LA CIGALE
On sait que MM. Meilhac efc lïalévy ont inauguré au théâtre une nouvelle manière, que je ne conseillerais à personne d'imiter, mais qui réussit entre leurs mains, grâce à des qualités d'observation et d'esprit qui leur sont personnelles. Ils ne s'occupent point de traiter le sujet choisi par eux, ni d'en poursuivre le développement logique. Pour eux, ce n'est qu'un thème, plus ou moins vieux et connu, peu leur importe, qu'ils renouvellent, par l'abondance et l'agrément des variations qu'ils exécutent autour de lui. Le sujet n'est pour eux qu'une patère où ils accrochent tantôt de fines études de mœurs, tantôt les fantaisies d'une imagination attendrie ou sceptique.
Une petite fille a été volée par des bohémiens à l'âge de quatre ans ; ils en ont fait une saltimbanque. Quand elle a dix-huit ans et qu'elle est devenue une belle fille, ils se disputent son cœur avec une telle impudence qu'elle se sauve à travers bois, tout épuisée au pied d'un arbre, est retrouvée là par un des peintres de Barbizon, qui travaille en forêt. Il la ramène, et quand son imprésario revient la demander, son engagement à la main, il paie le dédit de trois cents francs.
La voilà donc libre, libre et, comme vous le pensez bien,
amoureuse de son libérateur, qui est d'ailleurs un bel homme. Que f era-t-elle ? 0 bonheur! elle retrouve ses parents, ses nobles parents qui la faisaient rechercher partout. Elle est emmenée au château; elle revêt ses habillements et va être forcée de prendre les manières de sa nouvelle position.
Tous vous récriez : mais c'est la Fille dît Régiment que Y( aïs nous contez là ? On va lui proposer un parti superbe, qu'elle refusera par amour pour son peintre : elle scandalisera la baronne, sa tante, par la liberté de ses boutades et finira par épouser son peintre au dénoûment.
Oh ! mon Dieu ! oui ; c'est la Fille du Régiment, et c'est toutes sortes d'autres pièces encore. Car cette situation d'une personne jetée par le hasard dans une condition sociale dont elle n'a pas les usages est féconde en contrastes, et partant fort propre à exciter le rire. Elle a donné au théâtre un chef-d'œuvre de gaieté : Bruno le Fileur.
Mais ces souvenirs ne gênent point MM, Meilhac et Halévy, pour une bonne raison, c'est que le sujet n'est pas leur objectif principal, c'est qu'ils ne se mettront point en peine d'exploiter la situation choisie expressément par eux. Il leur sera impossible de ne pas la marquer au moins dans quelques détails; mais ce ne sera pas leur faute, car ce n'est pas là qu'ils visent. Ils s'amuseront à toutes les scènes épisodiques qu'ils rencontreront sur leur route, et chacune d'elles sera si imprévue, si originale, si piquante, semée de traits si heureux, que le public charmé ira de l'une à l'autre, sans s'inquiéter de ce que devient le thème proposé.
Rien de joli comme le premier acte. C'est là que la petite saltimbanque, la Cigale, recueillie par le peintre Marignan et son élève Michu, raconte sa jeunesse, les obsessions auxquelles elle a été en butte, et son évasion de la baraque
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de Carcassonne. Ce récit, qui est fait d'une main très habile, a été dit par M"1' Chaumont avec cette intelligence vive, ce spirituel soulignement du détail, cet agrément infini de la diction, au-dessus desquels il n'y a rien, rien que le naturel avec son faire large et simple. Elle est incomparable, cette charmante actrice, on ne saurait dire plus juste qu'elle; on ne saurait être plus adroite comédienne; et cependant il lui arrive de fatiguer les gens qui ne sont pas absolument prévenus en sa faveur. Elle est de celles qu'il faut prendre tout entière avec ses grâces et ses défauts; je sais des gens qui l'adorent et d'autres qu'elle agace. Il y a en elle de quoi justifier ces deux manières de sentir.
Elle occupe la meilleure partie de cet acte ; et pourtant, le public s'y est encore plus amusé peut-être des figures qui s'agitent à côté d'elle : l'homme d'affaires de la baronne, Pradeau, à la recherche d'un enfant enlevé treize ans auparavant, qui interroge l'une après l'autre toutes les filles du village, en leur prenant le menton; Carcassonne, Filoche et Bibi, les trois saltimbanques, représentés par Baron dont l'arrivée a soulevé une explosion de rires, Hamburger et Lamy; mais surtout, mais avant tous, les deux peintres Marignan et Michu.
Les autres ne sont que des caricatures d'une fantaisie plus ou moins grotesque. Marignan et Michu sont pris sur le vif des mœurs parisiennes. Marignan n'est pas précisément un impressionniste ; c'est un luministe : il y a une nuance. Il s'attache à reproduire l'impression que fait la lumière : « Ainsi, vous dit-il, en ce, moment je vous vois filas, je vous ferais lilas si je faisais votre portrait. » Ce Marignan est bel homme ; il le sait, il en tire avantage et se regarde souvent dans une petite glace de poche : « Vous êtes coquet? » lui demande-t-on. « Xon, seulement j'aime
à me voir. Voilà tout. » A côté de lui, Michn est un singe.
Pourquoi les femmes aiment-elles Michu plus que Marignan? Pourquoi trompent-elles toutes le beau Marignan pour ee mal bâti de Michu ? Mystère.
