‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 3 sur 35 · NOS INTIMES · texte numérisé non relu

NOS INTIMES

J'ai déjà assisté, depuis que je suis dans le journalisme. à quelques grands succès ; mais je n'avais encore rien vu de pareil à ce qui s'est passé l'autre soir au Vaudeville : une salle ivre d'enthousiasme, folle de joie, battant des mains avec transport, avec fureur, et ne laissant pas même achever les phrases pour applaudir plus vite. Xous avions tous perdu la tête, cela est à la lettre. Je suis allé, depuis, revoir la pièce ; le public des représentations suivantes est toujours plus calme ; il sait d'avance ce qu'on va lui montrer ; il a tout le loisir de discerner les parties faibles, parce qu'il est moins ému ; il remet les choses à leur place. C'est un critique excellent à consulter. J'ai pris son avis, et je n'en sens que mieux aujourd'hui l'extrême mérite de la pièce nouvelle.

Il y a des gens qui nous embrassent, nous tutoient, s'établissent chez nous, mettent le nez dans nos affaires et se disent nos amis infimes. Intimes, oui; pour amis, non pas. Un ami est l'homme qui vous aime pour vous, et non pour lui ; c'est l'oiseau rare. Mais défiez-vous des intimes : ceuxlà ne songent qu'à leurs intérêts, en vous cajolant. Ne les laissez point pénétrer dans votre demeure : ils vous

emprunteront votre argent ; ils vous prendront votre paletot, vos bottes, votre domestique, votre femme même, surtout votre femme : ils voudront gouverner à leur caprice votre maison et votre vie ; ils vous jetteront dans de méchantes querelles; vous n'aurez d'autre ressource que de les flanquer à la porte.

Telle est l'idée générale de la comédie. Elle est fort séduisante au premier abord; mais il fallait une grande habileté pour la mettre en œuvre : songez au nombre de personnages qu'elle exige, à la diversité des incidents qu'elle rend nécessaires; ajoutez que chacun de ces personnages doit avoir son caractère à soi, que tous ces incidents doivent tourner autour d'une action qui traverse le drame et qui en soit pour ainsi dire la maîtresse pièce. Le premier acte surtout est d'une difficulté prodigieuse. Comment présenter, sans confusion, tant de gens au public, et les marquer de traits qui leur soient propres ? Comment lui mettre en même temps dans la main les fils des diverses intrigues qui doivent se croiser dans les actes suivants ?

En quelques scènes, du ton le plus leste, le plus dégagé, sans ces grands récits qui encombrent toujours les avenues des vaudevilles de Scribe, vous apprenez tout ce qu'il vous est nécessaire de savoir. Vous voyez d'abord M. Caussade : c'est un très bon homme, marié en secondes noces à une femme de vingt ans plus jeune que lui, et père d'une fille de dix-sept ans. Il a invité tous ses intimes à venir le voir dans sa maison de campagne; il serait si heureux de les réunir autour de lui pour leur faire partager son bonheur.

Il en a déjà un qui lui tient compagnie : c'est Maurice, le fils d'un de ses vieux camarades, un jeune homme qui relève à ce moment d'une longue maladie, et que

M"u' Caussade a soigné comme un enfant. Cet enfant lui fait naturellement la cour ; vous savez de la façon la plus certaine où ils en sont quand l'action commence ; une foule de détails, choisis avec cet art qui est particulier à M. Sardou, ne vous laisse aucun doute à cet égard. Ils n'ont pas encore commis la faute, mais ils sont sur le bord : ils se jurent déjà une amitié de frères ; la pente est bien glissante de l'amitié à l'amour.

De tous les intimes, c'est là le plus à craindre; mais voici les autres qui entrent à la file. Saluez d'abord M. Vigneux, un vieux camarade de classe, qui arrive avec M1"" Yigneux, sa femme. Ce sont les intimes du genre grincheux. Ils croient qu'on les humilie en les invitant; on leur fait voir la maison, et ils s'imaginent que c'est pour les écraser par la comparaison de ce luxe avec leur modeste aisance. Ils abondent en remarques désobligeantes, en paroles amères.

