FROUFROU
Cette Froufrou a le premier soir emporté tous les cœurs. 11 n'y a pas à dire : la pièce est charmante , et elle fait aux différents publics qui se succèdent le même plaisir que nous avons trouvé à la voir. Elle leur plaît même davantage ; car ils pleurent au dernier acte, qui nous a laissés froids, et qui nous aurait plutôt affectés d'une manière désagréable. Us acceptent sans restriction le quatrième, qui nous a paru tout d'abord et qui nous semble encore aujourd'hui soulever de graves objections. Elle a donc réussi par delà même ce que nous espérions , nous qui avons , en son honneur, sonné le premier coup de trompette. Mais nous en sommes "bien aises : le succès engagera sans doute MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy à renoncer pour toujours à cet insupportable genre de l'opérette bouffe. Tout le monde y trouvera son compte, sans nous excepter, nous autres critiques, à qui Barle-Bleue, ou la Diva ne peuvent fournir que quelques lignes de dédaigneux compliments. Froufrou est une comédie qui vaut qu'on la discute sérieusement, et qui, dans les endroits même où elle agrée moins, prête à toutes sortes de réflexions utiles.
C'est dans un des plus jolis articles de Charles Yriarte, à
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la Vie parisienne, que les auteurs sont allés chercher, sinon leur type de femme, tout au moins le nom qu'ils lui ont donné. La Froufrou, de Charles Yriarte, qui est plus connu sous le nom de marquis de Villemer, n'aurait guère pu être transportée sur le théâtre, dont elle eût choqué toutes les bienséances. Elle est cousine, au premier degré, delà Froufrou du Gymnase, une cousine qui a mal tourné.
ce Ce sont, dit Yriarte, ces messieurs qui l'ont appelée Froufrou... Vous comprenez : on taille sa plume, on s'ennuie... Froufrou... On entend uu petit bruit charmant...
une robe de soie qui frôle les murs étroits du couloir Ui î
voilà Froufrou!... C'est bientôt fait : huit jours après, tout Paris connaît cela. »
Au Gymnase, Froufrou s'appelle de son vrai nom Gilberte Brigard. M. Brigard, c'est lui que je présente le premier, parce que le père explique la fille, est veuf depuis de longues années. Au temps même où vivait sa femme, il était si peu marié, si peu, que ce n'était pas vraiment la peine d'en parler. M. Brigard est immensément riche, et il a toute l'élégance, nous dirions, nous autres petits bourgeois, tout le débraillé de la haute vie. Il est au club plus souvent qu'à la maison; il aime dans le corps de ballet, et il rapporte dans ses habitudes de conversation au logis comme un parfum de ces entretiens légèrement cyniques, où toute plaisanterie paraît bonne, pourvu qu'elle soit amusante. On le voit, à soixante ans passés, l'habit bleu serré à la taille, un large camélia à la boutonnière, les cheveux entièrement teints — que voulez-vous, il déclare lui-même, en riant, qu'il a renoncé aux cheveux blancs, depuis qu'il ne s'est plus trouvé digne de les porter — parlant de ses conquêtes, et de la grande Charlotte du Palais- Royal, et d'Antonia Brunet de l'Académie impériale de musique ; bon pour ses filles d'ailleurs (il en a deux) qu'il aime bien, qu'il
élève mal, qu'il embrasse en courant, entre deux rendez vous, et assez spirituel pour apprécier à sa juste valeur l'éducation qu'il leur donne.
« Je t'en prie, ma fille, dit-il un jour à Froufrou qu'il voit pleurer: sois heureuse. Tant que tu es heureuse, je ne suis qu'un père léger; si tu étais malheureuse, je serais un père abominable. Fais cela pour ton père, ma fille : sois heureuse. »
Quand des filles croissent ainsi sans mère y gâtées par un père qui ne les surveille point, au milieu d'une société qui couvre d'un vernis de bonne compagnie une corruption très réelle de langage et de mœurs, il faut qu'elles deviennent, par réaction, très sérieuses, et que, se repliant sur elles-mêmes, elles prennent le gouvernement de la famille qui -'écroule. C'est ce qu'a fait Louise, à qui la nature avait donné un caractère réfléchi, un cœur profond et tendre.
