‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 19 sur 35 · FROUFROU A LONDRES · texte numérisé non relu

FROUFROU A LONDRES

— Il faut que Froufrou réussisse, disait Mlle Sarah Bernhardt ; Froufrou réussira.

On avait assez distraitement répété la pièce. On se mit à l'étudier avec fureur. Elle devait passer le lundi. Samedi, on jouait dans l'après-midi et le soir ; à minuit, MIle Sarah Bernhardt rassembla les artistes, et l'on répéta jusqu'à cinq heures du matin. On répéta dans la journée de dimanche. Le lundi, à cinq heures de l'après-midi, on répétait encore. Tout ce petit monde était énervé, sur les dents, mais fiévreux, mais enragé.

— Il nous faut un succès à tout casser, disait Mlle Sarah Bernhardt, nous l'aurons. A ce soir. Allons dîner !

Allons dîner ! cela est bientôt dit. Mais personne ne dîna. Les nerfs horriblement tendus font les estomacs trop serrés. Le cœur me battait fort au lever du rideau. Que voulez vous ? on se laisse prendre, et il me semblait que j'étais pour quelque chose dans cette bataille qui allait se livrer sous mes yeux. La salle était fort brillante ; mais ce diable de public anglais est si froid ! Il écoute avec attention, avec courtoisie même. Mais il ne vibre pas. On ne sent presque jamais chez lui (au moins quand il écoute le français) ces soubresauts d'admiration dont le contre-coup se répercute sur l'acteur en scène. Une chute ! il n'y avait pas cela à craindre. Mais un triomphe, un vrai triomphe ! pouvait- on l'espérer ? Songez que tout le public avait vu M,le Desclée dans le rôle. Et ce triomphe, on en avait besoin, absolument besoin. On périssait honteusement si on ne le remportait pas.

Le premier acte passa, mais sans exciter de vifs transports. Mlle Sarah Bernhardt n'y est que bien. Elle n'a pas l'exquise légèreté et l'imprévu charmant de Mlle Desclée. C'est au second acte que le succès commença à se dessiner. Chose singulière ! Mlle Sarah Bernhardt joua avec beaucoup de désinvolture et de gaieté la fameuse scène où Froufrou répète avec Yalréas Indiana et Charlemagne. Je craignais les câlineries enfantines de voix dont elle a pris l'habitude. Mais non, tout cela était franc, net et spirituellement en-; levé. Il y eut après le rideau tombé une longue salve d'applaudissements. Évidemment le public se dégelait.

C'était le troisième acte qui m'inspirait le plus de crainte. Mlle Desclée s'y était montrée incomparable comédienne. Vous vous rappelez cette fameuse scène où elle arpentait à grands pas le théâtre, secouant la tête comme un jeune

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poulain échappé et furieux, jetant en phrases entrecoupées à sa sœur les reproches les plus sanglants, tandis que cette sœur, courant après elle, s'accrochant à sa robe, ne trouvait à lui dire que : Gilberte! Gilberte ! Comment M" Sarah Bernhardt pourrait-elle rendre ce mouvement, elle dont tous les mouvements sont réglés, qui est une harmonie vivante, une strophe en chair et en os.

Eh! bien, elle en est venue à bout. C'est tout autre chose, et c'est aussi puissant. M"'- Sarah Bernhardt se tient droite presque immobile sur le devant de la scène, face au public, quand elle lance la terrible imprécation : — ce Ah ! comme tu as bien su me faire vouloir ce que tu voulais!... Comme tu es habile, ma sœur, et comme je ne suis qu'un enfant près de toi ! etc. » — Mais le mouvement que l'autre avait dans les bras et dans les jambes, comme M"e Sarah Bernhardt l'a porté dans sa diction! quelle extraordinaire ampleur elle a donnée à ses doléances et à ses récriminations !

Je ne veux pas dire que Mlle Sarah Bernhardt ait vaincu le souvenir de MUe Desclée, car, entre deux interprétations absolument différentes et parfaites également, il ne faut pas choisir ni donner de prix. La façon de provoquer l'émotion a changé. Mais l'émotion a été la même. Une émotion profonde, inouïe, invraisemblable. C'étaient des applaudissements furieux, et trois fois l'actrice a été obligée de revenir saluer le public. Et si l'on songe que toutes ces mains étaient des mains anglaises et gantées de blanc !