Yoici venir ensuite M. Marécat et son fils, un petit bonhomme de seize ans. Celui-là, c'est l'égoïste, dans sa splendide naïveté. Il est las, et force tout le monde à s'asseoir, parce que ça le gêne, pour causer, de lever la tête; il lui faut la plus belle chambre et le lit le plus étoffé ; il n'a faim qu'à sept heures, et ne permet pas qu'on dîne auparavant; il met toute la maison en l'air, et répète à chaque instant qu'il s'en va s'il doit rien déranger. Pour son fils, c'est un ange ; il le dit du moins, et le public serait assez de cet avis, car c'est la jolie Mne Léonide Leblanc qui joue ce rôle. Mais au fond, cet ange est un diable. Le garnement lit Boccace en cachette, embrasse la femme de chambre et lui fait des déclarations.

Yous croyez le défilé fini; point du tout : un zouave entre gaillardement, le sac au dos, et demande M. Caussade.

— Ah ! c'est toi, s'écrie-t-il, mon bon vieux î Je ne t'aurais jamais reconnu.

Le fait est que Caussade ne le reconnaît pas davantage ; il ne sait pas même son nom; mais enfin, puisque c'est une vieille connaissance, ce sera encore un intime de plus.

Voilà bien tous les intimes ; mais L'ami ! il nous faut un ami, un véritable ami. Attendez que je vous le présente. C'est M. Tolozan, médecin par état, homœopathe par conviction, et lié avec Caussade par le hasard du voisinage. M. Sardou n'a pas jugé à propos de faire de Tolozan et de Caussade deux vieux amis qui aient l'un pour l'autre une de ces affections solides que le temps et l'estime réciproque ont cimentées. Et cela est une preuve de tact : si Tolozan était un Pylade, il ne pourrait cacher l'indignation que lui causent les vilaines entreprises des intimes ; il serait inexcusable de n'en pas venir tout de suite à un éclat ; il n'y aurait plus de pièce.

M. Tolozan est un philosophe; il aime Caussade, parce qu'il le croit bon, et que d'ailleurs il le voit père d'une bien jolie fille; mais il connaît la vie : il sait parfaitement qu'entre l'arbre et l'écorce, il ne faut mettre le doigt qu'avec discrétion. Il se promet de surveiller les amours de Maurice et de Mme Caussade, sans en avoir l'air ; il déjouera leurs projets, sans avertir Caussade; il renverra les intimes sans paraître se mêler de rien.

Voilà donc la comédie bien posée dans ce premier acte : ici les intimes, là Tolozan, au milieu Caussade. L'amour de Maurice pour Mme Caussade sera le point où viendront se nouer tous les fils des diverses intrigues. Cet amour sera servi ou dévoilé par les intimes ; il sera contrarié ou sauvé par l'ami. Vous voyez, que de choses, et comme elles sont reliées avec art à un centre lumineux !

Il est un peu long, ce premier acte ; mais il n'y a pas

un mot de superflu, pas un mot à retrancher. Certains détails même, qui paraissent indifférents et inutil sont pas sans importance; ils auront leur contre-coup dans

les actes suivants.

Le jour de la sixième représentation, je rencontrai, au premier entr'acte, un homme d'infiniment de goût, qui, après m'avoir parlé avec une vive sympathie de l'esprit de l'auteur, se plaignit à moi des longueurs de ce premier acte :

— Que de circonstances qui ne servent à rien, et dont il eût mieux valu ne point parler ! A quoi bon cette histoire de cactus dont la fleur est unique au monde ? Pourquoi ce pied de dahlia que le voisin jette par-dessus le mur, dans les plates-bandes de M. Canssade ? Était-il bien nécessaire de parler de ce renard qui saccage le jardin? qu'avons-nous à faire de cette bête malfaisante ? Et ce Tolozan, fait-il assez de digressions ! est-il besoin que nous sachions toutes ses idées sur l'amour, la métempsychose, l'amitié, etc. ? Tout cela ralentit l'action.

— Mais, au contraire, c'est tout cela qui va vous y intéresser. Ces détails vous impatientent, parce que vous attendez les scènes de passion qu'on vous a promises. Mais songez que, sans eux, ces mêmes scènes ne vous toucheraient pas. Cette fleur de cactus aura son rôle, n'en doutez point ; ce pied de dahlia n'est pas là pour des prunes : les intimes en feront sortir un duel ; ce renard, qui vous offusque, oe renard dont vous allez encore entendre parler durant deux actes, dénouera une des situations les plus plaisantes qui soient au théâtre.