Elle garde le silence sur tout ce qu'elle voit : elle n'importune ni son père, ni sa sœur de remontrances qu'elle sait inutiles ; elle se contente de faire dignement son devoir de maîtresse de maison. Elle a fini par inspirer du respect à son incorrigible père. Si bien que lorsqu'un prétendant viendra demander à M. Bngard la main de Gilberte :
<( Oh ! lui dit-il , adressez-vous à ma fille aînée ; c'est elle que regardent les choses graves. »
De tout autre humeur est la cadette. Etait-elle mal née ? Peut-être non. Mais l'éducation, ou plutôt cette absence d'éducation a développé outre mesure chez elle cet instinct de caprice et de tyrannie qui est le fond de la Française. Elle est devenue, dans toute la force du terme, une enfant gâtée : c'est-à-dire un petit être fantasque, violent, amoureux de plaisir, ne doutant de rien, causant comme un moulin à vent ; d'un seul mot, une fille nerveuse, toute faite
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pour désespérer un honnête homme qui l'aimerait d'un amour sérieux.
Et c'est ce qui arrive. Le comte de Sartorifl fréquente beaucoup chez M. Brigard. Il est de grande noblesse'; il a le cœur haut, l'âme généreuse, les allures réservées d'un diplomate ; il est aux affaires étrangères, en passe de devenir ambassadeur. La pauvre Louise, qui le voit très aimable avec elle, s'imagine que c'est à elle que le comte en veut. Et comment croire, en effet, que ce jeune homme si sage, un peu froid même d'aspect, s'est allé prendre de passion pour cette petite folle de (îilberte ?
A la bonne heure, Valréas! c'est un fou de la même espèce. Il est, lui, un Froufrou du genre masculin. Il papillonne autour de Gilberte, et lui fait, à propos de tout et à propos de rien , des déclarations sans conséquence , qu'elle accepte sans se fâcher.
— Ah ! tâchez d'être convenable, lui dit -elle ; et se tournant vers son père : — Gronde donc M. de Yalréas, il est fort inconvenant avec moi.
— Vraiment ! reprend le père , passant son bras sous celui de Valréas... Et qu'avez-vous donc dit à ma fille, jeune scélérat ?
Vous voyez le ton de la maison. Ces deux êtres semblent faits l'un pour l'autre, Gilberte pour Valréas, et Valréas pour Gilberte ! mais un comte de Sartoris !
Quel coup pour la malheureuse Louise, quand le comte, après avoir tourné longtemps autour de la demande en mariage, lui avoue qu'il aime passionnément... qui?... Froufrou, oui... Froufrou en personne! Elle renfonce son chagrin ; elle se sacrifie : elle promet au comte ses bons soins ; et de fait, la voilà qui prend sa sœur à part, elle d'un coté, M. Brigard de l'autre, et tous deux de lui remontrer les avantages de cette union. Froufrou secoue sa jolie petite
tête boudeuse : — Comtesse! oui, comtesse î ce n'est pas trop mal.
— C'est que voyez-vous, dit-elle, j'ai toutes sortes de défauts; — et elle les énumère, — et ce qu'il y a de pis, ajoute- t-elle, c'est que je prétends ne pas m'en corriger, et que je suis très contente de ma petite personne.
Qu'à cela ne tienne î le comte est assez amoureux pour passer par là- dessus ; et puis, il espère bien qu'il aura raison de ces vivacités de jeunesse.
— Enfin, vous le voulez ! dit Froufrou. Et voilà un mariage bâclé.
— Et moi? s'écrie piteusement Valréas, qui avait fait aussi sa demande.
Mais Valréas n'est pas homme à se désoler longtemps. Il ira retrouver la grande Charlotte ; et quand il apprendra que la grande Charlotte lui a été volée par M. Brigard en personne, il se rabattra sur une autre.
