LA BOULE
Rien de joli comme le premier acte de la Boule. Il pourrait se jouer tout aussi bien au Gymnase et au Vaudeville qu'au Palais -Royal. C'est d'uue observation à la fois très vraie et très piquante. Il s'agit de deux époux, qui font mauvais ménage. La raison véritable, c'est que le mari a quarante ans passés et que la femme en a dix-huit. Mais cette raison, on ne se la donne d'aucun des deux côtés. Le premier prétexte venu a suffi pour faire éclater les querelles.
Madame a voulu introduire dans le lit conjugal une boule d'eau chaude ; elle prétendait avoir froid aux pieds ; c'était uniquement pour faire enrager monsieur son époux, car elle n'était pas plus tôt couchée, qu'elle lui repoussait doucement le moine dans les jambes; si bien qu'un jour, monsieur, exaspéré, a prjs la bouteille et l'a jetée par la fenêtre. Le lendemain une nouvelle boule, beaucoup plus grosse que la première, a été solennellement introduite dans la maison, et dès lors la guerre a été déclarée.
Elle est dans son paroxysme quand la toile se lève. L'art de Meilhac et d'Halévy a consisté à réunir une foule de petites circonstances de la vie quotidienne, par où se trahit la mésintelligence des deux époux. Aucune d'elles
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n'est importante en soi ; mais ce sont de légers coups d'épingle, qui, sans cesse répétés, finissent par exaspérer la patience la plus résolue.
Ls déjeuner est servi ; madame n'arrive pas ; monsieur piétine : elle n'est jamais prête, elle n'.en fait jamais d'autres ! Madame entre, on sert des œufs à la coque ; ils sont trop cuits ; madame se fâche ; monsieur fait remarquer que si Ton s'était mis à table à l'heure, les œufs n'eussent pas été durs : c Ils sont excellents en salade ! » répond madame aigrement. On continue de manger sans rien dire.
Monsieur déploie son journal, et l'accote contre la bouteille, pour le lire tout en déjeunant. Madame, sans faire attention, prend la bouteille pour se servir à boire. Le journal tombe ; ce que voyant monsieur, il passe la carafe de son côté et pose le journal contre. Mais madame se verse de l'eau et dérange le journal une seconde fois. Elle s'aperçoit alors de ce manège , se lève furieuse, et se retire à pas comptés.
— C'est bon, dit le mari à part, elle est vexée ; elle ne déjeunera pas.
Mais madame revient un instant après ; elle tient un livre à la main; elle l'arrange contre la bouteille, tandis que monsieur a disposé son journal le long de la carafe, et tous les deux poursuivent le, déjeuner en silence, lisant chacun de son côté.
Ce petit tableau est si vrai, il a été mis en scène avec tant de goût, les détails en sont à la fois si nombreux et si variés, et si exacts, que tout le public a été ravi. Il faut en convenir, nous mettons bien plus de comédie dans nos pièces de genre que n'en exigeaient nos pères.
Je voyais hier à l'Odéon les Héritiers, d'Alexandre Duval, que M. Duquesnel vient de reprendre pour ses vendredis classiques. Les Héritiers ont laissé une réputation, et le
succès à l'origine en fut si grand qu'il fournit un proverbe à la langue ; c'est de là que date la locution fameuse : Il y aura du bruit dans Landerneau. Je ne m'étonnais certes pas. en les voyant, de leur trouver un petit air vieillot et démodé. Je m'y attendais bien. Xon, ce qui me surprenait, c'était combien peu on demandait aux vaudevillistes de ce temps-là. Un homme, que l'on a cru mort, revient au moment où ses héritiers vont se partager ses grands biens. Il assiste à leurs disputes, reconnaît ceux qui l'aimaient vraiment et démasque les hypocrites.
La situation est bien vieille; si vous saviez ce qu'il a fallu à Duval de préparations et d'explications pour l'amener î et puis, quand il est dans son sujet, une ou deux scènes seulement, où il exploite son idée ; tout cela étriqué, mesquin : une demi-douzaine de mots, qui sont tous de situation, et par cela même fort gais ; mais aucune variété de types présentes au public; pas l'ombre de fantaisie ; point d'esprit de dialogue; presque tout le comique fourré dans un rôle de domestique niais, rôle qui est tout de convention, et que l'on pourrait retrancher. C'est cela qui passait pour chefd'œuvre, c'est avec cela qu'on arrivait à l'Académie.
J'ose le dire : il y a plus d'originalité, plus d'esprit, plus - rvations, plus de théâtre en un mot, dans la moindre binette d'un Meilhac, d'un Labiche ou d'un Gondinet que dans tout le répertoire des Picard de la Restaurât i on. Xous nous plaignons qu'on ne nous fait plus de pièces de geure : mais il faut avouer aussi que nous sommes bien plus difficiles qu'on ne l'était jadis.
La légende nous conte toujours que les Désaugiers improvisaient un vaudeville, entre la poire et le fromage, l'un bâclant le dialogue et l'autre les couplets. Je crois bien qu'elle exagère ; ce qu'il reste de tous ces récits fabuleux, c'est qu'en effet un vaudeville en ces temps reculés
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ge brochait très vite, et que le public était content, si à travers une situation déjà cent fois mise au théâtre, on jetait quelques bonnes gaietés.