Pour Tolozan, son rôle serait inexplicable, absurde, odieux, si nous ne faisions avec lui une ample connaissance, si nous n'étions persuadés qu'il se mêle à ces intrigues sans aucune arrière-pensée d'intérêt, si nous n'a-

vions la plus parfaite confiance en son bon sens, si nous ne lui savions dans l'esprit ce petit grain d'originalité qui excuse les démarches les plus hasardeuses. Vous êtes vraiment trop pressé ; ce qui vous trompe, c'est que vous avez entendu parler de la pièce ; on vous en a conté les situations pathétiques ; vous les dévorez d'avance. Nous montrions, à la première, moins de hâte que vous. Nous avons écouté tous ces détails avec ardeur ; nous ne savions pas à quoi ils serviraient, mais nous sentions bien qu'ils devaient être utiles. Nous nous laissions mener par M. Sardou comme un cheval rétif qui a senti dès le premier coup d'éperon qu'il a affaire à un excellent cavalier.

Comment accepterions -nous ce que fait Tolozan, au second acte, si nous n'étions déjà de moitié avec lui. Il s'en va dire à Maurice :

— Mon ami, je sais tes projets ; je ne veux pas avertir le mari, mais je te préviens : je vais te démolir dans l'esprit de Mme Caussade.

Il s'adresse ensuite à la femme, il lui fait entendre, avec des ménagements infinis de paroles, que le pauvre Maurice est plus malade qu'elle ne le pense, que toute émotion violente peut déterminer la rupture d'un anévrisme, et que l'amour lui est défendu de par l'homœopathie, sous peine de mort. Des paroles, tant qu'on voudra ; mais pour le reste, jamais. L'amour à la 150e dilution, et rien de plus. I) compte ainsi gagner quelques jours, et le temps est beaucoup en ces sortes d'affaires.

Ce sont toutes ces préparations qui rendent si piquante la scène qui suit. Maurice voit, à l'air contraint de Mmo Caussade, que Tolozan a parlé; mais, qu'a-t-il pu dire? Mme Caussade brûle d'entendre une déclaration, et la redoute en même temps ; elle la provoque, et l'arrête ; mais tous deux enfin sont emportés par la situation, et Maurice

tombe aux genoux de celle qu'il aime. A ce moment la porte s'ouvre : c'est Marécat; il a tout vu: il se frotte les mains. Il appelle à petit bruit les intimes; ii leur fait part de sa découverte. Quelle aubaine pour eux !

Un bonheur ne vient jamais seul. Ce dahlia du premier acte, le zouave, très mécontent qu'on salisse les platesbandes de son ami, l'a rejeté chez le voisin, droit dans les carreaux du salon. Le voisin furieux crie d'une fenêtre à l'autre a M. Caussade qui lui présentait ses excuses : a Grand dandin! » Voilà matière à duel, pour peu que les intimes s'en mêlent ! et soyez sûrs qu'ils s'en mêleront.

Admirez, je vous prie, comme ces nombreux personnages sont chacun dans leur rôle ; comme ils ne disent pas un mot et ne font pas une démarche qui ne mette mieux en lumière l'idée de la pièce ; comme tous les incidents viennent se grouper autour d'une Seule intrigue, et comme cette intrigue même se tourne en preuve de ce que l'auteur a voulu démontrer.

Le troisième acte ouvre par les préparatifs du duel. Les intimes de Caussade sont allés, sans le prévenir, chez le voisin, et lui ont demandé raison de son épithète. Le voisin, qui n'a pas plus envie de se battre que Caussade lui-même, envoie deux témoins donner des explications. Yoilà encore une scène du meilleur comique. Ce bon Caussade, lui, accepte tout, explications et excuses ; mais les intimes n'entendent pas de cette oreille. Ils trouvent bien étrange que leur ami se montre si accommodant.

— Eh ! lui dit Marécat, si tu ne te bats pas pour toi, fais-le pour nous.

— Eh ! bien, oui, s'écrie Caussade exaspéré, je me battrai, je vais me battre, car vous me donnez sur les nerfs à la fin!

Il ne se possède plus ; c'est un mouton enragé. Mais

Tolozan arrive. Un duel! il se propose comme médecin, pourvu qu'on aille se battre en Belgique. Sur le territoire de France, le duel est poursuivi, et, en cas de malheur, les témoins peuvent attraper six mois de prison et plus.

Six mois de prison ! Marécat ouvre l'oreille ; et alors par un revirement qui est le plus plaisant du monde, ce sont les intimes eux-mêmes qui se jettent sur Caussade, qui le retiennent à bras-le-corps, qui le traitent de forcené.