Au quatrième acte, il n'y a pas de discussion possible. Mlle Sarah Bernhardt s'est montrée supérieure à sa devancière. Là le grand drame, ou, si vous l'aimez mieux, la haute tragédie, fait invasion. Rien, pour qui n'a pas assisté à cette étonnante soirée, rien ne peut donner une idée

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des cris déchirants de Froufrou, jetant ses bras au cou de son mari, pour l'empêcher d'aller se battre. Train luimême, au souffle de cette passion désordonnée, s'était animé et semblait jouer un rôle de la vie réelle. Il faisait, de bonne foi, tous ses efforts pour dénouer de ses épaules ces mains qui l'enserraient, il criait sincèrement : Non... non... tout cela est inutile...

Je ne crois pas que jamais au théâtre l'émotion ait été plus poignante. Ce sont là, dans l'art dramatique, des minutes exceptionnelles, où les artistes sont transportés hors d'eux-mêmes, au-dessus d'eux-mêmes, et obéissent à ce démon intérieur qui soufflait à Corneille ses rimes immortelles.

Quant au cinquième acte, qui m'avait toujours déplu au Gymnase, que voulez-vous que je vous dise ? nous avons tous fondu en pleurs. Oui, j'ai vu pleurer des yeux anglais, et de fort beaux yeux ; et ce qu'il y a de plus inouï, ce qui est presque incroyable, mais qui est vrai cependant, c'est que Dieudonné et Train pleuraient à chaudes larmes sur la scène.

Qu'il n'y ait pas eu dans tout cela un peu d'énervement, je n'oserais pas l'affirmer. Xous étions tous surexcités. Mais, dame ! le public l'était aussi ! et quelle fête ! et quels rappels !

Et aussi, dans les coulisses, quelle joie ! quelles félicitations !

L'imprésario fit irruption dans la loge : — Eh ! bien, mes enfants, dit-il, ce n'est plus la peine de chercher ni de discuter !... Nous avons dix représentations de Froufrou sur la planche. J'ai entendu les causeries du couloir. C'est un succès monstre.

Et cependant Mlle Sarah Bernhardt, toute brillante de l'émotion de ce succès inespéré, donnait des poignées de

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main et fourrageait; à travers d'énormes bouquets de roses, pour en offrir à tous ceux qui lai venaient présenter leurs compliments.

— Eh! bien, lui dis-je, voici une soirée qui vous rouvrira, si vous le voulez, les portes de la Comédie- Française.

— Xe parlons plus de cela, me dit-elle.

7 juin 1880.

Vous vous rappelez les critiques qui avaient grêlé, le lendemain de la première, sur l'interprétation de Froufrou. Elles étaient presque toutes justes ; la plus grave, c'est que le mouvement général de la pièce avait été pris trop lent. Vous ne la reconnaîtriez plus, si vous retourniez la voir.

Tous les acteurs ont pressé le mouvement ; ils sont arrivés, je crois, maintenant à la limite où l'allégretto est possible sur cette vaste scène. C'est une erreur de croire qu'on puisse marcher, parler, remuer, faire des passades aussi rapidement à la Comédie qu'au Gymnase ou aux Variétés. Tenez, un exemple : vous vous rappelez la terrible scène qui termine le troisième acte de Froufrou? Gilberte, furieuse contre sa sœur, lui jette en phrases coupées et haletantes ses griefs et ses colères, et se sauve en lui criant : « Mari, enfant, tu m'as tout pris, c'est bien, garde tout. ))

Je me rappelle le jeu de scène tel que l'avait réglé au Gymnase M. Montigny, de concert avec les auteurs. Desclée allait, revenait, impétueuse et tournant, comme un fauve en cage, tandis que Fromentin courait après elle éperdue et criant : « Gilberte ! Gilberte ! » L'effet était

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prodigieux. Si l'on n'a pas reproduit cette mise en scène, ce n'est pas assurément qu'on en eût perdu le souvenir : Halévy et Meilhac l'eussent au besoin enseigné aux artistes. C'est que la scène était petite au Gymnase, et qu'elle est immense à la Comédie-Française. Vous imaginez -vous Mlle Marsy remontant la scène, revenant sur ses pas, courant d'un bout à l'autre de ce vaste espace et Mlle Ludwig la suivant de près, penchée vers elle ? On a été obligé de distribuer les divers mouvements de cette scène et de les modérer ; on y a été obligé, non par l'insuffisance de l'actrice, mais par des nécessités matérielles. MUe Desclée, ellemême, si elle eût créé Froufrou, à la Comédie-Française, eût été forcée d'accommoder ses allures à l'amplitude de la scène.

