‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 25 sur 35 · DÉCORÉ · texte numérisé non relu

DÉCORÉ

Enfin, voilà qui est donc fait! M. Henri Meilhac vient de remporter, dans une pièce qu'il a écrite tout seul, un succès éclatant, un succès incontesté, un succès qui aura beaucoup de lendemains ; car, s'il y a dans sa comédie de quoi contenter les plus raffinés parisiens et les amateurs les plus délicats, il s'y trouve aussi de quoi divertir la foule, (''est la finesse d'observation la plus aiguisée et la plus exquise, la plus incroyable verve de bouffonnerie fantasque. Et, ce qui a toujours été rare chez M. Meilhac, même alors qu'il était soutenu d'un collaborateur prudent, sa pièce est composée avec le même soin qu'on admire dans les vaudevilles du temps passé. L'exposition est d'une netteté parfaite; le développement s'en fait avec une irréprochable logique, et tous les incidents, même les plus fantaisistes, sont préparés, expliqués et rendus vraisemblables. Je sais bien qu'aujourd'hui les critiques affectent de ne plus tenir grand compte de ce mérite : il entre cependant pour une grande part dans le succès définitif.

Ah ! que le premier acte est joli , et comme il a mis tout de suite la salle en belle humeur. Non, vous n'imaginez pas comme tout le monde avait envie que Meilhac réussît, et comme on était heureux de voir, dans une exposition claire

et méthodiquement conduite, pétiller les trouvailles plaisantes, les mots ou profonds ou drôles ! C'était dans la salle une joie dont vous n'avez pas l'idée.

Nous la connaissons depuis longtemps, cette jolie Mme Colineau à qoi M. d'Andrésy fait la cour, depuis trois ans qu'elle est mariée à son meilleur ami. C'est une cousine de la Paulette de Gyp. Elle est honnête et ne demande pas mieux que de rester honnête. Mais elle a l'esprit aventureux, l'imagination débridée et hardie, la parole osée. Elle aurait besoin d'être tenue et gardée, et son mari s'en fie trop a sa vertu. Elle le lui dit elle-même :

— Mon ami, pour écarter les amoureux, il faut un mari décourageant ; vous n'êtes pas décourageant.

Et elle l'avertit qu'elle court un danger; qu'elle n'aime point encore, mais qu'elle est sur le point d'aimer. Elle lui dit tout cela de ce petit ton leste et ironique où Ton sent un tour de blague parisienne. Le danger, c'est d'Andrésy. Ce d'Andrésy a eu l'impertinence de proposer à Mme Colineau une fugue à Harfleur. Pourquoi à Harfleur ? C'est que AI Colineau a sur la même ligne, à Barentin, une cousine, chez qui elle pourra faire semblant d'être allée en visite. Atms Colineau a refusé parce qu'elle est honnête femme, elle lui a même interdit la maison ; mais, comme dit le poète,

On se lasse parfois d'être femme de bien.

Ce d'Andrésy est bien séduisant. Il est bien séduisant et bien tenace. On a beau lui fermer la porte au nez, il trouve toujours moyen de rentrer, et il presse et il supplie : elle tient bon, non sans peine. Elle le chasse une dernière fois, et c'est l'imbécile de mari — les maris n'en font jamais d'autres — qui le ramène. Il n'a rien vu, ce mari ; il ne lui est pas venu à l'idée que le danger dont on l'a menacé lui vînt de son meilleur ami. Il a d'ailleurs bien d'autres pensées en

tête. Il a, en revenant dn Bois, rencontré la comtesse Floriani, une mondaine très élégante, qui lui a souri.

— Prends garde ! lui dit d'Andrésy, elle doit 40.000 francs

;i sa lin gère.

— Ah! tant mieux ; j'aime mieux ça.

