MA CAMARADE
La camarade dont il est question dans la pièce, c'est Mma Adrienne, la femme de Gaston. Gaston est imbu des nouveaux principes : il ne veut dans sa femme voir qu'une amie, ou plutôt qu'une camarade. On va chacun de son côté ; on se retrouve à déjeuner et à dîner ; mais, si la salie à manger est commune, l'alcôve ne Test pas, A quoi bon ? entre camarades !
Ce n'est pas que Gaston ne souffre quelque peu de son isolement. Il aurait, lui, quelque velléité d'aimer sa femme d'une façon un peu plus sérieuse ; mais il n a jamais pris la peine de lui inspirer de l'amour ; elle a toujours été pour lui aussi froide que bonne ; aussi s'est-il vite lassé, et, ma foi ! il a porté ses hommages à Mlle Sidonie, une cocotte lancée depuis peu, dont il est l'amant de cœur.
Ce n'est pas non plus qu' Adrienne laisse toute liberté à son mari. Elle n'en veut pas pour elle, parce qu'elle s'imagine que les témoignages de sa tendresse l'ennuieraient ; mais elle serait furieuse si elle apprenait qu'il donne à d'autres ce qu'elle refuse pour elle.
Tous deux suivent la mode en se traitant de camarades : mais le fond est honnête et bourgeois; ce sont de jeunes
(1) En collaboration avec Philippe G-ille.
mariés qui s'adorent, et qui, comme dans les contes de fées, auront beaucoup d'enfants, aussitôt qu'ils auront brisé la glace du préjugé qui les sépare.
Telle est donc la donnée de la pièce ; donnée tout à la fois très ingénieuse et très morale. Deux jeunes mariés vivant ensemble à la façon du dix-huitième siècle, mais s'aimant au fond, et tout près de se réconcilier, si les circonstances les y poussent, dans une alcôve commune. La réconciliation sera le dénoûment, comme dans Un Mariage sous Louis XV.
Car c'est la donnée première de Un Mariage sons Louis AT, mais transportée en 1883, avec ces traits de vérité pris à la vie contemporaine, et ce tour de fantaisie paradoxale et grotesque qui est familier au théâtre du Palais-Koyal.
Le premier acte qui expose ce sujet est de comédie pure. Mais comme on sent que cette comédie est toute moderne î Le dialogue y étincelle de mots tout neufs, qui reluisent comme un louis frappé de la veille ! C'est notre manière actuelle de penser et de dire. C'est ce raffinement curieux du sentiment et du langage, tel que nous l'aimons aujourd'hui, tel que la Vtê parisienne nous en a donné de si jolis modèles.
Un exemple entre vingt :
Adrienne cause avec une de ses amies, qui lui demande confidemment si elle a grand plaisir à être embrassée par son mari. Adrienne convient que c'est là le côté fâcheux du mariage. Elle n'y trouve aucun plaisir.
— Xi moi non plus, reprend l'amie, et elle ajoute, se penchant à l'oreille : depuis que je connais Contran.
— Mais, je n'ai pas de Contran, répond Adrienne.
— Ah!... ni moi non plus, d'ailleurs... Je disais cela pour vous éprouver.
Et l'entretien continue, et par un de ces retours de cou-
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versation qui sont si naturels, l'amie revient à son Gontran, elle s'étonne qu'Advienne aussi n'ait pas un Grontran. Peut-on vivre sans un Gontran ?
— Que voulez-vous? dit Adrienne. Presque tous- les hommes fument et s'en trouvent bien. Il n'y en a qu'un petit nombre qui ne fument pas. Je suis de ceux qui ne fument pas.
— Au moins, reprend l'amie, la fumée des autres ne vous incommode pas ?
Je cite inexactement, citant de mémoire. Et c'est dommage; car la grâce de ce dialogue si contemporain est précisément dans la discrétion du mot, qui donne plus de piquant à idée.
Adrienne, tandis que son mari se lance dans la vie facile, s'occupe aussi de ses plaisirs à elle. Elle a imaginé une fête de charité, où elle devra jouer un rôle de tireuse de cartes.
Mais comment apprendre à tirer les cartes ?
Elle ira se faire tirer les cartes chez MmfJ Eugène, une cartomancienne célèbre. Et c'est chez cette Mmo Lenormant de 1883 que le second acte nous transporte.