Elle a fait des progrès énormes, Mlle Marsy. Elle avait, dès le premier jour, déployé dans les deux derniers actes beaucoup de force et de pathétique ; elle n'a eu qu'à mieux fondre son jeu ; car elle est sujette à des brusqueries de voix et de geste, dont elle se rend mieux maîtresse aujourd'hui. Elle est dans les deux premiers actes plus vive et plus légère ; elle a beaucoup gagné. C'est le troisième acte qui, à mon sens, ne va pas encore. Mlle Marsy y est d'un sérieux qui va jusqu'à la tristesse. Je sais bien que Mme de Cambry dit à Gilberte : « Trop de sérieux sur ce joli front; beaucoup trop de sérieux. » Mais le sérieux de Froufrou n'est pas celui d'une autre femme; c'est un sérieux agité, agacé, nerveux. Songez qu'à ce moment-là Froufrou est irritée contre tout le monde et contre elle-même. Elle se sent glisser sur une pente mauvaise; elle a écrit à Valréas de la fuir, elle songe à l'algarade qu'elle ménage à sa sœur et à son mari. Il faut qu'on la sente inquiète et orageuse, et quand elle répond à Mme de Cambry : « Je n'ai jamais été plus calme et plus tranquille », il faut que le public se

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dise, ce que pense tout bas M"" de Garni »ry : i Voilà notre Froufrou qui va faire quelque sottise. »

La scène où, causant avec son mari, elle s'accuse de sa frivolité passée et lui redemande le gouvernement' de la maison, ne doit pas être une scène de confession solennelle, aboutissant à une déception qui la jette dans le désespoir. Xon, c'est Froufrou, elle est toujours en mouvement; elle cherche à prendre le ton grave; mais elle se dépite; elle sourit; elle a du chagrin; elle boude; elle en veut à son mari de ne pas la comprendre, et quand ce mari lui dit, pour conclure l'entretien, comme s'il parlait à une enfant gâtée : a Ces deux chevaux qui vous plaisaient tant et que j'avais trouvés, ma foi, trop chers, je vous les donnerai aujourd'hui. — Je n'en veux point, » répond-elle.

Ce n'est pas de la dignité offensée; c'est de la bouderie, une bouderie de femme nerveuse, qui tape du pied en disant : « Je n'en veux pas , de vos chevaux ! gardez-les, vos chevaux ! C'est bien de chevaux qu'il s'agit ! »

Voyez-vous, mademoiselle, il faut que, durant tout cet acte, vous ayez présent à l'esprit le mot par lequel vous le terminez : « Garde tout ! » Froufrou fait là une sottise irrémédiable, et elle la fait sans raisons suffisantes de la commettre. C'est le coup de tête d'une écervelée, qui, ce jour-là, était plus agacée, plus nerveuse que d'habitude. Il faut donc que l'on sente chez vous une agitation d'esprit, un déséquili Virement progressif, avec des retours et des sautes de vent ; il faut que le public soit tout le temps inquiet de vos allures, qu'il se dise à chaque mot qui vous échappe : Qu'est-ce qu'elle va faire? Avec une fille, lunée comme cela, on n'est sûr de rien. Ah ! si vous aviez entendu Désolée, quand elle recommandait à son mari de parler à Louise pour la décider à les quitter en épousant le marquis de Villorsel.

— Non, ce n'est pas moi, lui dit-elle, qui parlerai à Louise, c'est vous, et si j'ai un conseil à vous donner, c'est de parler bien et de décider Louise.

Ce n'était pas la menace d'une femme 'offensée, qui annonce des représailles. C'était la rage d'une enfant boudeuse, et, de fait, elle se jetait sur une chaise longue et s'y pelotonnait comme un bébé. C'était Froufrou.

Vous êtes trop uniformément sérieuse, pénétrée et digne. Vous allez à pas comptés vers la chute. Nous avons tous alors le loisir de nous demander pourquoi Froufrou préfère cette solution à d'autres infiniment moins graves et plus faciles. Qu'y avait-il de plus aisé que de prendre au mot Louise qui offrait de s'en aller, de disparaître ? Mlle Marsy devrait le faire; Mllc Desclée ne l'aurait pas pu ; voilà la différence.

Je ne demande pas à M,le Marsy d'être Mlle Desclée. Je ne suis pas aussi exigeant. Je crois qu'elle peut, en travaillant dans le sens que je lui indique, modifier heureusement ce que son jeu a de trop apprêté encore et de trop uniforme.

11 juillet 1892.

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