‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 17 sur 35 · LA GRANDE-DUCHESSE DE GEROLSTEIN · texte numérisé non relu

LA GRANDE-DUCHESSE DE GEROLSTEIN

J'arrive à la Grande-Duchesse de Gerolstein, qui, après s'être fait si longtemps attendre, a paru hier soir sur la scène des Variétés. Toute œuvre nouvelle des auteurs de la Belle-Hélène est aujourd'hui un çle ces événements parisiens qui ont le privilège d'occuper les conversations des oisifs du boulevard.

On se demandait avec une certaine curiosité si ce genre de bouffonnerie musicale avait fait son temps, ou s'il pourrait fournir encore une carrière de quelques années. La pièce nouvelle ne tranchera pas la question. Les deux derniers actes n'ont guère plu ; mais le premier a réussi pardelà tout ce qu'on attendait.

Il est délicieux, ce premier acte, d'une fantaisie incroyable et d'une étincelante gaieté. C'est la charge la plus bouffonne qui se puisse rêver de la gloriole militaire, de ses plumets, de ses galons et de toutes ses fanfreluches.

Couderc est impayable en général, portant sur son chapeau un superbe panache qui est l'insigne de son grade. Ce panache est le rêve de tous les ambitieux.

La grande-duchesse a distingué un jeune et beau soldat, et en cinq minutes, elle le fait caporal, lieutenant, colonel et enfin général. Le voilà en possession du panache.

Il discute des plans de guerre avec le général dégommé.

Il fait des théories sur l'art militaire : C'est bien simple, dit-il. On se met tous ensemble, on Ta en avant, et l'on cogne. Ce système plaît à la grande-duchesse. Elle se fait apporter le sabre de son père ; elle le baise avec respect, et le ceint elle-même au côté du nouveau dignitaire. Cette scène, dont le comique est irrésistible, fait pouffer toute la salle de rire. Offenbach a trouvé pour le rendre une de ses plus heureuses inspirations, et tout Paris répétera bientôt le refrain devenu populaire :

Yoici le sabre de mon père !

Tu vas le mettre à ton côté.

Près des guerriers, les diplomates ; Kopp représente avec sa dignité bête le baron Kupp. qui voit avec horreur les fantaisies de sa gracieuse souveraine ; et Baron fait Grog, le gouverneur du jeune prince, Paul de Shartenbourg, qui vient à la cour de la grande-duchesse pour l'épouser.

Ce jeune prince est, selon la tradition, un dadais couronné qui a un mépris parfait des journaux, et n'en est pas moins singulièrement flatté de leur approbation.

Voilà ce que l'on dit de moi Dans la Gazette de Hollande,

chante-t-il avec satisfaction, et l'air est si aimable, que le public a voulu l'entendre une seconde fois.

Tout le monde, généraux, diplomates, princes, filles d'honneur, vivandières et soldats, semble piqué de la tarentule : il y a dans ce premier acte, tout pétillant de drôleries cocasses et de mélodies charmantes, un mouvement, un bruit, une gaîté tourbillonnante et folle, dont rien ne saurait donner l'idée.

La salle était comme grisée de cette poésie bouffonne, Nous avons tous cru la pièce embarquée pour un immense succès. Les premières scènes du second acte ont encore bien

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marché. Le vieux général, le diplomate et le jeune prince se sont entendus tous trois pour conspirer la mort du nouveau favori.

Ils s'unissent dans un trio de vengeance, dont le sombre accent est d'un comique achevé. Nous nous imaginions que les auteurs, après avoir raillé les militaires de cour, allaient nous donner une parodie des conjurations de palais. Le thème était tout indiqué.

Ils ont tourné court, on ne sait pourquoi, et su sont jetés, sans rime ni raison, dans une farce vulgaire qui rappelle de loin Monsieur Dcschalumcrnu, qui a tant fait rire nos pères, et la Sens/ f ire, que nous avons applaudie au Palais-Royal.

Mais ce n'était pas ici le lieu. Nous nous sentions déroutés, surpris. On se regardait les uns les autres, et un air de consternation, dont les progrès étaient visibles, se répandait sur tous les visages.

Ce n'est pas qu'il n'y eût par-ci par-là des mots plaisants où l'on reconnaissait l'ingéniosité de Meilhac ; mais ce tohu-bohu d'idées qui passaient tour à tour et s'enfuyaient sans laisser de traces, nous avaient tous jetés dans une Sorte de désarroi.