Un vaudeville, comme le Homard, de Gondinet, est une œuvre qui demande à l'auteur trois ou quatre mois de réflexion patiente, et trente jours au moins de répétitions au directeur et aux comédiens. Meilhac me disait qu'il n'y avait point de phrases, dans la scène la plus indifférente, qu'il n'eût récrite quatre ou cinq fois, pesant chaque mot et en calculant l'effet d'après l'optique de la scène. Le métier est devenu infiniment plus difficile. Et c'est ce moment que les jeunes gens choisissent pour ne pas l'apprendre : ils se fient à l'instinct, à ce qu'on appelle le tempérament ! Il n'y a qu'à voir si dans les fantaisies de Meilhac et Halévy, rien est donné au hasard.
Quand la discorde s'est mise dans un ménage, les avoués ne tardent pas à entrer en danse. Monsieur et madame ont mandé chacun le sien ; ils veulent l'un et l'autre une séparation de corps. Xous n'assistons qu'à l'une de ces deux consultations : celle de M. Paturel avec son avoué. Elle est charmante, et les deux auteurs, avec un sentiment bien vif de la réalité, ont mis le doigt sur le point précis de la question.
Quand M. Paturel est invité à articuler et à formuler ses uriefs :
— Des griefs! s'écrie-t-il, mais j'en ai de toute sorte ! Si vous saviez comme elle est acariâtre, comme elle me rend la vie impossible...
— Oui, mais citez-moi des faits, il me faut des faits !
— Des faits! mais j'en ai plein les mains: et tout à l'heure encore, la bouteille, les œufs, le livre, est-ce que je sais, moi ?
Ptien n'est plus drôle, parce que rien n'est plus vrai.
Quand on est forcé de vivre avec une personne dont l'humeur est incompatible avec la vôtre, la plus légère vétille, la moindre riotte, comme disaient nos pères, prend des proportions énormes ; ce sont des riens, mais qui se répétant sans cesse et sous toutes les formes, vous font une existence insupportable. Si vous voulez vous en rendre compte et les exprimer, vous n'en venez pas à bout, parce qu'en effet chacun de ces détails est si peu de chose qu'il ne vaudrait pas la peine d'en parler ; ce sont de petits graviers imperceptibles qui se sont introduits dans votre chaussure et vous font mal au pied. Vous n'en souffrez pas moins pour ne pas les voir.
Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que tout le long de cette scène, Paturel qui sait sa femme en conférence, elle aussi, avec uu avoué, ne cesse de répéter :
— Mais qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? car elle, monsieur, elle n'a pas de griefs ; non , elle n'en a pas ; tandis que moi !... Mais qu'est-ce qu'elle peut bien lui conter ?
Et l'avoué écoute toutes ces niaiseries avec l'indifférence sceptique et railleuse d'un enfant de la basoche, qui a bien souvent assisté à des scènes pareilles. L'homme de loi conseille à M. Paturel d'affecter avec sa femme une grande douceur, afin de la laisser s'enferrer dans une querelle où elle ait tous les torts. L'essentiel est que la dispute éclate devant témoins. Vous pensez bien que l'avoué de Mme Paturel lui a fait les mêmes recommandations. En sorte que tous les deux, quand ils se revoient, devant un tiers, s'accablent de compliments et de tendresses.
Mon Dieu ! que ce tiers est un type plaisamment imaginé ! qu'il est parisien ! et parisien d'aujourd'hui ! Car ce n'est pas là un des moindres mérites de Meilhac et Halévy ; leurs bonshommes sont ceux que nous connaissons,
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avec le grossissement de charge qu'exige le genre du théâtre pour lequel ils écrivent; tous leurs mots portent le millésime de l'année. Ces messieurs n'usent jamais des conventions dramatiques, qui traînent au théâtre, et dont tant d'autres se servent sans scrupule. Ils sont modernes et vivants.
M. de la Mnsardière est un homme qui a aimé les femmes, qui les aime encore, qui les aimera jusqu'à la fin de sa vie. Il faut, qu'il ait toujours une maîtresse qui le gruge, qui se moque de lui, et le fasse marcher au doigt et à l'œil. Il croit en elle, et ne la tromperait pas pour tout l'or du monde. Un soir, on l'a rencontré dans un petit théâtre d'opérette en compagnie.
— Eh ! eh! lui dit-on le lendemain, on vous a vu hier dans une loge avec une jolie femme, heureux coquin.
— Oh ! s'écrie- t-il d'un air pudique : c'était ma femme. Je ne voudrais pas faire une infidélité à Mariette.
Et comme Gil-Pérez a habillé ce vieux cocodès ! A son entrée, un fou rire s'est élevé dans toute la salle. Le costume seul expliquait le personnage. Ce M. de la Musardière vient chez les Paturel pour louer un appartement de huit mille francs, situé dans une maison que Mme Paturel a apportée en dot à son mari. Mais déjà le matin elle a déclaré aigrement à son mari qu'elle ne consentirait jamais à ce qu'on louât à une actrice dans une maison lâtie par sa mère. Or, M. de la Musardière est en cette affaire l'intermédiaire de Mariette.
