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LA PETITE MARQUISE

La Petite Marquise continue, dans un cadre un peu plus agrandi, cette série de pièces, qui ne sont que des articles de la Vie parisienne transportés à la scène et mises au point d'optique du théâtre. Toutes ont réussi jusqu'à ce jour, la. Petite Marquise plus que toutes les autres ensemble. Elles constituent un genre, qui n'est peut-être pas bien fécond, dont je ne conseillerai l'exploitation à personne autre, mais qui, pris en soi et manié par les deux écrivains, a fourni des riens charmants, de délicieuses bagatelles.

L'idée première n'est généralement pas bien neuve. Elle est tirée des données les plus ordinaires de la vie. Ainsi, il s'agit cette fois de démontrer qu'un homme qui fait sa cour à une femme mariée, et qui lui dit : ce Quel malheur que vous ne soyez pas libre ! Je voudrais vous avoir à moi pour la vie » serait bien attrapé si la femme lui disait : « Je suis à vous ! Prenez-moi pour toujours. » L'idée est si bien connue au théâtre que, sans parler de Y Acrobate de M. Octave Feuillet, Pailleron l'a tout dernièrement encore traitée à la Comédie-Française dans une comédie en un acte, Y Autre motif, que Mme Arnould-Plessy jouait avec infiniment de verve et de grâce.

L'idée comporte évidemment trois scènes :

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Les protestations de l'amant, qui, sachant la femme bel et bien mariée, juge qu'elles ne l'engagent guère.

L'arrivée de la femme qui, rendue libre par un moyen quelconque (moyen à trouver), se jette dans les bras de son amant, lui disant : Me voilà! s'aperçoit avec stupeur que cette nouvelle ne lui fait aucun plaisir, et se retire.

Enfin le retour de la femme chez l'époux qu'elle avait fui, et sa réintégration au domicile conjugal par un denoûment à imaginer.

Jusque-là rien que de fort simple. Il n'y a pas un faiseur de vaudeville, pas un critique qui ne divisât ainsi la pièce, s<>it en trois scènes, soit en trois actes. C'est alors que commence le travail de Meilhac et d'Halévy, travail composite et curieux, où l'on pourrait, par l'analyse, retrouver deux éléments très distincts, dont l'un frappe bien plus les spectateurs de la première représentation, dont l'autre a plus d'action sur le public des soirées suivantes ; si essentiels tous les deux, que le premier manquant, il n'y a plus qu'un de ces vaudevilles incolores, comme nos fabricants en expédient à la douzaine, et qu'à défaut du second, il n'y aurait plus de pièce du tout ; ce ne serait plus du théâtre. Ce serait un simple article du journal de Marcellin.

Et quel est le premier ? C'est le tour fantaisiste, c'est le grain d'imagination personnelle jeté dans cette vieille histoire et qui en fait lever la pâte. Vous avez sans doute remarqué, vous qui avez lu souvent la Vie parisienne, ce goût de paradoxe, cette veine de scepticisme ironique qui circule à travers tous les récits. On ne sait jamais si l'écrivain ne se moque pas, et de son sujet, et de ses lecteurs, et de luimême. Il se tient au-dessus.

Même aux endroits les plus émouvants, il ne s'abandonne jamais ; il laisse voir un coin de lèvre qui sourit, ou il affecte de garder ce sang-froid diabolique, si caractéristique

chez Cham, le grand caricaturiste, et qui ajoute tant de saveur à ses moindres plaisanteries.

Donner carrière à sa fantaisie, sans en être la dupe, et en avertissant d'un clin d'œil les gens d'esprit de ne pas s'y laisser prendre, c'est là l'originalité de cette manière ; originalité très piquante, où il est difficile de bien entrer, si l'on n'est pas familier soi-même avec ce genre d'esprit tout spécial, que les boulevardiers ont appelé la blague, et qui n'a point d'autre nom dans la langue.

Ecoutez ce premier acte : il est au fond très vrai : voilà une femme qui est au bord de la faute ; elle est allée jusqu'à la porte de la maison où l'attend l'autre, et le cœur lui a failli au moment de sonner ; elle est revenue chez elle. Il la presse, il la supplie, il lui donne toutes les bonnes et toutes les mauvaises raisons qui sont de mise en pareille circonstance ; elle le repousse par le badinage, puis par la hauteur, et quand il insiste, elle se réfugie vers sa sonnette. Il sort, et elle est furieuse de son départ ; il revient, et elle est furieuse qu'il ose rentrer. Et lui à chaque fois s'enhardit.. .