Il l'a priée de venir h quatre heures voir M""' Colineau, et il savait qu'à cette heure-là Mme Colineau serait absente. Elle arrive ; il la reçoit : la scène est d'un osé délicieux, et elle a été fort gentiment jouée par une jeune actrice très jolie et très adroite, M"" Crouzét, dont je parle tout de suite, parce que nous ne la verrons plus. La comtesse ne se défend que de la bonne façon contre les entreprises du galant Colineau. Il lui demande si elle connaît la Chambre bleue de Mérimée; elle en a vaguement entendu parler. Il lui explique qu'une femme partant pour Rome, comme elle, s'arrête à Mâcon , prend une chambre d'hôtel , la chambre bleue, et alors... Elle non plus n'est pas décourageante ; elle annonce à M. Colineau qu'elle prendra le train le soir même ; elle a loué un coupé, où elle sera seule, car sa femme de chambre l'a quittée. Voilà qui est clair, n'est-ce pas ?

Colineau ne se tient pas de joie; mais quel prétexte donner à un voyage subit ? Il a une idée de génie : « Tu m'as avoué, dit-il à sa femme, que tu courais un danger à Paris. Le mieux est pour toi d'aller passer quelques jours à Barentin, chez ta cousine.

— Ah ! c'est vous qui voulez que j'aille à Barentin.

— Oui, dit d'Andrésy, le bon apôtre, il faut aller a Barentin.

— J'irai donc; mais vous, monsieur d'Andrésy, vous resterez pour tenir compagnie à mon mari et dîner avec lui.

Elle n'a pas plutôt tourné les talons que Colineau, prenant d'Andrésy par le bras :

— Tu sais, je ne peux pas dîner avec toi.

— Ah bien ! je me sauve alors !

Colineau met des lunettes bleues, une fausse barbe, afin de n'être pas reconnu à l'embarcadère, et en route pour la gare de Lyon !

Tous voyez comme l'arrangement de toute cette exposition est ingénieux. Le mari s'en va pour jouer àson compte, avec une coquine, la Chambre lieue, de Mérimée. Et il ne se doute pas que, sur une autre ligne, à ïïarfleur. son ami d'Andrésy va donner avec sa femme une première de la même pièce.

Cette exposition ne serait pas complète si je ne disais qu'au premier acte nous avons vu un domestique, Léopold. se présenter chez M"'e Colineau pour être valet de chambre ; il a répondu de la façon la plus impertinemment fantaisiste et s'est fait congédier avant d'être entré au service. La scène est fort drôle en soi ; mais je n'étais pas en peine de ce Léopold ; nous devions le retrouver plus tard, et ce n'est pas pour des prunes qu'on nous l'avait montré.

Il avait été aux nues, ce premier acte, et cependant je ne pouvais me défendre d'une certaine appréhension. Qu'est-ce que Meilhac allait faire de cette Paulette aux prises avecun homme du monde ? N'allait-il pas donner encore quelqu'une de ces scènes étonnamment risquées, qui font sourire les boulevardiers et les artistes, mais qui déconcertent les bonnes gens ? Je me rappelais le fâcheux destin de cette Petite Marquise, que nous avons tous goûtée et admirée, et dont le public n'a jamais voulu. C'était le second acte qui devait décider du succès.

Ce second acte est une merveille. C'est un mélange singulier d'ingéniosité dans les combinaisons, d'imagination dans la bouffonnerie, de finesse pénétrante dans l'observation des mœurs, de grâce paradoxale et piquante dans le dialosnie.

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Xous sommes au grand hôtel d'IIarfleur. L'hôtel est sens dessus dessous, parce que le sous-préfet y offre à dîner au jeune roi de la Sénégambie occidentale, que son père a envoyé visiter Paris. Le théâtre représente le vestiaire, et, par une porte qui s'ouvre au fond, on entend par intervalles le toast du sous-préfet, qui porte la santé du roi de Sénégambie, qui parle de l'intérêt que le gouvernement de la République porte à ces contrées lointaines où elle espère voir croître une nation sœur. Le prince répond dans sa langue, et l'interprète traduit son discours.