Ici déjà l'ami a triomphé des intimes, sans avoir l'air de les combattre. Mais il va engager une partie bien plus grave. On sent qu'il s'agit du danger qui menace M,,le Caussade. Marécat ni les Vigneux ne sont gens à tenir caché ce qu'ils ont découvert. Ils versent goutte à goutte cette confidence dans l'oreille du mari. Le bon Caussade ne yeut pas les croire. Sa femme, le tromper ! cela est impossible.

Mais le soupçon, une fois entré au cœur, y fait une plaie qui va toujours s'élargissant.

— Eh ! bien, lui disent ses intimes, feins de partir ce soir pour Paris, et reviens dans deux heures ; tu t'assureras par tes propres yeux de ce qui en est.

Caussade résiste longtemps ; il cède enfin ; il annonce à sa femme et k sa fille son départ subit. Tolozan est le seul que cette résolution étonne; il flaire quelque mystère. 11 voit que Mm" Caussade va rester seule toute la nuit, il sait que la chambre de Maurice n'est séparée de son appartement que par une porte de communication qui est condamnée d'ordinaire, et il s'est aperçu que le jeune homme, en apprenant le départ de Caussade, l'a sournoisement rouverte.

— Il faut que je passe la nuit ici, se dit-il, et que je les surveille. Mais quel prétexte prendre ?

Le hasard, ou plutôt M. Sardou, lui en offre un, qui est

assez ingénieux. Le fils Marëcat a volé an cigare à son

père: il arrive avec un affreux mal de cœur : « Je vais mourir! » s'écrie-t-il d'un air dolent. « Non, pas encore, » répond le médecin. Il est ravi, il a trouvé sou affaire,

— Je m'installe au chevet de ce petit drôle; je le guéris et j'arrive à temps.

Mme Caussade est revenue du chemin de fer, où elle a accompagné son mari. Elle s'établit dans le salon qui attient à sa chambre à coucher. La femme de chambre passe et repasse ; elle ferme les fenêtres et les volets, sauf un qui donne sur le balcon, et que sa maîtresse la prie de laisser ouvert pour qu'elle puisse respirer. Elle baisse la lampe qui éclaire le salon, et se retire après avoir souhaité le bonsoir à sa maîtresse, qui s'est à moitié endormie sur un canapé.

Au même moment, la porte de communication s'ouvre ; Maurice s'avance à pas de loup et ferme au verrou la porte par où est sortie la carnériste.

Arrêtons-nous ici un instant, s'il vous plaît. Voici venir une des scènes les plus hardies qu'on ait mises au théâtre ; une scène de violence nocturne. Mais voyez l'art prodigieux avec lequel elle est amenée et sauvée : d'abord, Maurice n'est pas absolument odieux ; Mme Caussade lui a donné des espérances; il ne fait que brusquer un dénouement qui semble inévitable. Mme Caussade, de son côté, n'a été présentée ni comme une vertu bien rigide, ni comme une femme perdue ; elle pourra, dans l'assaut qui se prépare, tantôt avoir des cris de pudeur indignée, tantôt des abandonnements de passion, tenir le spectateur en haleine et lui dérober la honte de l'action par l'attente du dénouement; enfin il n'est personne qui ne sente que la scène aura deux témoins invisibles : le mari d'un côté, le médecin de l'autre, et que l'un des deux interviendra au mo-

ment décisif. Lequel ? On n'en sait rien , et cette incertitude même redouble la curiosité.

Eût-on jamais souffert la déclaration de Tartufe, si Orgon n'était sous la table ? Nous n'aurions pas non plus supporté cet affreux spectacle d'un jeune homme forçant pour ainsi dire une femme mariée dans sa chambre à coucher, si nous n'avions, des yeux de l'esprit, vu d'un côté l'ombre vengeresse du mari, de l'autre celle d'un ami et d'un sauveur.

La scène est fort bien faite, pleine de verve et de passion. Mme Caussade se jette dans les bras de Maurice et se sauve éperdue. Elle le repousse avec horreur, et l'attire avec emportement. Elle court à sa porte pour fuir; la porte est : . Elle veut agiter sa sonnette ; Maurice, plus prompt qu'elle, en a coupé le cordon. Il la poursuit, renversant les meubles, il la tient dans ses bras ; elle ne résiste plus que faiblement.