Il faut un lien, même à ces folies. Que ces images ne se déduisent pas les unes des autres par un rapport d'étroite logique, rien de mieux; mais encore doivent-elles naître d'un point commun d'excitation cérébrale, tourner légèrement autour d'une même idée, ou tout au moins d'une même impression. Le rêve même a ses lois.

MM. Ludovic Halévy et Henri Meilhac les ont méconnues, et ils sont tombés dans la pure extravagance. J'ignore ce que deviendra leur pièce; ces sortes de bouffonneries ont des ressauts étranges, et se relèvent souvent aux représentations suivantes. Mais hier la soirée s'est terminée plus que froidement.

La température était allée baissant d'acte en acte. Un de plus, et l'on fût tombé au-dessous de zéro. Les mots ne portaient plus; les airs même d'Offenbach — et il y en a de bien jolis dans ces trois derniers tableaux — ne faisaient plus le même plaisir. Une parodie de la bénédiction des poignards, de Aleyerbeer, nous a causé une sensation désagréable.

Bref, on est sorti des Variétés sous une impression pénible. On avait été agacé.

Il reste le premier acte et une partie du second : mais il faudra terriblement couper dans les autres, paroles et musique.

Un des malheurs de la pièce, c'est qu'elle est jouée par Dnpuis, le plus funèbre des comiques. Il a fait quelque temps illusion avec ses grimaces du visage et des mains ; il faut bien se rendre à présent ; c'est un croque-mort qui a la voix juste.

Mlle Schneider a ravi la salle. Ceux qui ne l'ont point vue à ces premières représentations où elle est maintenue par un public qu'elle craint davantage, ne connaissent point cette charmante actrice. Elle reste de bon goût même dans les excentricités les plus folles. Elle a autant de finesse que de verve ! c'est une vraie artiste.

Comme elle a chanté au premier acte le spirituel rondeau : Ah! que f 'aime les militaires; et au troisième elle a détaillé d'une façon coquette et délicate à la fois sa déclaration d'amour au soldat de fortune qu'elle a choisi :

Dites-lui qu'on le trouve aimable.

Elle a tenu bon jusqu'au bout. Elle a été l'âme et la joie de cette pièce, qui lui devra, si elle dure, la meilleure part de son succès.

15 avril 1867.

LA PÉRICHOLE

Il se produit à toutes les premières représentations des pièces dues à la collaboration de ces messieurs, un phénomène bizarre, qui se renouvelle chaque fois. Le public y arrive avec les meilleures dispositions du monde. Il semble que chacun se soit dit d'avance. : « Mon Dieu ! que je vais m'amnser ce soir ! Il faut absolument que je m'amuse I » C'est une rage pour se procurer des billets ; on montrerait moins d'empressement s'il s'agissait d'une comédie en cinq actes d'Emile Augier ou de Dumas fils. Les fauteuils d'orchestre montent à des prix extravagants, et on se les arrache.

La salle tout entière est émue, et vibre comme à l'attente d'un chef-d'œuvre. Elle se met de moitié dans l'opérette qu'elle va voir. Un roi se présente, et dit une bonne grosse bêtise. Le public éclate de rire ; il se tord. Il voit là-dessous un million de choses, auxquelles l'auteur n'avait point songé. Ce n'est pas une simple farce ; c'est une satire ingénieuse et bouffonne de la tyrannie. Un courtisan ôte son chapeau ; la salle est aux anges ! que d'esprit, ce Meilhac ! comme il tourne agréablement en ridicule les sottes flagorneries des valets de cour. Le moindre bout de mélodie qui passe, un nouveau costume qui entre, un vieux calem-

bour, une tape sur l'épaule, un coup de pied, tout est applaudi avec transport. On se récrie, on bat des mains,' on aspire avec joie ce qui va suivre.

Peu à peu cette grande animation se calme ; on se regarde étonnés, inquiets, interdits les uns et les autres. — ce £h ! mais, cela n'est pas si drôle que nous avions pensé ! >» La température baisse insensiblement dans la salle, les scènes succèdent aux scènes, et le public, désespéré de l'ennui qu'il sent venir, se raccroche par intervalles à quelques plaisanteries qu'il rencontre ; il s'efforce à rire ; mais le goût n'y est plus. Le découragement s'en mêle, puis la mauvaise humeur : c Ah ! ça, mais, c'est une déception ! on n'a pas le droit d'être insupportable comme cela ! leur genre est usé. fini. * On ne se retient de siffler que par cet excès d'indulgence que tous les publics des premières représentations gardent toujours au fond du cœur pour leurs artistes favoris, même alors qu'ils se sont trompés. On sort du théâtre, fatigué, et se disant : Cela disparaîtra de l'affiche dans huit jours. On apprend avec surprise trois jours après que la chose se relève tout doucement ; elle finit par se jouer deux cents fois de suite, et fait ensuite son tour du monde.