^Iais une dépêche arrive à l'hôtelier : deux voyageurs demandent une chambre ; il n'en reste plus ; le prince a tout pris avec sa suite. En un tour de main, on transforme le vestiaire en chambre, et, tandis qu'on fait ces préparatifs, nous voyons accourir Léopoïd, le Léopold du premier acte, qui nous conte, avec force gestes d'admiration, qu'un voyageur, passant sur le pont, s'est jeté à l'eau pour sauver un pêcheur qui avait glissé dans la rivière et se noyait.

A ce récit, nous dressons l'oreille ; nous nous souvenons d'un détail qui ne nous avait pas trop frappés au premier acte. Mme Colineau nous avait conté que ce qui l'avait le plus touchée en faveur d'Andrésy, c'est qu'un jour, voyant un cocher maltraiter un cheval, il lui avait sauté à la gorge. Et comme elle le louait de sa générosité de cœur et de son courage :

— Oh ! moi, avait-il dit, ce n'est pas ma faute ; quand je vois quelqu'un en danger, homme ou bête, il faut que je me précipite à son secours. C'est nerveux.

Ce doit être d'Andrésy qui a fait des siennes. Il entre derrière Mme Colineau : à sa vue, toute la salle est partie d'un fou rire. Il est trempé de la tête aux pieds, il grelotte ; il ne peut faire un pas sans éclabousser la jeune femme, qui est furieuse :

— Quelle idée d'aller repêcher ce pêcheur î Vous n'avez donc pas réfléchi que vous me compromettiez ! Et si vous y étiez resté, qu'est-ce que je devenais ? Oh ! d'abord, je vous avais donné cinq minutes! Si, au bout de cinq minutes, vous n'aviez pas reparu, je filais! Ou n'est pas égoïste comme ça ! Vous vous êtes dit : Qu'elle s'arrange comme elle pourra : moi, je suis bien tranquille : je suis noyé !

La querelle s'engage entre les deux amoureux : une querelle d'une fantaisie extraordinaire, dont on n'entend que la moitié, car elle fait partir à chaque instant d'énormes fusées de rire.

L'hôtelier apporte au pauvre homme, dont les dents claquent, un breuvage chaud, qui est froid, parce que la cuisine est très loin de la chambre. Il lui prête ses habits. Mais ils sont un peu justes pour d'Andrésy, dont la tournure sous cette veste et sous ce pantalon est d'un grotesque inénarrable.

— Il est affreux ! se dit Mme Colineau. Je ne savais pas qu'il fût si laid.

Il ne se cloute pas de l'effet qu'il produit. Il se répand de nouveau en protestations d'amour : c'est bien d'amour qu'il s'agit! L'hôtelier annonce que M. le sous-préfet, qui vient d'apprendre l'histoire du pêcheur repêché, sachant que M. Colineau et sa femme sont descendus à l'hôtel, leur envoie ses compliments et demande l'honneur d'être reçu.

— Colineau! s'écrie la femme, comment sait-il mon nom ?

C'est Léopold. Il a reconnu Mme Colineau, et la voyant au bras d'un monsieur, il en a conclu que c'était M. Colineau, et il l'a dit à tout le monde, et il a donné l'adresse de Colineau à Paris.

— Ah ! çâ, vous ne pouviez pas prendre vos précautions ? s'écrie-t-elle furieuse, s'adressant à d'Andrésy.

— Est-ce que, je pouvais me douter que Léopold était ici. Mais je ue le connaissais pas, Léopold, c'est vous qui le connaissez, Léopold?

Et la querelle recommence sur nouveaux frais. Enfin : le vin est tiré, il faut le boire. L'hôtelier a rapporté à d'Andrésy ses habits qui sont secs; il a passé dans l'alcôve se rhabiller, et Mme Colineau en profite pour nous raconter comme quoi elle était partie avec l'intention formelle d'aller chez sa cousine, mais qu'au moment de descendre à Barentin, elle a rencontré les yeux de d'Andrésy, et que ces yeux étaient si tendres, si suppliants, qu'elle n'a pu passer outre ; elle est retombée sur le coussin et le train est reparti. Et ce récit est d'une grâce inexprimable, et M11" Réjane l'a dit avec une émotion qui a d'autant plus charmé que c'était le premier moment où l'on pouvait s'attendrir.