Tout cela est très finement observé; et cependant il y a dans l'air du dialogue, dans certains traits jetés à l'improviste, dans les intonations mêmes des deux acteurs de la scène, un je ne sais quel scepticisme ironique qui vous met en garde, qui semble vous dire : a N'allez pas croire que c'est arrivé, nous sommes en pleine fantaisie. » Les vieux fabliaux étaient franchement gaulois et mettaient les pieds dans le plat. Les fabliaux de Meilhac y trempent le bout de leur fin museau, ils sont d'une gaieté raffinée et curieuse.

Examinez-moi cette tête de mari ! Quelle bonne figure échappée d'un de ces proverbes de Musset, où il a peint si souvent la bêtise grave, sûre de soi et triomphante. C'est un marquis plein d'érudition, qui use sa vie à composer un mémoire sur les troubadours. Il est à sa table, environné

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d'in-folios, et il écrit : Troubadour vient du verbe frôbare, trouver, et non, comme on l'a cru à tort, de troubade. lien faut conclure que la fameuse chanson : « C'est un trou... c'est un trou... c'est un troubadour » n'est pas du quinzième siècle. » Un fou rire s'est emparé de toute la salle. Voilà de ces imaginations un peu singulières, très hasardées, mais dont la saveur irritante plaît par-dessus tout aux Parisiens, quand par aventure elle ne les choque pas.

C'est ce fantoche qui, fatigué de l'indifférence de sa femme pour ses travaux, et, s'en voyant détesté, lui propose de rompre. Il n'y a que deux moyens légaux d'obtenir une séparation, lui dit-il. Le premier, c'est de vous rouer de coups, devant témoin. Vous n'en voulez pas ? Le second, c'est que j'aie entretenu une maîtresse dans le domicile conjugal. Je me suis arrêté au second.

— Une maîtresse, vous ! s'écrie la jeune femme.

Et elle lui jette un regard d'étonnement et de commisération.

— Il suffit qu'elle ait l'air de l'avoir été.

Et, de fait, il écrit à une cocotte pour la prier de venir souper avec lui. Elle est retenue, et envoie sa camériste faire ses excuses. Le marquis retient la femme de chambre : (pie lui importe !

— Il s'agit, lui dit-il, de passer la nuit ici.

— Ah ! mais, c'est que je suis une honnête fille, moi... j'ai un amant !

Le marquis la rassure ; elle n'aura qu'à faire le semblant Quand le domestique entre, il la prend sur ses genoux :

— Allons î lui souffle-t-il, fais semblant de m'aimer. Elle lui tapote les joues, et lui reste impassible. Ils se

mettent à table, et le marquis, levant son verre, mais toujours grave, d'une voix sépulcrale se met à chanter :

— C'est un trou... c'est un trou... c'est un troubadour.

Nous pâmions dans la salle. Je ne sais pas ce que les autres publics penseront de ces inventions, qui vont se poursuivant avec moins de variété peut-être dans les actes suivants. Je sens tout ce qu'elles ont de bizarre, et combien elles peuvent effaroucher des esprits plus naïfs. Elles ont pour nous autres ce que Sainte-Beuve appelait du ragoût. C'est; la note parisienne de 1873. Il n'y a pas une idée, pas un tour, pas un mot qui ne sente le boulevard. C'est aussi neuf, aussi original que l'était Marivaux en 1730.

Mais tout cela n'eût guère fait de plaisir hier, et tomberait certainement après demain sans cet autre mérite, dont je parlais tout à l'heure. Et ce mérite, on va trouver que j'y reviens bien souvent, c'est le métier. Ces deux messieurs savent le métier à un -point que l'on ne saurait dire; tout chez eux est en scène, et ils ont une certitude de procédé qui devrait être une leçon aux jeunes gens.

Deux ou trois exemples pour mieux faire comprendre ce que je veux dire.

C'est au premier acte : les deux amants se querellent, comme j'ai conté; la scène est naturellement fort longue, et elle paraîtrait telle, malgré les sorties, malgré les sonnettes agitées, malgré les domestiques appelés et renvoyés. Meilhac et Halévy ont imaginé, pour la couper et la soulager, un truc qui est bien simple, qui n'est que du métier le plus vulgaire ; il n'en est pas moins vrai que c'est là qu'a commencé le succès.