Paturel et sa femme se font à l'instant même le même raisonnement : Voilà le témoin que je cherche ! il faut que je sois très doux, et que j'amène une bonne querelle.
— Je ne demanderais pas mieux que de vous louer, dit M. Paturel, mais ma femme a des scrupules ; elle ne veut pas, et moi, vous concevez... un bon mari...
— Mais non, mon ami, repart la femme, tu sais que je me range toujours à ton avis.
— Oh ! non, une maison bâtie par ta mère !...
Peu à peu la conversation s'aigrit, on échange des allusions désagréables, puis les impertinences se mettent de la partie.
— Tous tous exprimez comme une harengère, remarque le mari.
— Harengère ! s'écrie la femme ; il a dit harengère ! monsieur, notez qu'il a dit harengère. On n'est pas plus mal élevé.
— Mal élevé! Retenez bien le mot aussi, monsieur. Tous en témoignerez au besoin.
La scène, lancée sur cette voie, continue avec une incroyable vivacité de répliques. Le mari et la femme, chacun de son côté, griffonne au crayon un mémento des in jures qu'il a reçues, le fourrre dans le calepin de la Musardière, et lui demande son adresse pour l'assigner en témoignage. Mais le baron n'a point envie de paraître dans un procès où l'on pourrait parler du but de sa visite. Il donne à chacun des deux époux une fausse adresse différente et file.
Si je me suis étendu sur ce premier acte , c'est que d'un bout à l'autre il est charmant. Et avec quoi est-il fait ? Avec rien. Un petit coin de la vie privée mise sur la scène. On parle beaucoup de réalisme dans la jeune école. Mais le réalisme, le voilà ! Est-ce que tout cela n'est pas vrai ? Estce que tout le inonde n'a pas vu cette situation ? Qu'ont fait les auteurs ? Ils ont choisi parmi les détails ceux qui étaient le plus gais, le plus significatifs en même temps, et ils les ont revêtus du tour d'esprit qui leur est particulier. Ils ont copié la vérité, mais en l'arrangeant pour le théâtre, puisque leur intention était de la porter au théâtre.
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Les deux actes qui suivent touchent à la farce; mais qu'elle est animée, spirituelle et fertile en coups de théâtre amusants. La bouffonnerie du tr< >isième acte est une merveille d'entrain. Elle se passe au palais, où comparaissent les deux époux et les témoins qu'ils ont assignés.
Personne n'ignore qu'il ne serait jamais permis de mettre la justice à la scène, si l'on ne poussait les choses jusqu'à un tel excès d'extravagance, qu'il devient impossible au public de faire la moindre application. Le style de la bouffonnerie pure est donc ici tout à fait de mise, puisqu'il est commandé par des nécessités de théâtre auxquelles il faut se résigner.
Il y a là une série d'interrogatoires d'une drôlerie inconcevable. Les mots partent comme des fusées ; c'est une suite de quiproquos, sans queue ni tête, mais si franchement gais, que toute la salle se tordait de rire. Au milieu de ces folies, l'observation ne perd pas ses droits. Tandis que l'avoué lit le réquisitoire dressé contre M. Paturel au nom de sa femme, Paturel est là qui se tortille sur sa chaise, voulant parler. Son avoué le retient par la basque de son habit.
— Ne répondez pas, lui souffle-t-il tout bas. Je répondrai quand il en sera temps.
— Mais c'est un tas de mensonges, hurle-t-il, et vous ne dites rien.
Et il se lève, et il s'exclame ; il ne décolère pas. Depuis ce procès, on ne l'appelle plus au palais que l'homme à la boule.
Et quand son avoué prend la parole :
— Mais ce n'est pas ça du tout, s'écrie-t-il désespéré. Vous voyez d'ici Geoffroy, avec sa rondeur et sa verve ;
il met le feu à ce rôle, déjà si gai et si turbulent par luimême.
Le quatrième acte nous ramène aux scènes paisibles du premier, il est fort court et joliment traité. Le mari et lft femme se réconcilient, comme l'exige la règle des dénoûments heureux dans le vaudeville.
Rarement nous nous sommes amusés d'aussi bon cœur au Palais-Royal. Je donnerais toutes les opérettes du monde pour le premier acte de ce spirituel vaudeville ; et les farces des deux autres sont infiniment plus ingénieuses et plus amusantes que celles qu'Offenbach et Lecocq réchauffent de leur musique.
Lhéritier est impayable au troisième acte en juge, et Lassouche prête sa bonne humeur sournoise à un rôle de valet de chambre méphistophélique. Mlle Valérie joue très gentiment la femme mariée ; Mlle Alice Regnault est insolemment belle dans le personnage de Mariette ; les autres rôles n'ont besoin que d'être tenus par de jolies femmes ; M * Melita et Miette le sont à souhait.
30 novembre 1874.