Le premier acte avait beaucoup plu ; c'est au second qu'a commencé à se dessiner un des succès les plus étourdissants que j'aie jamais vus au théâtre. M,u" Mathilde, une des meilleures duègnes de Paris, faisait la cartomancienne. Son air, sa tournure, son costume, sa voix, tout est d'une drôlerie impayable. Elle a perdu son chien; elle veut s'en aller consulter une somnambule.
— C'est que, vois-tu, dit-elle à sa femme de chambre, les tireuses de cartes, moi, je n'y crois pas, et pour cause, mais les somnambules!...
8a camériste lui fait observer qu'en allant, elle qui est cartomancienne, consulter une somnambule, elle se discréditera dans le quartier.
— Oh î je me déguiserai, répond-elle, et la somnambule ne me reconnaîtra pas.
— Mais, si la somnambule n'est pas assez voyante pour vous reconnaître, comment voulez-vous qu'elle voie votre chien ?
Le dialogue de Meilhac abonde aussi en mots qui ne sont pas seulement plaisants par le tour de la phrase, mais qui sont des traits d'observation et laissent un long sujet de réflexions à l'esprit.
Adrienne arrive; elle se fait tirer les cartes, et à toutes les révélations de Mme Eugène elle répond en souriant que ce n'est pas cela. Elle est venue pour apprendre le métier.
— Que ne le disiez-vous ? Je ne peux pas deviner cela, moi!
La cartomancienne lui propose alors de se déguiser, de recevoir elle-même les personnes qui viendront et de leur dire la bonne aventure.
Justement elle est avertie qu'une' cocotte qui a nom Sidoine doit venir pour savoir s'il vaut mieux pour elle quitter petit père pour se vouer tout entière à bon ami.
Or, il faut que vous sachiez que bon ami n'est autre que Oaston, le mari d' Adrienne, et que petit père c'est Cotentin, un vieux cousin d'Adrienne, un Parisien parisiennant. dont elle demande souvent le bras pour faire des caravanes dans la vie boulevardière.
Yoilà donc Adrienne déguisée en petite vieille bossue et attendant Sidonie. Sidonie, c'est M,le Lavigne, et Adrienne, c'est Mlie Réjane. Non, rien ne peut vous donner une idée du fou rire qui s'est emparé de la salle quand Adrienne, distribuant les cartes, a lu clairement dans ces cartes que sa cliente s'appelait Sidonie, et qu'elle venait pour savoir s'il fallait quitter petit père pour bon ami. L'ahurissement de MUe Lavigne était inexprimable :
— J'ai bien vu des tireuses de cartes, disait-elle ; je u'en ai jamais vu comme ça î
Et elle écarquillait ses yeux, écartait les doigts de ses mains !
M'e Réjane s'avise alors de prendre un corbeau empaillé qu'elle voit sur un socle et de l'interroger, en mettant son oreille au bec de l'oiseau, sur la grave question qui se débat entre bon ami et petit père.
— ■ Le corbeau, dit-elle, s'adressant au public, c'est une idée à moi ! Le corbeau conseille de lâcher petit père. Efc M"e La vigne, pour le remercier, lui passe, d'un geste timide et reconnaissant, la main sur les plumes.
Mais tout n'est pas rose dans le métier de cartomancienne. Adrienne apprend, au cours des consultations qui se succèdent, que bon ami c'est Gaston, et qu'il doit, le soir même, conduire la belle Sidonie dans une soirée, chez une grande cocotte.
Son parti est pris : elle ira à cette soirée. Mais avec qui ? Bah ! n'a-t-elle pas le cousin Cotentin, qui l'accompagne dans ses expéditions ordinaires, et qui ne lui refusera pas son bras pour celle-ci.
Et, au troisième acte, nous sommes chez Cotentin, alias chez petit père.
Ce troisième acte, c'est une des comédies les plus fines efc les plus gaies que nous ayons au théâtre. Le vieux garçon attend Sidonie, et il fait arranger son ménage pour la recevoir ; il a pour domestique un vieux concierge, tout plein de moralité, qui le sermonne sur ses fredaines et lui dit d'un air sentencieux : — Moi, monsieur, quand je m'amuse, c'est avec ma femme, et je travaille pour la patrie.
Sidonie entre; elle vient dans l'intention de suivre le conseil de la cartomancienne, de rompre avec petit père :
— C'est fini nous deux, lui dit-elle en s'asseyant.
Et alors commence une scène délicieuse entre Daubray et M e La vigne. Daubray croit d'abord que c'est une plaisanterie ; puis il se fâche, puis il revient, il s'excuse, il .s'abaisse, il se met en colère ; et elle, toujours ferme en son propos : — C'est fini nous deux, répète-t-elle, et elle s'esquive.