D'Andrésy revient dans ses habits. — Il est vraiment bien, comme ça! et puis, ce qu'il a fait, c'est très courageux ! Si nous soupions ! dit-elle gaiement.

Et l'on va se mettre à table, quand, tout à coup... Mais, avant de dire l'incident, il faut que vous sachiez qu'il a été préparé de longue main. Car, au théâtre, rien n'amuse que ce qui a été suffisamment préparé. De temps à autre, à travers les conversations et les querelles des deux amoureux, on a entendu pousser des rugissements de lion. C'est Bidel, le célèbre dompteur, qui a pris logement dans l'hôtel et dont la ménagerie est à côté. Ces lions, eux non plus, ne sont pas là pour des prunes.

Et voilà que Léopold entre effaré, hagard :

— Le lion ! le lion !

Et d'une autre porte jaillit le roi nègre qui se sauve éperdu : — Au secours ! au secours ! le lion !

D'Andrésy saute sur la première arme qui lui tombe sous la main. C'est un parapluie, et il s'élance dans la coulisse.

Mmc Colineau s'évanouit. D'Andrésy revient bientôt triomphant, mais les habits déchirés et l'œil en feu.

Henriette lui demande le détail de sa belle action. Il a bourré le lion à coups de parapluie : l'énorme bête s'est dressée sur ses pattes, a approché le muffle de son visage et alors... alors, elle s'est mise à le lécher doucement. Je ne vous décrirai pas la joie folle de la salle à ce récit ; c'était du délire. Le dompteur est arrivé : il a crié : A bas Brunis ! et le lion a été réintégré dans sa cage.

— Et voilà ! s'écrie Dupuis, qui a fait toute cette narration du ton héroïque de Rodrigue, contant les Maures défaits.

— 0 mon héros ! mon lion ! car c'est toi qui es le lion, s'écrie Henriette enthousiasmée.

— Si nous soupions ! demande d'Andrésy.

— Si nous ne soupions pas ! répond Henriette. Edouard (il s'appelle Edouard) est au comble de ses vœux,

quand la porte s'ouvre. C'est le sous-préfet qui entre, suivi des notables de l'endroit et de l'escorte du roi sauvé. Il a télégraphié au ministre la belle conduite de Colineau : le pêcheur repêché, et uu roi ami de la France sauvé des griffes redoutables d'un lion farouche. Le ministre a répondu qu'il accordait à Colineau la croix d'honneur. C'est la nouvelle que le sous-préfet s'est fait un plaisir d'annoncer luimême à Colineau, et qui sera demain à Y Officiel.

— Il lira ça demain à Y Officiel, s'écrie Mme Colineau. Sur ce mot, d'une drôlerie épique, toute la salle repart

d'un rire énorme. On n'en peut plus ; on écoute à peine la querelle des deux amants que ce nouvel incident a ranimée. Atme Colineau remet à la hâte son chapeau, sa pelisse. Il faut arriver à Paris avant que M. Colineau ait lu Y Officiel, afin de parer le coup, si l'on peut.

Le second acte est impayable ; le troisième aurait le

droit d'être terne ; il enchérit encore sur les deux premiers, et le rire y est porté à son dernier paroxysme.

Henriette, en arrivant chez elle, a appris que son mari, au lieu de rester à la maison, comme c'était convenu, a pris une fausse barbe, mis des lunettes bleues, qu'il a demandé un fiacre et qu'il est parti avec une valise :

— C'est pour me suivre ! s'écrie-t-elle.

Edouard arrive qui augmente son trouble. Il a acheté les journaux en venant. On y raconte tout au long, dernières dépêches, services télégraphiques, les actes de dévouement par lesquels s'est signalé Colineau à Harfleur, et la croix d'honneur qui lui a été donnée pour récompense.

— Il va lire ça! Qu'est-ce qu'il va dire ?

Tout en faisaut son enquête, Henriette apprend que son mari a filé, non par la gare de l'Ouest, mais par celle de Lyon.

— J'ai mon moyen, dit-elle.