Ce fut l'histoire de la Belle-Hélène, de Barbe-Bleue, de la Grande-Duchesse. C'est également celle de la Pèriehole, sauf le dénoûment. bien entendu, que je me garderai bien de prévoir. Un homme du monde m'a dit un mot significatif : « Cette fois les gandins ne sont pas contents. » Funeste présage ! Aux autres pièces de ce genre, tandis que nous tous, journalistes, hommes de lettres ou simples bourgeois, nous sortions déçus et irrités de la première représentation, il paraît que messieurs les gandins s'en allaient fredonnant Bu qui s'avance ou Dites-lui, et disaient à leurs amis du club : «: Vous savez ! il faut aller voir ça ! » Les amis du club y allaient, et comme en ce genre d'ouvrages la mode

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est tout, ils en décidaient aussi souverainement que s'il se fût agi de la forme d'un chapeau ou de la coupe d'un ail et. Le troupeau des moutons de Panurge se ruait à la suite.

L'Europe et l'Amérique se fussent bien gardées de ne pas rire à Vinsiar <h Paris. De toutes les supériorités que nous possédions autrefois, nous n'avons conservé que la royauté de la mode. Mais nous l'avons encore. C'est nous qui donnons le ton au reste du monde pour les frivolités du goût ; c'est nous qui réglons ce que doivent porter les femmes, et de quoi les hommes doivent s'amuser. Cette influence nous est si bien restée tout entière, que les plaisanteries essentiellement parisiennes, celles qui ne peuvent être comprises qu'entre le boulevard Montmartre et la chaussée d'Antin, font rire à Xew-York et à Lima. On a joué la Gronde-Duchesse et la Vie parisienne, dans l'univers tout entier, comme on faisait jadis du répertoire de Scribe, au Japon, en Australie, en Cochinchine, dans les pays les plus extravagants.

La Pèrichole aura-t-elle la fortune de ses aînés ? Je suis retourné hier voir la quatrième représentation. Les auteurs ont coupé de toutes parts, et la pièce marche aujourd'hui plus allègrement. Il me semble pourtant que l'orchestre est resté singulièrement froid, et l'orchestre est le quartier général de messieurs les gandins. Mlle Schneider elle-même n'a déridé que de loin en loin un public ombrageux et défiant. J'entendais de tous côtés dire autour de moi : «( Trop long î tout cela est inutile ! » Mais, diantre ! savez vous bien que si l'on retranchait tout ce qui est inutile, il ne resterait plus grand'chose !

Ces sortes de pièces ne sont qu'une succession de petits tableaux qui, tournant autour d'une idée générale, et la présentant sous diverses faces au public, ont en même temps l'avantage d'offrir au compositeur des lieux de repos

où sa musique ait la place de s'étendre. C'est un genre comme un autre, plus difficile même que bien d'autres : car il doit se soutenir, sans le moindre intérêt d'action, à force d'ingéniosité et d'imprévu. Mais vous comprenez, qu'à la première représentation surtout, il suffit de deux ou trois scènes manquées ou languissantes pour jeter un froid sur le reste. Rien n'avertit les auteurs qu'ils font fausse route. Quand une pièce est construite sur un plan arrêté. on peut, avec un certain esprit de logique et une grande connaissance du théâtre, prédire que telle scène ne rentrant pas exactement dans le sujet ennuiera le public. Mais ici, nous nageons en pleine fantaisie : qui sait si le tableau dont on demande la suppression n'est pas précisément celui qui ira aux nues ? Affaire de mode, et qui dit mode dit caprice.

Le premier acte de la Périchole était assez heureux. C'est fête au Pérou, et le roi du pays a eu l'idée de se déguiser pour se mêler aux groupes, interroger ses sujets, et savoir la vérité. Ses ministres ont disposé sur son passage des affldés qui ne lui répondront que par des éloges de son gouvernement. Le roi flaire la ruse, et à chaque fois qu'il prend un de ses complimenteurs la main dans le sac, il s'écrie douloureusement : a Mon Dieu ! qu'il est difficile de savoir la vérité. »

La plaisanterie est assez drôle. Elle n'a pourtant pas produit tout l'effet qu'en attendaient les auteurs. Je crains que les bouffonneries sur les cours n'aient fait leur temps, et ne soient un peu usées. Barde Bleue et la Gr a nés- Duchesse semblent avoir épuisé toutes les railleries que le sujet comporte. Peut-être aussi notre patience est-elle à bout : c'est l'histoire du pâté d'anguilles.

Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que tout ce commencement ait le moindre rapport avec ce qui va suivre. Toute

la pièce est dans l'amour d'un roi pour une chanteuse des rues, qui aime un certain Piquillo, guitariste de carrefour. Vous voyez la liaison des idées : un roi, des chants, une rue. On part de là; il faut que le roi se promène à travers les rues, dans une fête, pour y rencontrer la Périchole. Qu'y faisait-il ? C'est là que les librettistes donnent carrière à leur fantaisie et font de la place au compositeur : ce roi cherchait la vérité.

L'arrivée de la Périchole et de son amant forme un autre tableau. Ils ont beau chanter et tendre le dos de la guitare aux gros sous : on les paie en monnaie de singe. Ils meurent do faim ; la Périchole se couche sur son vieux tapis, mettant là en pratique l'antique précepte, qui assure que qui dort dîne. Piquillo va chercher fortune à travers la fête.

La rencontre du roi et de la Périchole forme le troisième tableau. Nous assistons ensuite au désespoir du pauvre Piquillo, qui, n'ayant pas un maravédis, et ne retrouvant plus sa maîtresse, veut se pendre. Il monte sur un escabeau, s'attache la corde au cou, et, les préparatifs terminés :

« Il n'y a plus maintenant qu'à pousser l'escabeau : oui, mais c'est la chose délicate, oh I c'est la chose délicate. Il faut cependant pousser l'escabeau ! »

Il en est là de ses réflexions quand un homme arrive tout courant, renverse l'escabeau, sans prendre garde, et voilà mon Piquillo qui reste suspendu. On le secourt, on le rend à la vie, et son premier mouvement en rouvrant l'œil est de s'écrier furieux : « Ah ! ça, quel est l'imbécile qui a donné un coup de pied dans l'escabeau ? »

Cet imbécile, c'est le conseiller du roi, à qui son souverain a ordonné de trouver, dans les dix minutes, un mari à la Périchole; car l'étiquette défend qu'on introduise au palais une femme qui n'aurait pas de chaperons. Ce mari, le voilà ! ce sera ce garçon qui se pendait. Encore vaut-il

mieux être marié que pendu ! On propose la chose à Piquillo, qui se fait tirer l'oreille. Il ignore celle qu'on veut lui donner pour femme, et il aime la Périchole. La Périchole, de son côté, fait des objections : elle aime Piquillo, et ne se doute guère que c'est précisément lui qu'on veut lui donner pour époux.

On les grise l'un et l'autre pour endormir leurs scrupules. Mais tout en les grisant, le roi et ses conseillers s'enivrent, et tout ce monde arrive titubant sur la scène. C'est le dernier tableau du premier acte. C'est celui qui, le premier soir, a commencé la débandade, et, hier même, je n'ai pas vu qu'il fît grand plaisir, bien qu'on en ait fort abrégé les préparatifs. Passe encore pour le roi, sa cour et Piquillo! Mais voici que MIle Schneider se présente en costume de mariée, couronne d'oranger à la tête, les yeux allumés et la démarche chancelante. La plaisanterie a paru un peu forte.

Ce n'est jamais un spectacle bien agréable que celui d'une femme ivre. L^ne légère pointe de vin aurait suffi. Mais non, les auteurs ont voulu qu'elle se tînt à peine sur les jambes. Il faut rendre justice à Mlle Schneider. Elle a sauvé cette scène avec un art exquis. Elle a gardé, même dans l'ivresse du peuple, une mesure étonnante, et elle a chanté à ravir de fort jolis couplets dont le sens est qu'elle est grise, mais qu'il n'en .faut point parler. Je suis convaincu que toute autre, à sa place, eût été, ce soir-là, impitoyablement sifflée. La situation déplaisait, et il faut bien que ce sentiment soit fort puisque, même à la quatrième représentation, ces couplets, d'une facture charmante et dits avec une grâce inimitable, ont laissé le public froid. Nous les avons fait bisser le premier soir ; hier, la claque seule a battu des mains. Mais ce n'est pas la faute de Mlle Schneider.