Ce qu'il y a de charmant dans cet acte, qui est fait avec rien, c'est la mesure exquise, gardée par les auteurs, en un sujet si scabreux. Rien de plus difficile que de présenter au théâtre une jeune fille qui ne soit pas absolument chaste de parole et de pensée. Nous y admettons volontiers qu'elle ait commis une faute, si elle en sent un vif remords, si c'est le point de départ d'un drame. Mais cette façon légère de parler de l'amour, cette aisance à écouter des propos qui sont presque lestes, ce ton évaporé chez une jeune personne de seize ans, demandent, pour être portés sur la scène, une touche d'une délicatesse extrême. Rappelez- vous les demoiselles Benoîton. Il y eut, le premier jour, comme un sentiment de répulsion dans la salle, à les voir si fringantes, oublieuses de toute pudeur et laissant tomber de leur bouche ce hideux argot. Froufrou est, au fond, bien plus inquiétante que ne le furent jamais les héroïnes de
Sardon. Mais toutes ces nuances de mauvaise éducation sont indiquées d'une main si légère et si fine, qu'elles ne blessent aucune convenance. On n'est pas un instant troublé, ni choqué.
Le second acte est comme un pendant du premier. Xous avons vu la jeune fille s'essayant, sous le toit de son père, à une vie de dissipation et de folie. On nous la montre dans son ménage menant, à grandes guides, l'existence des c< -endettes à la mode. Ce tableau n'est pas moins joli que l'autre. Quatre ans ont passé depuis le mariage; Froufrou! est devenue mère, mais elle est toujours Froufrou. Son mari ne l'a point changée, et il sent bien maintenant qu'il ne la changera jamais. Il l'aime à la folie, cette délicieuse petite folle, mais sachant bien qu'elle restera la folle qu'il a épousée.
Elle laisse sa maison à l'abandon. Elle adore son fils, et s'il est malade, elle passe dix nuits à son chevet ; mais .quand il est en bonne santé, elle ne trouve pas dix minutes pour l'embrasser le matin. Elle a tant d'affaires ! elle doit jouer, au profit des pauvres, Indiana et Ckarlemagne, avec M. de Yalréas, chez la marquise de ***. Vous concevez : son rôle à apprendre, les costumes à préparer, et les répétitions î
Quand la toile se levé, elle est en grande conférence avec le second souffleur du Palais-Royal, qui lui apporte son rôle. Elle se met à son piano, et elle étudie, frappant d'un seul doigt les touches d'ivoire, le duo de la fin. Elle le chante à demi- voix, quand son père, toujours vert, tonjours pimpant, ouvre la porte. Il a reconnu le morceau :
— Ah ! Déjazet ! s'écrie-t-il.
Et le voilà qui donne la réplique à sa fille ; car il sait le morceau par cœur, lui, le vieil habitué des coulisses du temps jadis.
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Ils alternent, l'un et l'autre, suivant les indications du manuscrit, et quand on vient au final :
— Ensemble î s'écrie M. Brigard.
Vous pensez si tous ces préparatifs amusent le mari. Il vient d'être nommé ministre à Calsruhe, il l'annonce à sa femme, et quand elle apprend que Calsruhe est tout près de Bade :
— Ah ! tant mieux ! lui dit-elle, vous viendrez me voir pendant la belle saison.
Mais ce n'est point ainsi que l'entend M. de Sartoris. Il avait compté emmener sa femme.
— Calsruhe ! mais ce serait à en mourir... de bonheur, je veux bien... mais à en mourir.
Et la voilà qui boude, et puis qui câline, et qui, à forée de petites mines et de gentillesses, finit par arracher au pauvre homme la promesse qu'il n'acceptera pas.
— Et en retour, pourrais-je obtenir, lui demande-t-il, une faveur de vous ?
— Tout ce que vous voudrez.
— Ce serait de ne pas jouer Indiana.
— Ah ! je croyais que vous m'alliez demander quelque chose de raisonnable, mon ami.
Et de fait, les répétitions continuent. Yalréas joue avec Mme de Sartoris à ce jeu dangereux de la comédie de société. Une certaine baronne sert de régisseur. Elle est tout aussi évaporée que les deux autres. Mais elle ne fait jamais un faux pas, et la raison qu'elle en donne est excellente :
— Moi ! prendre un amant ! quand on a déjà reçu cinquante coups de bâton par devoir, on n'en cherche pas cinquante autres par plaisir !
