'autres qui tournent autour du premier fantôme, s'en détachent, y reviennent , et forment des tableaux fantastiques, qu'une relation inaperçue joint par des canaux souterrains.

Tous ceux qui ont passé par là me comprendront sans peine, et il est même des gens qui ont le privilège (si c'est là un privilège) de se jeter tout éveillés dans cette sorte de rêve et d'exciter ces visions qui se jouent capricieusement autour de leur imagination paresseusement engourdie. Mais pour les personnes à qui cette faculté manque, qu'elles prennent la peine de lire au hasard vingt pages du Reisibelder, de Henri Heine.

Henri Heme est un homme d'une imagination très allemande et d'une logique très française. Les idées vont chez lui suivant la grande route du raisonnement ; mais voilà que tout a coup un caillou, moins que cela, un brin d'herbe a lancé Tidée dans les champs du rêve, et le lecteur, tout ahuri, se cabre devant une effroyable solution de conti-

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unité : mais il ne tarde pas à faire le saut à la suite; il est tout étonné et tout ravi de se trouver au milieu de visions qu'il était loin de soupçonner ; il ne voit pas pleinement par quel chemin il y est arrivé, et ne se doute guère comment on le ramènera au point de départ ; mais il a comme un sentiment obscur de la relation imaginaire et poétique qui unit ces idées si disparates ; il se laisse enlever ; il s'abandonne au gré de cette logique accidentée et bizarre.

Henri Meilhac a un peu de cette sorte d'esprit, qui est fort rare en France. Yous trouverez dans la plupart de ses pièces, même dans les plus raisonnables, un coin d'imagination libre, où il a été en quelque sorte lancé, s'échappant par la tangente d'un mot, d'un détail à peine indiqué; moins que cela encore, d'un sentiment inexprimé, mais entrevu, à propos de l'idée première, comme à travers une brume.

Il a donné dernièrement, dans la Vie 'parisienne de Marcelin, sous un pseudonyme, quelques histoires qui. à ce point de vue, étaient fort curieuses à examiner. La réalité s'y échappait sans cesse dans le champ des fantaisies tantôt gracieuses, tantôt burlesques, et l'on ne savait plus où commençait le rêve et finissait la vérité. L'auteur lui-même, qui se jouait en ces imaginations, y était pris, comme un homme aux songes où il se berce, et arrivé au terme d'un de ces contes, qu'il avait écrits avec un grand air de sincérité, il ajoutait en souriant, moitié de sa crédulité, moitié de la vôtre : ce Et le seul tort de cette histoire, c'est qu'il n'y a pas un mot de vrai et qu'elle n'a pas le seus commun. »

J'ai vu de lui, dans la Revue française, une petite comédie en un acte et en vers, les Païens, qui n'était ainsi qu'un rêve éveillé, plein d'imagination, de grâce et de ca-

price. Tournez au grotesque ce procédé, et vous aurez la nouvelle pièce du Palais-Royal.

Toutes ces fantaisies de la Vie parisienne sont insensées, mais à la façon des songes, qui, partant d'une idée première, dévient, au hasard d'accidents imprévus vers des visions qui ont avec elle des relations obscures et lointaines. C'est toujours de la logique, il n'y a pas de théâtre sans cela, mais une logique souterraine et inaperçue.

Deux étrangers arrivent à Paris, un Suédois et sa femme. La femme est jolie. Tiens ! tiens ! si je les amenais chez moi, en leur disant que c'est un hôtel, en me proposant pour guide. Yoilà le point de départ. Rêvez là-dessus maintenant.

Toutes les visions qui naissent de ce mot d'hôtel vont se présenter à la file : Ils voudront dîner à table d'hôte. Comment leur constituer une table d'hôte ? Tous avez vu votre cordonnier dans la journée ; votre imagination, lancée sur cette voie, peuplera de cordonniers votre table d'hôte, et comme il est impossible de penser à une table d'hôte sans songer au major qui découpe, vous vêtirez votre cordonnier de l'habillement fantasque d'un major de régiment. Ces deux idées de bottes et de grosses moustaches se mêleront incessamment dans des quiproquos que le contraste fera toujours plus grotesques : le major voudra vous prendre mesure de bottes , et le cordonnier vous pourfendra de son épée, etc.. etc.

De là votre imagination se portera naturellement sur une fête de nuit à donner à ces nobles étrangers. Tous retrouverez ces mêmes personnages, arTublés de costumes nouveaux et bizarres ; il est impossible que vous n'y mêliez pas des cocottes, dont l'image, par une invincible liaison d'idées, se présentera à l'esprit. Toutes les fantaisies deviennent probables alors, même celle de ce célèbre

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amiral suisse, qui est ne avec des éperons à ses bottes!

C'est ce qui explique comment le quatrième acte n'a pas réussi au premier soir. M. Meilhac s'était, je ne sais comment, avisé de rentrer dans les données de la logique ordinaire du vaudeville. Les personnages s'asseyaient et rendaient compte de leur conduite. Il semblait qu'une vraie pièce commençât. Tout le public s'est senti désappointé, comme un homme à cheval sur les hallucinations du rêve, qui en serait tiré tout à coup par le coup de sonnette matinal du porteur d'eau. Les visions se sont enfuies, au bruit sec et strident de la réalité, le songe s'est évanoui, et le plaisir en même temps.

Ce genre de théâtre a-t-il ses règles ? Hélas î non ; pas plus que les autres, du reste. Il faut une imagination tournée au rêve, et qui ait encore le don de le rendre visible à la scène. M. Meilhac va, comme beaucoup d'artistes, au hasard, cédant à son goût, à ce que Boileau eût appelé son astre, et ne sachant pas trop, souvent, ce qu'il fait.

On assure qu'il ne comptait pas sur la Vie parisienne. Il est certain que le Palais-Royal, directeur et acteurs, en avaient une peur horrible et déclaraient que la pièce ne passerait pas le troisième acte. Ces erreurs sont communes au théâtre, et elles se comprennent mieux encore dans ces sortes de pièces, qui échappent aux lois de la logique ordinaire, et n'ont d'autres règles que de réussir.

Je me suis étendu avec plus de complaisance sur le livret; c'est qu'il n'y a rien à dire sur la musique d'Offenbach. Elle est ce que vous l'avez vue dans toute partition. Beaucoup de gens affectent de la traiter avec mépris. Elle amuse pourtant, et ce n'est pas là un petit mérite. X'est-ce donc rien que d'avoir égayé toute une génération, d'avoir fourni des mélodies faciles et agréables à tous les théâtres de genre, des polkas et des valses à tous les bals de l'uni-

vers ? Musiquette tant qu'on voudra , cette musiquette est charmante, et il y a dans la Vie parisienne nombre de morceaux qui vont devenir populaires, et qu'on retrouvera cet hiver sur tous les pianos.

12 novembre 1866.

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