— Ah ! ça m'est bien égal, s'écrie petit père.
Mais ça ne lui est pas égal du tout! Il se promène dans la chambre, il s'habille pour courir après elle, puis se déshabille : mieux vaut se coucher. Il se met au lit, mais le sommeil ne vient pas; il a beau se rouler dans ses draps, se coucher sur le dos, sur le côté, sur le ventre, plonger sa tête dans les oreillers, non, décidément, le sommeil ne vient pas. Il prend un livre et veut lire; le livre l'ennuie. Il baisse, élève, éteint et rallume sa lampe ; il reprend sa promenade ; il se désespère :
— Je sais bien, se dit-il à lui-même, que c'est bête d'être bête comme ça, mais, comme je suis tout seul, ça m'est bien égal, d'être bête I
Cette scène, qui est presque toute de pantomime, a été jouée par Daubray en comédien consommé. Elle est fort longue et peut se prolonger à volonté. Daubray y est si naturel et si plaisant, qu'on la trouve courte.
Il entend un froufrou de robe de soie :
— C'est elle ! elle revient ! s'écrie-t-il ravi. Pas du tout; c'est Adrienne qui vient demander à son
cousin de l'accompagner chez Mmc Angélina, qui donne une soirée de cocottes.
Angélina! Cotentin ne la connaît que trop, puisqu'il devait justement y aller ce soir-là et s'y amuser ferme... Mais il ne se soucie pas d'y mener sa cousine ; il fait des objections, tout en passant son pantalon pour être plus décent.
Le secret échappe enfin à Adrienne : elle sait que Gaston y sera avec une drôlesse du nom de Sidonie.
— Sidonie î s'écrie Cotentin; Sidonie avec Gaston? Partons tout de suite.
Et le voilà qui se jette sur ses cravates blanches, sur son gilet et son habit; il met le gilet par-dessus l'habit, noue ses cravates à tort et à travers, tant il est pressé et ému.
Toute cette fin de scène est d'une drôlerie inconcevable.
C'étaient, à chaque jeu de scène, à chaque mot, des éclats de rire qui partaient de tous les coins de la salle. Il y avait longtemps qu'on ne s'était si fort diverti au Palais- Royal.
Au quatrième acte, nous sommes chez Angélina ; c'est l'acte le plus faible, car il est tout entier de fantaisie grotesque, et l'on n'y trouve plus ce grain d'observation vraie qui est nécessaire pour donner plus de saveur à la fantaisie. Mais que cette fantaisie est originale et piquante !
Cotentin et Adrienne, sachant que la belle Angélina attend, pour donner un intermède à ses invités, une troupe japonaise, se sont déguisés en Japonais; ils chantent un chœur japonais et font des tours de leur pays ; Sidonie, qui a le cœur tendre, ne peut se tenir d'admirer ce Japonais qui est si étrange sous son costume superbe, et elle profite d'un moment où elle est seule avec lui pour lui déclarer sa flamme. Elle a quitté petit père pour bon ami, elle quittera bon ami pour son beau Japonais, et elle lui saute au cou et l'embrasse.
La voilà qui se passe voluptueusement la langue sur les lèvres :
— Quand on t'embrasse, dit-elle, ça a comme un petit
goût de réglisse.
Daubray s'est eu effet passé sur le visage et les mains une couche de bistre. Mais il a une autre explication à donner :
— Cette saveur de la peau, dit-il avec dignité, est dans mon pays un indice de noblesse.
— Alors, tu es gentilhomme? demande Lavigne heureuse et fière.
Et Daubray, avançant la tête :
— Si tu veux goûter ?
Vous me direz que ce sont là des folies pures ; à la bonne heure ! mais cette extravagance est si amusante ! je vous assure que nous poumons tous de rire, et vous en ferez sans doute autant quelque jour.
Adrienne s'est enfin convaincue que son mari la trompait. Dans un premier moment de colère, voulant rendre œil pour œil, dent pour dent, elle a écrit au petit vicomte des Platanes, qui lui faisait la cour : — Tenez ! Je vous attends à deux heures du matin ! Et elle est rentrée chez elle pour l'attendre, en effet.
C'est là que nous la retrouvons au cinquième et dernier acte.
Mais, sa première colère tombée, elle a réfléchi. Est-ce qu'elle aime le vicomte des Platanes ? Quand il arrive, elle le fait cacher dans un cabinet noir; car elle entend son mari.