A un endroit de la pièce, la brochure indique que Charlemagne doit embrasser Indiana. Yalréas demande à répé— ter sérieusement, et comme Mme de Sartoris hésite, un
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peu interloquée, il insiste, et la baronne lui vient en aide.
— C'est pour les pauvres, dit-elle.
— Ah ! si c'est pour les pauvres !... Et elle s'exécute.
Telles sont ses grandes occupations. Peut-être à ces traits de vie dissipée, les auteurs en auraient-ils pu ajouter d'autres que je trouve dans la Froufrou d'Yriarte. Elle est solliciteuse enragée ; et comme elle ne sait rien des choses de la vie, elle demande à un magistrat une commutation de peine, et des crédits pour une commune à un député. C'est un autre tic très développé chez elle, de croire que tout le monde lui fait la cour ; et vingt fois par jour, en parlant du plus absorbé des conseillers d'État, elle ouvre une parenthèse : ce Yous savez qu'il est très amoureux de moi. »
Il n'importe ! les traits dont MM. Meilhac et Halévy ont marqué leur héroïne sont assez distinctifs pour qu'on puisse aisément supposer tous les autres, et reconstituer, par analogie, tout l'ensemble de la physionomie. Ces deux actes, que j'ai déjà plus d'une fois entendu blâmer comme étant trop longs et chargés de détails oiseux, sont donc excellents. L'action n'est pas encore vivement engagée; mais est-ce que le principal de Faction n'est pas le caractère de Froufrou ? Est-ce qu'il y a ombre d'action dans les deux premiers actes du Tartufe? Ils préparent ce qui va suivre, en expliquant le personnage ; que veut-on de plus ?
Au troisième acte, Louise est installée chez le comte, qui, voyant sa maison et son enfant mal surveillés, l'a priée d'en prendre la direction. Froufrou s'est jointe à lui pour décider sa sœur. Louise a longtemps résisté; elle craignait que son ancienne passion ne se réveillât; elle a cédé enfin. Nous ia voyons qui a remis l'ordre partout. Le comte est le plus heureux des hommes ; il n'a plus besoin
de gronder, car les fantaisies de sa femme ne tirent plus à conséquence. Il a, pour ainsi dire, deux femmes : l'une qui est Fange, et l'autre qui est le démon du foyer.
Mais la comtesse ne tarde point à s'apercevoir qu'elle n'a point gardé la meilleure part. Elle se voit bientôt comme étrangère en sa propre maison. Comme elle s'est prise à aimer Valréas, efc qu'effrayée du précipice où elle court, elle a cherché, en ce péril, à se rattacher à ses devoirs d'épouse, elle a senti avec épouvante d'abord, avec humeur ensuite, toutes les branches se casser dans sa main.
Son enfant, Louise l'a confisqué; son mari, il ne jure plus que par Louise. Quand elle vient lui proposer de reprendre le gouvernement de son ménage, il ne la prend point au sérieux, il la traite comme une enfant gâtée qu'elle est : « Louise n'est-elle pas là? Laisse faire à Louise. »
Toujours Louise! Froufrou n'est pas femme à couver longtemps une sourde rancune. Elle est primesautière ; elle sent et la parole suit, le cri plutôt î C'est une enfant impérieuse et brusque, capable, à un moment donné, des coups de tête les plus extrêmes. L'orage gronde au fond de son cœur ; il assombrit son visage, si frivole et si riant d'ordinaire. Au moindre prétexte, il va éclater.
Ce prétexte ne tarde pas à venir. Un mariage brillant se présente pour Louise, et Louise le refuse, et- le comte n'en est pas trop fâché. Elle écoute, farouche, leur conversation; et quand son mari, s'approchant d'elle pour prendre congé, lui dit en lui serrant la main :
— Tâchez de décider votre sœur.
— J'essaierai, répond-elle d'une voix altérée de colère. Et elle part. Oh I quelle explosion! comme on y sent
Froufrou tout entière !
— Ah ! tu t'occupais de mon mari ! Eh ! bien, ma sœur,.
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tu aurais mieux fait de t'occuper de moi, car j'aime Valréas, et tu ne t'en es point aperçur !