Nous écoutions tous cette étrange scène avec une curiosité haletante. Tout d'un coup nous vîmes la femme se dresser de terreur et tendre l'oreille vers le balcon :

— Quelqu'un est là, dit-elle.

Il y eut un frémissement dans toute la salle. Ce quelqu'un, c'était sans doute le mari, peut-être le médecin.

— Oui, il y a quelqu'un sur ce balcon.

Maurice y court, la femme s'élance à sa suite, ferme le volet derrière lui, et, tombant sur une chaise avec un cri de joie et d'orgueil : — Sauvée î Mais je me suis bien défendue.

L'effet de ce dénouemetic fut immense, le premier soir. La salle s'y attendait si peu qu'elle resta d'abord stupéfaite. Il semblait qu'elle cherchât, tout effarée, à se reconnaître, à reprendre ses esprits. Puis il s'éleva une universelle acclamation. Cela était si ingénieux et si noble à la

fols! cette femme se sauvant elle-même, par un suprême effort de vertu, au moment où nous la croyions tous perdue sans ressources !

Aussi quand son mari entra dans sa chambre, e t qu'éperdue elle se jeta dans ses bras, il n'y eut pas un cœur qui ne battît de joie et qui ne se mît de moitié dans sou triomphe.

Tout autre aurait termine là son acte ; il aurait craint d'ajouter d'autres émotions à une émotion si vive. Mais M. Sardou a une merveilleuse fécondité de ressources. Vous vous rappelez cette admirable scène du Mariage de Figaro, où le comte est toujours sur le point de prendre sa femme en flagrant délit de mensonge et finit par ne rien savoir. Elle recommence sans cesse au moment où on la croit terminée ; c'est Chérubin qui saute ; c'est Antonio qui arrive avec sa giroflée, c'est le brevet de capitaine aux gardes qui est tombé à terre, c'est le cachet qui manque. Et le public va toujours d'incidents en incidents, le cou tendu, comme un enfant à qui l'on montre un bonbon, qu'on retire à mesure qu'il approche.

Je ne puis mieux comparer la scène de M. Sardou qu'à celle de Beaumarchais. Vous croyez tout fini, pas le moins du monde. Les intimes qui ont accompagné Canssade rôdent par la chambre. Ils voient un cordon de sonnette cassé, une chaise renversée, la porte de communication rouverte. Tout cela leur semble louche ; le mari lui-même s'inquiète. Il va demander des explications qu'on est incapable de lui donner.

Mais Tolozan est là ; il entre par la porte de communication : surprise générale. Il explique de l'air le plus naturel du monde que Marécat, fils, — un ange, monsieur ! un ange ! — est tombé malade, qu'en l'emportant dans ses bras, il a renversé une chaise, qu'il a cassé le cordon de la

sonnette pour appeler la femme de chambre, et que c'est lui qui a rouvert la porte, afin de venir donner à M""3 Caussade les renouvelles qu'elle attendait.

Tous croyez que la toile tombe là-dessus ? Tous ne connaissez guère M. Sardou. Un mot échappé à Tolozan, et la scène reprend de plus belle. Mme Caussade est tombée anéantie sur un fauteuil ; Tolozan lui fait respirer des sels.

— On étouffe ici, dit-il.

— Oui, répond Caussade ; je vais ouvrir la fenêtre. Mme Caussade se dresse, épouvantée : Tolozan a tout

compris.

— Il est donc sur le balcon ? dit-il à voix basse ; mais alors, il faut qu'il saute.

— Qu'il saute ! et qui donc? s'écrie le mari.

— Ce bouchon, répond le médecin. Ces flacons bouchés à l'émeri sont terribles. Allons ! saute ! saute donc, animal ! Il a sauté.

On ouvre le volet ; il avait santé. Eh bien ! l'acte, n'est pas encore fini. M. Caussade se penche sur le balcon, paraît écouter avec l'attention la plus vive, revient sur la scène tout effaré et, sans rien dire à personne, s'élance par la porte qui donne sur le jardin.

("'est ici que baisse la toile; et voyez comme ce dernier mouvement est habile. Nous voilà rejetés dans toutes nos terreurs. Le quatrième acte n'avait plus, sans cela, d'autres raisons d'être que notre désir de voir enfin expulser les intimes ; mais l'intrigue principale avait déjà eu son dénouement : elle reprend, et notre attention est en même temps ravivée.