Au plus fort de la dispute, entre un vieil oncle qui est sourd comme un pot. Il s'assied ; on croit que la querelle va être interrompue par la présence de l'intrus. Pas du tout ; elle repart de plus belle, et le sourd l'écoute de l'air d'un homme qui fait visite, à qui l'on dit des choses aimables ; il jette de temps à autres, à travers ces propos passionnés, les phrases de la politesse ordinaire :

— Merci... pas mal, et vous?... Oui, le temps esr beau... Toujours ma diable de goutte...

Et comme L'amant, emporté par la passion, fait beaucoup de gestes et de très violents :

— Prenez donc garde ! lui dit la femme ; il est sourd, mais il n'est pas aveugle.

Et instinctivement, sur cette recommandation, tous deux baissent la voix.

Voilà du théâtre. Et ce sourd n'est pas introduit là uniquement pour donner lieu à une scène plaisante ; ce serait une faute contre les règles de l'art dramatique. Xon, c'est lui qui fera le dénoûment, grâce à cette même infirmité, et qui le fera sans même s'en apercevoir.

Ecoutez le second acte ; ce n'est qu'une scène à vrai dire, le scène de la femme venant se donner pour toujours. Admirez comme elle est industrieusement faite, par des ouvriers dont la main est incomparable. Je laisse de côté tout ce qu'il y a d'imaginations plaisantes, de mots fins, d'observations délicates et raffinées, je ne m'attache pour l'instant qu'au procédé, à ce que méprisent nos jeunes ,u-ens.

Il y a trois moments dans la scène : le premier, c'est l'arrivée de la femme qui s'offre. L'amant ne réfléchit ni pourquoi ni comment. 8a maîtresse lui tombe dans les bras ; ils s'embrassent, ils s'accablent de protestations, tandis que deux petites servantes villageoises, furieuses de voir une Parisienne intronisée chez leur maître, la dévorent des yeux. Ils font des projets : elle n'a que quarante-huit heures ; car il faudra qu'elle retourne à l'hôtel du marquis...

Quarante-huit heures ! et ils rient, et ils chantent !

— Tu es bien plus heureux que tu ne crois, lui dit la femme.

Attention au second moment. Ce n'est pas seulement

quarante-huit heures, ce sera, une fois les affaires réglées, toute la vie : elle est libre.

Le visage de l'amant change.

— On dirait que tu n'es pas content ?

— Si ! seulement c'est un autre point de vue. Ah ! c'est un autre point de vue !

La scène continue ; on fait des projets ; on ira en Suisse, ou à Venise ; on lira ensemble ; daus quelques années on recevra : quelle bonne petite existence ! Et ces rêves sont coupés de l'éternel : « C'est un autre point de vue ! » de l'amant désappointé.

— Mais enfin, lui-dit-il, tu ne m'as pas expliqué comment tu étais libre.

Elle lui conte alors l'idée du marquis, et comment c'est lui qui, de lui-même, en reprenant sa liberté, lui a rendu la sienue.

— Comment ? s'écrie l'autre furieux, il te renvoie !

— Mais oui !

— Mais ça ne se fait pas î mais il n'en a pas le droit ! mais le législateur, le prudent législateur s'y oppose ! mais c'est un tour abominable qu'il nous joue là.

Et sur ce mot, la scène tourne à nouveau et présente sa troisième face.

Eh ! bien, je voudrais que nos jeunes auteurs fissent leur profit de cet enseignement. Ils n'accuseront pas les auteurs de Froufrou et de vingt comédies charmantes, de manquer d'imagination, de grâce, de style et d'esprit. Et cependant ces écrivains ne méprisent point le métier. Ils l'ont appris avec beaucoup de peine ; ils le pratiquent avec grand soin ; ils lui doivent non la plus brillante, mais la plus sûre part de leurs succès.

La Petite Marquise est merveilleusement jouée. Mme Chaumont et Dupuis ont cette fois pressé le débit ;

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ils sont excellents. Je n'ai qu'un conseil à leur donner ; c'est de ne pas verser du côté de la blague. Ils l'indiquent suffisamment ; s'ils appuyaient sur le trait, il deviendrait trop gros.

Baron est d'une fantaisie étonnante dans son rôle de mari.

16 février 1874.

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