Et elle se promène, en parlant ainsi, enragée, fiévreuse, à travers l'appartement ; elle ne répond à sa sœur, qui la suit en l'accablant de justifications, que par des exclamations entrecoupées par ces cris de fureur de l'enfant gâté qui trépigne de ce qu'on ne lui donne pas la lune.
— Tu m'as pris ma maison, mon mari, mon enfant, s'écrie-t-elle; eh! bien, garde tout!
Et elle se sauve, fermant sur soi la porte avec emportement.
Où va-t-elle ?
C'est là qu'était le nœud de la pièce; et j'imagine que les deux auteurs ont bien longtemps examiné toutes les voies par où devait prendre le drame avant de se décider à celle qu'ils ont choisie. Je crois pourtant qu'ils se sont trompés. Au moment où le rideau se lève sur le quatrième acte, Froufrou est à Venise, au palais Barberini, avec Valréas, son amant.
Pourquoi à Venise? Sans doute, il est possible, dans la réalité, qu'une grande dame se sauve avec son amant en pays étranger ; cela s'est vu déjà, et se verra encore. Mais le vraisemblable au théâtre ne suffit pas. Nous n'admettons que ce qui est logique. Or, les auteurs se sont engagés à nous montrer un coin des moeurs parisiennes : pourquoi en tirent-ils leur Froufrou ? Que ne la laissent-ils dans son monde. Froufrou, à Venise, n'est plus Froufrou ; c'est qui vous voudrez, la première bourgeoise venue qui aura fui le ménage en compagnie d'un chef de rayon gréviste.
Valréas n'a dû plaire à Froufrou que parce qu'il était le contraire de M. de Sartoris, un homme frivole, amusant, dissipé. Il l'a séduite en montant à cheval avec elle, en jouant la comédie, en organisant des parties de plage aux
"bains de mer. Il fallait donc lui conserver ce caractère. Si vous en faites un amoureux convaincu et profond, ce n'est plus un Talréas.
Tous deux, à Paris, dans leur monde, s'aimant de passion, si l'on veut, mais avec le ragoût particulier de leur position et de leurs caractères propres : c'était un tableau curieux, original. Talréas et Froufrou, à Venise, se répétant :
— Tu m'aimes ?
— Et toi, m'aimes-tu ?
Et le mari survenant, et provoquant l'amant en duel, cela est aussi vieux, aussi vulgaire, qu'une lithographie d'auberge.
Qu'il fût plus difficile, plus scabreux même de présenter sur le théâtre l'adultère, traité légèrement, comme il l'est dans nombre d'articles de la Vie parisienne, je n'en disconviens pas. Mais les trois premiers actes non plus n'étaient pas commodes à faire ; et cependant ils avaient passé !
Quel honneur pour MM. Meilhac et Halévy, s'ils nous avaient montré les premières ardeurs de Froufrou, se croyant amoureuse, puis quittant ou quittée, par caprice, par coup de tête, et sur le point de prendre un second amant ? Voilà où était la vérité — peut-être la vérité vraie — à coup sûr la vérité logique.
Ils restaient d'un bout à l'autre de leur œuvre, comme les maîtres, dans le ton de la comédie. Le drame est si usé I les procédés en sont si communs, si bien à la portée du premier venu. Un mari qui dit à sa femme : « Je tuerai votre amant ! » Eh ! mon Dieu, oui ! on fait de l'effet avec cela, mais où est le mérite ?
Aussi, dans ce quatrième acte, ne m'amuserai- je point à louer l'action, qui est pourtant vive et rapide. C'est une qualité fort secondaire. Ce qui est vraiment remarquable, c'est l'accent parisien que gardent les personnages, même
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dans cette situation mélodramatique. Valréas et sa maitresse sont à table à Venise, et tous deux ne s'inquiètent que de Paris :
. — Qu'est-ce qu'on joue ce soir? demande la femme.
Et tous deux regardent le journal, un journal, hélas! qui date de trois jours. Aux Italiens, la Patti ; à l'Odéon... Dr il un nie us.
Quand la compagne de Gilberte, celle qui, en un temps plus heureux, au temps des répétitions à'Indiana et ( 'har- Umagne, faisait le régisseur, vient voir son amie :
— Eh! bien, qu'est-ce qu'on dit de mon aventure à Paris? dit Froufrou inquiète.