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Plût à Dieu qu'elle eût joué tout son rôle avec cette même discrétion! Son vrai mérite, le plus incontestable, c'est de porter la distinction et l'élégance dans l'expression vive des sentiments libertins; mais quand elle se livre aux excentricités d'une cascadeuse de second ordre, elle tombe au-dessous du médiocre. Le public de la première représentation le lui a durement fait sentir : dans un des couplets qu'elle chante au second acte, elle avait introduit un ah ! qu'elle tenait sur une note gutturale, dont le timbre était extrêmement populacier. Il y a eu dans toute la salle un mouvement de répulsion ; elle s'en est aperçue, a rougi sous son fard; mais, en vraie enfant gâtée qu'elle est, elle a poussé une seconde fois le même cri, comme si elle nous eût défiés. Ah ! dam ! cela a jeté un froid, mais un froid ! Elle fera bien de n'y pas revenir, et aux représentations suivantes, elle n'y est pas revenue.

Où elle est excellente encore, c'est quand elle exprime la tendresse de l'amour véritable. On affecte trop souvent de prendre MUe Schneider pour une excentrique ; et c'est elle-même qui, en forçant sa nature, a contribué à répandre cette idée fausse. Il est si rare que les artistes se connaissent et poussent dans le sens de leurs qualités naturelles ! Elle est comédienne, et sa voix chaude, dans les endroits passionnés, me rappelle Mme Ugalde. Songez comme elle chantait son Dites-lui dans la Grande-Duchesse* Elle a, dans la Pèrichole, une lettre à dire qui est la traduction en vers de la fameuse épître de Manon Lescaut à Desgrieux. a Mon cher amour, je t'adore et je te quitte; car c'est une vilaine mort que de mourir de faim : et je ne veux • pas rendre le dernier soupir, en croyant pousser un soupir d'amour. » Offenbach a composé sur de jolis vers une musique aimable, tendre à la fois et légère et M11,J Schneider en a détaillé les grâces avec un charme qui a en-

levé la salle. Xous ne saurions trop lui recommander de ne pas s'abandonner elle-même au mauvais goût, où la sollicitent des publics moins délicats. Elle verse aisément dans le bas : elle a, si ces deux mots ne hurlent pas de se voir accouplés, des mignardises de trivialité qui blessent les connaisseurs. Il lui serait si aisé de se laisser aller à sa nature et d'être excellente!

Xous nous attendions que le second acte nous montrerait la Périchole bouleversant tout chez le vieux roi, soumettant la cour à ses caprices les plus fantasques, jetant l'imbécile à la porte pour couronner Piquillo ; je ne sais pas, moi ? Mais enfin, nous espérions quelque chose à la suite de ce premier acte, qui avait mis une chanteuse des rues sur le trône. Xous avons été cruellement déçus.

Le compositeur est resté debout : quelques-unes de ses inspirations les plus heureuses se trouvent précisément dans cet acte, et notamment un chœur des dames du palais, qui saluent ironiquement l'époux de la favorite, et le prient de porter leurs compliments à madame. Mais les auteurs se sont dérobés. Rien de plus Yulgaire, comme idées de tableaux, que ce qu'ils ont trouvé, et le dialogue même n'a pas de ces saillies auxquelles nous avaient habitués Barbe-Bleue et la Grande-Duchesse. C'est à peine si dans ces trois quarts d'heure on trouverait un seul mot spirituel; il est vrai qu'il a beaucoup fait rire.

Piquillo, averti par l'accueil ironique de la cour, s'est aperçu du rôle qu'il jouait, et il cherche querelle à la Périchole. qui s'efforce de le dissuader. Elle n'accordera jamais rien au roi, et fera la fortune de son amant.

« Je sais bien, répond Piquillo : mais, vois-tu, je ne peux pas : c'est pour les camarades. »

Cela est très fin tout ensemble et très inattendu. La salle est partie de rire. Mais voyez que j'en suis réduit

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à pêcher tm mot dans cette pièce, qui dure toute une soirée. Nous ne pourrions pas les compter dans : Un Monsieur qui suif les Femmes, un vieux vaudeville qu'on nous rendait ces jours derniers au Gymnase, pour la rentrée de Ravel.

. Plus j'observe ce qui se passe, plus je me persuade que ce genre de grandes bouffonneries à spectacles, coupées de musique, est sur son déclin. Il ne restera de toute cette effervescence que l'opérette en un acte, qui, au fond, n'est autre que notre ancien vaudeville à couplets, avec timbres nouveaux.

En somme, je ne me mêlerai point de prédire les destinées de la Pèrichole. J'en regarderai le triomphe ou la chute définitive d'un œil fort détaché. Au fond, tout le monde sent que ce genre n'en a plus pour bien longtemps à vivre. Il est assez indifférent que le caprice du public lui donne encore de temps à autre un regain de succès.

12 octobre 1808.

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