M. Sardou a osé, au quatrième acte, une des choses les plus hasardeuses qu'on puisse essayer au théâtre : il a trompé le public, il l'a pris pour dupe; il l'a mis dedans. Tolozan, Maurice et llme Caussade croient que Caussade

atout découvert; ils l'ont vu se promener toute la nuit, rôdant à travers le jardin, ils sont agités de terreurs folles, et le public lui-même les partage.

L'auteur a groupé avec un art infini une foule de petites circonstances que les intéressés ne manquent pas d'interpréter dans le sens de leurs frayeurs. Mais ce qui est. plus singulier, c'est que les spectateurs eux-mêmes, qui ne sont pour rien dans la chose, qui devraient y voir plus clair, sentent les mêmes craintes. Les scènes qui se succèdent l'une à l'autre sont si bien faites, que le parterre aveuglé suit de confiance tous les sujets de terreur qu'on lui présente; et il passe, sans s'en apercevoir, à côte de mille incidents qui devraient lui ouvrir les yeux.

Le moment arrive où tout se révèle. Caussade est occupé à écrire; son jardinier accourt et lui dit quelques mots à l'oreille. On sait qu'en sautant Mauriee a brisé le fameux cactus; on ne doute point que ce ne soit îà ce que le jardinier vient lui apprendre. Caussade se lève tout ému, il court à sa chambre sans dire un mot, retraverse le théâtre un pistolet à la main, et descend quatre à quatre l'escalier. Tout le monde attend, sur la scène, éperdu de frayeur; un coup de feu se fait entendre. Mme Caussade tombe évanvouie, Maurice se laisse aller sur un fauteuil; Tolozan lui-même perd connaissance ; le public frissonne d'attente.

Caussade reparaît, tenant un renard à la main, et criant :

— Tué ! tué ! Je l'ai guetté toute la nuit ; c'est lui qui m'avait cassé mon cactus.

Vous vous récriez là-dessus. Eh ! quoi, ce n'est que cela ! Voilà un bien petit moyen, et peu digne de la comédie ! Oui, sans doute, le moyen est petit ; mais ce n'est pas lui que je loue. L'extrême habileté de l'auteur consiste à nous avoir trompés tout un acte. On sait que les gens, emportés

par un grand mouvement de passion rapportent à l'idée qui les préoccupe les circonstances les plus indifférentes. Mais encore fallait-il choisir ces circonstances, et si bien occuper ailleurs notre attention, que nous n'eussions pas le loisir de les examiner de trop prés.

Le premier soir, quand Caussade reparut avec son renard, il y eut d'abord une seconde d'extrême désappointement. On sentait comme une sorte de dépit de s'être laissé duper à ce point ; on en prit enfin son parti, et l'on se mit à rire, mais à rire comme il y avait bien longtemps qu'on ne riait plus au Vaudeville.

Ici tout est terminé : il ne reste plus qu'à renvoyer les intimes. Ils s'en vont, à la satisfaction de tout le monde, de la façon la plus comique, et la pièce finit, comme toutes les pièces, par un mariage.

Tolozan épouse la fille de Caussade, qu'il aimait.

Telle est cette comédie qui a soulevé un si universel enthousiasme. Ou a redemandé l'auteur avec des cris et des trépignements dont le théâtre a dû garder un long souvenir. Derrière la toile, tout le monde s'embrassait, auteur, directeur, acteurs et actrices. ITne des plus jolies artistes de Paris fondait en larmes et poussait des sanglots à réveiller les morts.

— Que diantre ! y a-t-il là à pleurer ? lui disait-on.

— Ca soulage toujours, répondait-elle.

Pour Sardou, nature fine, inquiète et nerveuse, il n'avait pu supporter tant d'émotions : il était tombé évanoui", et on le faisait revenir comme on pouvait. Je ne pense pas qu'il s'en porte plus mal aujourd'hui.

25 novembre 1861.

Xos Intimes poursuivent au Vaudeville le cours de leurs brillantes représentations. La salle est comble tous les soirs. J'y suis retourné cette semaine : j'y ai trouvé un public très animé, riant, applaudissant, sans avoir l'air de se douter que Sardou est vieux jeu, que ce n'est plus de cette façon qu'on traite le théâtre et que les jeunes gens ont mis le cœur à droite. Ce< succès prodigieux de Xos Infime* au Vaudeville et de Kean à l'Odéon, tandis que les œuvres de la nouvelle école sont accueillies par la foule avec l'indifférence que vous savez, donnera peut-être à réfléchir à ceux de nos jeunes novateurs qui n'ont autre chose que beaucoup de prétentions et un goût immodéré de réclame.