C'est Gaston qui revient un peu confus, très repentant, mais aussi très furieux du billet qu'a envoyé sa femme, et dont il a eu connaissance.
Tous les deux s'expliquent dans une scène très osée, mais bien spirituelle. Si Gaston est allé chercher un plaisir douteux chez les cocottes, c'est que sa femme lui refusait à la maison les plaisirs réels que donne un amour partagé.
— Mais, répond la femme, vous n'avez jamais cherché à
m'inspirer le goût de ces plaisirs. Vous ne savez pas embrasser. Vous embrassez mal. P]ssayez pour voir.
— Est-ce comme cela?... comme cela?
Gaston finit par embrasser très bien, sa femme en sera parfaitement contente. Ou flanque le jeune des Platanes à la porte : les deux époux n'auront désormais qu'un lit, et quand ils s'amuseront, comme dit le concierge de Cotentin, ils travailleront pour la patrie.
Telle est cette comédie qui, de neuf heures du soir à minuit, a soulevé chez un public ravi des tempêtes de rire. Cette froide analyse n'en peut donner qu'une idée bien faible. Ce qui me plaît dans cet ouvrage, c'est qu'il est un des meilleurs spécimens d'un genre de vaudeville que je croyais presque perdu, et qui nous a donné un petit nombre de chefs-d'œuvre. Justement j'en parlais l'autre jour, en faisant un portrait de Geoffroy. C'est le vaudeville où l'observation la plus vraie et la plus piquante s'allie à la plus extravagante et à la plus grotesque fantaisie. Ce mélange se fait toujours à doses inégales. Dans la Boule, par exemple, le goût de vérité prenait plus de place ; dans Ma Camarade, la fantaisie s'espace plus volontiers. Mais quelle verve, quel éclat, quelle variété dans cette fantaisie !
La pièce est merveilleusement jouée. J'ai parlé chemin faisant de Daubray, qui n'a jamais été plus naturel et plus fin : de Mlle Lavigne, à qui enfin on a fait un rôle, un vrai rôle, et qui l'a joué en comédienne. Savez-vous qu'elle était presque jolie et tout à fait élégante en cocotte ? Elle a sagement amorti l'extravagance ordinaire de son jeu, qui n'en a été que plus drôle pour être plus discret.
Il faut savoir gré à M1Ie Réjane d'avoir tenu si bien un rôle qui est ce que l'on appelle en argot de théâtre un faux bon rôle.
Un faux bon rôle, c'est un rôle qui ramène sans cesse
l'actrice sous les yeux du public, mais qui est arrangé de telle sorte qu'elle provoque et aide tout le temps les effets de ses partenaires sans en avoir jamais pour elle. Il n'y a rien de plus terrible pour un artiste que ces sortes de rôles, car ils ont l'air de porter leur homme, et point du tout, c'est lui qui doit les traîner. Le public, qui n'est pas au courant de ces mystères, qui ne juge des choses que par les résultats, se dit ingénument : « Peut-on avoir tiré si peu de parti d'un rôle si long et si important ? A côté de lui, tout le monde faisait rire ; il n'y a que lui qui n'a pas trouvé moyen de nous dérider. »
Xi Daubray ni M!le Lavigne n'auraient le succès d'hilarité qu'ils emportent chaque soir si Mlle Réjane ne leur donnait la réplique avec sa grâce et son esprit ordinaires.
Elle était le premier soir embarrassée et mal à son aise ; mais elle est d'esprit et de talent si souples, qu'elle prendra vite les allures de la maison. Je suis enchanté de l'y voir.
Raymond est fort gai dans le rôle de Gaston ; Hyacinthe dit avec une majesté désopilante son rôle de concierge, Pellerin est amusant dans un rôle épisodique de notaire viveur, et Xuma fait gentiment le rôle de des Platanes. Oh ! qu'il a un joli mot, ce des Platanes, lorsque, après l'avoir fait venir à un rendez-vous et l'avoir caché dans un tas de coins sombres, Adrienne le renvoie.
— Ça ne se fait pas, madame, dit-il d'un ton piqué.
Xuma a dit la phrase d'un air de dignité offensé, qui était bien drôle.
Citons enfin Mme Mathilde, qui est superbe en cartomancienne, Quand elle lève sa baquette magique et qu'elle dit d'un ton de pythonisse : « C'est vingt francs », la salle tout entière est secouée d'un prodigieux accès de rire.
15 octobre 1883.