— Oh ! dame ! il y a trois mois de cela ; on n'en parle plus guère.
Et voilà, entre les deux jeunes femmes, les commérages qui commencent. La baronne regarde ce palais, où Gilberte est venue cacher son bonheur.
— C'est très bien ici ! dit-elle ? A la bonne heure ! Tan dis que cette chambre d'hôtel, où la marquise de... a été surprise par son mari... oh ! ma chère ! je suis allée voir cda! quelle leçon! des meubles... et le papier; il représentait Poniatowski sautant à cheval dans l'Elbe ; ce dessin était répété partout... Voyez-vous cette malheureuse au milieu de tous ces poniatowski !...
Voilà le ton vrai de la comédie, celui qu'il eût toujours fallu garder. Et le public ne s'en fût point scandalisé, si la chose avait été touchée avec cette discrétion. Y a-t-il rien au fond de plus choquant que d'excuser l'adultère parce qu'il a des allures comme il faut, et qu'il habite un beau palais vénitien, et de ne s'en moquer que s'il a pour témoins d'ignobles poniatowski peints sur un papier d'auberge? Et cependant, tout le publie est parti de rire ! C'était aux auteurs à suivre cette veine.
Ils ont préféré les grosses émotions du drame. Le mari tue l'amant d'un coup d'épée, et Froufrou revient mourir chez elle, pardonnée de son mari, entre les bras de sa sœur et de son enfant. Beaucoup de larmes coulent à ces scènes d'attendrissement, et j'ai vu, surtout le soir de la troisième, bien des yeux rouges et des mouchoirs en l'air. Mais qu'est-ce que cela prouve? que MM. Meilhac et Halévy savent aussi bien que MM. d'Ennery et Dugué tirer partie d'une situation qui a traîné partout. Ce n'est vraiment pas la peine d'avoir écrit les Curieuses, et les trois premiers actes de Froufrou.
Nous supplions ces deux messieurs d'avoir, la prochaine fois-, du courage jusqu'au bout ; de mépriser les faciles succès de larmes, et d'écrire une comédie qui reste comédie jusqu'à son dernier mot. Ils en sont très capables. Peutêtre la réussite matérielle sera-t-elle moins complète tout d'abord ? Mais quel honneur pour eux devant les connaisseurs ! Et l'on finira par ramener le public.
Qui sait même s'il sera aussi récalcitrant qu'on le suppose. Il a fort bien accueilli ces trois premiers actes, et ce qu'il a surtout applaudi au quatrième , ce sont les passages de comédie pure. Froufrou est assurément ce que MM. Meilhac et Halévy nous ont donné de meilleur jusqu'ici ; elle nous promet une œuvre qui sera de tous points excellente.
La pièce est jouée dans la perfection. Le rôle de Froufrou avait été, dans l'origine, écrit en vue de MUe Delaporte. Elle tomba malade au moment de le jouer, et partit ensuite pour la Russie. Mlle Desclée vient de le prendre avec un succès étourdissant.
Son grand mérite et sa vraie supériorité, c'est d'être une femme du monde sur la scène : tout son art consiste à n'en pas avoir l'ombre. Il n'y a pas jusqu'à un certain petit défaut de prononciation qui serait désagréable chez une autre
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et qui charme chez elle. Il ajoute à l'illusion; ou croit entendre une personne naturelle et non une actrice. Elle est Froufrou jusqu'au bout des ongles. Aussi rend-elle un peu faiblement ce qui est hors de son caractère, les moments pathétiques quand elle se jette au cou de son mari, le suppliant de ne pas tuer Valréas ; quand elle embrasse son fils et meurt. Mais quel naturel exquis dans toutes les scènes vraiment parisiennes ! Comme elle est admirable dans cette bouderie violente , où elle apostrophe sa sœur, dont elle est jalouse î de quel geste cynique et terrible elle accompagne ce fameux : « Garde tout î » qui est le premier pas vers l'adultère. Toute la salle l'a rappelée avec transport après ce mouvement superbe ! Elle s'est si bien incarnée dans ce personnage, que je vois déjà des gens soutenir qu'elle n'en jouera pas un autre. Je ne suis pas de leur avis, et nous verrons bien.
8 novembre 1869.