LE RÉVEILLON
C'est un des plus amusants vaudevilles que uous ayons vus depuis longtemps.
Toute la première moitié du premier acte est excellente, et il se trouve, au troisième acte, une scène de vraie comédie, qui ne déparerait aucune des farces de Molière.
M. Gaillardin a été condamné à huit jours de prison pour avoir appelé le garde champêtre imbécile. Le récit que fait Geoffroy de l'audience où il a été jugé est un chef-d'œuvre de bonne plaisanterie.
Songez que Gaillardin est l'ami intime du président, qui dîne tous les huit jours chez lui.
— Et savez-vous ce qu'il me demande quand j'arrive à la barre ? Mon nom !... Votre nom, monsieur ?
— Mon nom ! Mais vous le savez bien !
— Répondez, monsieur.
— Voyons, tout ça n'est pas sérieux.
Pas sérieux ! Le substitut se lève, poussé comme par un ressort, et le voilà qui requiert, qui requiert.
— Contre moi, qui lui prête mon tilbury deux fois par semaine !
11 faut entendre Geoffroy faire ce récit, dont l'analyse ne peut donner aucune idée. C'est un feu roulant de mots
drôles, tous des mots de situation. On se pâmait de rire dans la salle.
Gaillardin a profité du prétexte que lui offrait sa première soirée de prison pour aller réveillonner, en cachette de sa femme, chez un prince qui a loué une villa aux environs. Pendant qu'il y dîne, on va chez lui l'arrêter ; on y saisit un faux Gaillardin, qui faisait la cour à madame, et qui se laisse coffrer sans résistance, sous un nom qui ne lui appartient pas.
Au troisième acte, Gaillardin apprend, en venant se constituer prisonnier, qu'on l'a écroué la veille au soir. Qui donc a-t-on trouvé chez lui ? Naturellement, cette idée le tracasse. Ce faux Gaillardin a demandé un avocat. Aussitôt le vrai Gaillardin revêt une robe, coiffe une toque.
— Et maintenant, amenez-le-moi, dit-il.
On va chercher le faux Gaillardin, qui n'est autre qu'Hyacinthe, et qui se met en devoir de conter son cas- à son défenseur.
Xon, rien n'est comique comme la fureur de Geoffroy, qui l'interrompt tout à coup.
— Ainsi, la misérable vous écoutait ?
— Ah! mais, die Hyacinthe, il ne faut pas dire ça. Vous êtes mon avocat, et pour vous elle doit être un ange de vertu et de candeur.
Et comme Geoffroy se contient à peine, Hyacinthe se recule, et, le regardant avec méfiance :
— Est-ce qu'il n'y aurait pas erreur ?... On ne s'est pas trompé d'avocat, par hasard ?
Et à chaque fois que revenait cette phrase si plaisante : « Est-ce qu'il n'y aurait pas erreur, » répétée comme les mots à effet de Molière , c'était dans toute la salle des reprises de fou rire.
Cette scène emplit le troisième acte : je la regarde comme
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une des plus spirituelles et des plus gaies du vaudeville contemporain. Voilà du comique de situation, où tous les mots portent, où les effets de rire sont obtenus par les moyens les plus simples.
Le second acte est occupé tout entier par le réveillon. Mon confrère de la chronique quotidienne vous a déjà dit combien, au rebours de tous les soupers de théâtre, il était amusant et vif.
Geoffroy est excellent de tous points dans le Réveillon. C'est le naturel le plus exquis, la bonne humeur la plus franche, la gaieté la plus communicative, et toujours en scène ! Ah ! quel comédien il eût fait, si on l'eût plié jeune au grand répertoire !
16 septembre 1872.