— Cela prouve bien, dit Marignan, la vérité de nos théories artistiques. On voudrait représenter un homme aimé des femmes : on s'adresserait à un membre de l'Institut : qu'est-ce qu'il ferait ? Un bel homme, n'est-ce pas? On s'adresse à la nature pour avoir un homme aimé des femmes : elle fait Michn.
Ce n'est qu'a la fin tout à fait que Marignan arrive à ce haut degré de philosophie. Car il est trompé tout le temps par Michn, sans s'en apercevoir. Le premier acte s'ouvre par un de ces traits familiers à Meilhac et qui a provoqué un fou rire dans la salle. Michn reçoit une lettre qui le prie d'aller à la gare chercher sa Xini. Xini lui assure qu'elle l'adore, et elle ajoute en post-scriptum : J'écris la même chose à Marignan; mais toi, c'est sincère. Une minute après. Marignan arrive, sa lettre à la main, et de son air fat lit juste les mêmes protestations que nous venons d'entendre.
— Et il n'y a pas de post-scriptum ? demande Michu d'un air intrigué et jaloux.
J'insiste sur ces détails, parce que ces détails sont la pièce même. C'est une suite non interrompue d'observamorales, de traits piquants, de critiques spirituelles des mœurs contemporaines ; cela ne tarit pas. Ah ! il faut bien des ressources d'esprit et bien de l'agrément d'imagination pour plaire au théâtre, sans situation ni sujet.
Au second acte, ce qui devrait exciter le rire, c'est le constraste des manières de l'ex- saltimbanque avec celles du monde où elle est forcée de vivre. Mais ce n'est point à cette source banale que les auteurs ont puisé leur rire. La
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meilleure scène de l'acte, une scène d'un comique achevé, ne tient que par un fil bien léger à l'idée première.
On laisse en tète à tète M. Edgar de la ïïoupe avec Mlledes Allures (c'est notre cigale après sa métamorphose), pour qu'il lui fasse sa cour. Car on veut les marier ensemble. Edgar ne veut pas plus d'elle qu'elle ne veut de lui; car ils aiment chacun de leur côté. Le commencement de l'entretien est donc assez guindé; mais, peu à peu, ils en arrivent à se faire des confidences.
— Que voulez-vous, dit Edgar s' oubliant, Adèle m*a donné dans l'œil.
Et, d'un geste pudique, il retire son expression, qui lui a échappé.
— C'est épatant! s'écrie la Cigale.
Et elle aussi se mord les lèvres, en sentant l'inconvenance du mot. Mais, de fil en aiguille, ils s'enhardissent, les propos deviennent plus salés, et enfin, quand ils sont sûrs de leur indifférence réciproque, elle lui saute au cou, l'embrasse sur les deux joues, et ils esquissent, l'un un pas de danse, l'autre un rond de jambe de sauteuse.
Il faut bien que Marignan et Michn paraissent dans cet acte. Ils ont fait avec Adèle une partie de canot ; le canot a chaviré juste devant le château des Allures. On les ramène tous les trois, trempés comme des caniches.
Vous imaginez la joie de la Cigale.
— Ce serait dommage qu'il se fût noyé, dit la baronne en regardant Marignan évanoui ; c'est un bel homme.
— X'est-ce pas? s'écrie la Cigale. Et il n'est pas à son avantage. Si vous le voyiez quand il est sec !
Et penser que c'est deux heures durant un feu continu de mots pareils.
L'acte se termine par une dispute violente entre Adèle et Mlle des Allures, qui se lancent d'abord de gros mots à
la tête, puis font mine d'en venir aux coups. La salle a été prise d'un accès de fou rire quand elle a vu M"e Chaumont se frapper sur les cuisses avec le mouvement familier aux lutteurs.
Dans le troisième acte, il n'y a plus rien du sujet, puisqu'il ne s'agit plus que de conclure un mariage auquel personne ne s'oppose. Eh ! bien, c'est encore le plus amusant des trois. Xous sommes dans l'atelier de Marignan , au milieu des toiles des luministes. Xon, rien, n'est phisant comme les discussions sur l'art entre les deux amis. Les mots drôles pleuvent si drus que l'un n'attend pas l'autre.
— Qu'est-ce que cela représente donc ? demande un visiteur regardant un des tableaux accrochés.
Marignan étudie un instant sa toile :
— Ali ! je ne me rappelle plus , dit-il, mais regardez derrière. Quand j'ai fait un tableau, j'ai l'habitude d'écrire par derrière ce que c'est pour me souvenir.
Et d'un autre :
— Ah ! ça, c'est un tableau à deux fins. Quand vous le regardez dans ce sens, c'est la mer immense, figurée par cette ligne bleue, et au-dessus le soleil couchant ; voyez cette ligne rouge ; c'est le ciel empourpré. Vous n'avez maintenant qu'à retourner le tableau, la tête en bas, c'est le désert enflammé, et au-dessus le ciel bleu.
Le public pâmait de rire à ces explications données par Dupais avec une naïveté charmante. Quel excellent comédien que ce Dupuis ! Xaturel et fin, convaincu et spirituel.
Le succès de la pièce a été immense le premier soir. Mais je voudrais bien savoir ce qu'on en pensera à Carcassonne ou même à Etampes, qui est plus près de Paris.
8 octobre 1877.
HENRI MEILHAG