Puisque je suis revenu sur Nos Intimes, voulez-vous me permettre de publier une lettre charmante que je viens de recevoir de Sardou ? Je sais bien, mon Dieu î que ce que je fais là n'est pas très correct ; on n'a pas 'le droit d'imprimer une lettre sans l'assentiment de celui qui l'a écrite. Mais, que voulez- vous ? la lettre est si spirituellement malicieuse, d'un tour d'esprit si voltairien, que le public m'absoudra sans doute :

Mon cher Barcey,

J*ai si rarement à vous remercier que j'aurais bien tort de laisser échapper cette occasion. Ça nous rappellera à tous deux cetroù vous m'avez embrassé dans l'escalier du Vaudeville — groupe bien fait pour étonner les générations présentes. — De tout votre article, c'est encore le souvenir de cette soirée-là qui m'est le plus agréable. Car, en fait de critique, si je ne suis pas indifférent, je suis devenu terriblement sceptique.

Oui. j'ai plaisir à me reporter à ce temps lointain. Non pas que je

le regrette ; nous étions bien mal logés, qu'il vous en souvienne. Etje vous aime encore mieux comme nous sommes, moins emballés dans les couloirs, mieux assis au coin de notre feu, et après tout n'ayant pas trop mal réalisé nos rêves de jeunesse.

Vous malmenez bien la plupart de mes pièces, mais ça ne les empêche pas d'être jouées dans le monde entier. Je raille bien quelquefois vos articles ; mais ils n'en sont pas moins attendus et lus avec empressement. Donc, sans rancune, et ne nous plaignons pas du présent. Plaignons plutôt nos successeurs ; car dans dix ans le métier sera dur pour la critique noyée dans l'information hâtive, pour l'art dramatique si ces jeunes gens persistent à gâter volontairement les plus belles qualités par le parti pris de faire du théâtre qui n'en soit pas et d'injurier leurs anciens, au lieu de s'inspirer, pour faire mieux, de ce qu'ils peuvent avoir de bien, quoi qu'on dise !

Sur ce. au revoir. Cette rencontre m'a fait vraiment plaisir. Malgré les années écoulées, je ne trouve pas que nous soyons, comme dit Marécat, « déjà si deux j>: et j'en vois même parmi les jeunes, qui me semblent plus vieux que nous. C'est consolant.

Poicrnée de main.

Oh ! oui. je me la rappelle, cette inoubliable représentation où Nos Intimes furent donnés pour la première fois. Comme je sortais dans un entr'acte, je croisai sur l'escalier du Vaudeville Sardou, qui, cédant à son impatience, inquiet, nerveux, tout pâle, venait au théâtre chercher des nouvelles. Il m'interrogea du regard; j'étais fort emballé; je me jetai dans ses bras : « Succès, grand succès! » lui criai- je.

— Vous en êtes sûr ?

Si j'en étais sûr! Ah ! la belle soirée! Sardou, nous en a donné beaucoup d'autres depuis, et notamment celle de Patrie, ou nous eûmes tous, à un moment, la sensation du chef-d'œuvre passant devant nos yeux. Mais il n'en connut jamais de plus prestigieuse. C'était la première grande pièce de ce jeune homme, qui montait brusquement à la gloire. A travers Nos Intimes dont nous étions ravis, nous

voyions dans un lointain lumineux s'agiter la longue chaîne des ouvrages que nous promettait ce début. Il n'y a rien de si charmant que ces premières aubes de renom niée. Si, parmi ces ouvrages, il en est que j'ai plus tard un peu « malmenés », peut-être n'est-ce pas tout à fait ma faute. Qui sait si ce n'est pas le lapin qui a commence ?

Il n'y a qu'une de mes critiques dont je sois, pour ma part, inquiet. La Haine est tombée et j'en ai dit beaucoup de mal. Je me suis trouvé d'accord avec le public, ou, si vous aimez mieux, le public m'a donné raison. J'ai relu depuis ce drame : il pourrait bien se faire que nous n'ayons pas eu raison tant que cela. Sardou est resté convaincu que la Haine est une de ses meilleures œuvres ; je sais de bons juges qui la tiennent également pour une des plus fortes qu'il ait écrites. Je voudrais bien qu'un directeur eût la fantaisie et le courage de la reprendre.

2 novembre 1891.

Page 1