Xous ne le devinions pas; nous croyions à quelque artifice de vieux vaudeville. Point du tout : M. Meilhac a imaginé une scène qui est de vraie et bonne comédie.

M. Colineau est revenu de Mâcon, enchanté de son voyage. Il a triomphé de la comtesse. Il y a eu même un moment si délicieux, si délicieux, qu'il s'est écrié dans un transport de reconnaissance : Ah ! comtesse, si vous devez encore quelque chose à votre linge re, n'hésitez pas à me le dire.

Il a été un peu surpris, revenant si vite, de retrouver sa femme au logis, et il lui demande le récit de son voyage. Mais elle ne s'attarde pas à ce compte rendu, et, lui mettant sous le nez le journal révélateur :

— Qu'est-ce que cela ? monsieur ; vous étiez donc à Harfleur avec une femme !

Colineau lit l'article ; il est stupéfait, effaré. Il ne sait ce

que cela veut dire. Il jure ses grands dieux qu'il n'était pas à Harfleur, niais à Orléans. C'est une fumisterie de journal. Et comme il se débat, comme le public se tord de rire, voilà qu'un gendarme à cheval apporte sous pli la nomination de Colineau à la Légion d'honneur.

— Mais c'est une infamie I s'écrie Colineau. On a pris mon nom, on s'est joué de moi î

— Comment voulez-vous que je croie à de pareilles balivernes ? reprend la femme, vous étiez à Harfleur avec une femme !

Et la soubrette entre et dit que Léopold demande à parler à monsieur ; c'est lui, dit- il. qui l'a servi hier soir au souper.

— Nous sommes perdus ! s'écrient Henriette et Edouard. Mais M. Colineau tremble à l'idée de se rencontrer face à

face avec le garçon qui. paraît-il, l'a vu en compagnie suspecte . à Mâcon.

— Je préfère, dit-il, ne pas me retrouver devant lui. Et il file.

Léopold entre ; on ne lui donne le temps de rien dire ; on lui promet une place en Chine ; on le couvre d'or pour faire le voyage et on le flanque à la porte. On est sûr qu'en lui prêtant beaucoup d'argent on ne le reverra jamais.

On respire de cette algarade, quand la soubrette rentre et annonce le prince de Sénégambie. Nouvelle alerte, nouvel effarement. Le prince envoie par un de ses aides de camp à s<:ai sauveur le grand cordon de ses ordres, et le rire reprend de plus belle.

Et Mme Colineau revient à l'interrogatoire qu'elle fait subir à son mari ; et le pauvre homme, pressé par la nécessité, est forcé d'avouer son crime, qui lui sert d'alibi :

— Ainsi, monsieur, tandis que moi je résistais... dit-elle.

— Comment ?

HF.XRI MEILHAC -27:.

— Je veux dire : tandis que moi je me gardais fidèle, vous, monsieur... Oh ! c'est indigne !

Et il s'agenouille et il demande pardon. Doit-elle lui pardonner? Et Edouard, derrière, fait signe que non. Et le mari, repentant et confus, se tourne vers Edouard : « Mais parle donc pour moi, lai dit-il les larmes aux yeux, »

— Parlez pour lui, dit ironiquement la femme-.

Et Ton sort de cette situation par le stratagème le plus simple et le plus ingénieux. Edouard est allé au plus prochain café, et il a écrit une lettre anonyme à M. Colineau, qui dit en substance :

« Monsieur, j'étais hier à Harfleur avec une femme mariée. Je me suis trouvé dans des circonstances telles qu'il m'a fallu donner un faux nom. J'ai pris le vôtre. Pardonnez-moi, et ne faites pas d'esclandre. Tous n'entendrez jamais plus parler de moi. »

La lecture de cette lettre est d'un comique impayable. ( 'olineau a quelque peine à la lire, car l'écriture est déguisée à dessein, et Edouard lui souffle les mots d'avance :

— Tu as de bons yeux, observe Colineau, pour lire ça de si loin !

Yoilà Colineau persuadé : mais il sent quelque pudeur à porter cette croix d'honneur, qu'un autre a méritée pour lui :

— Garde-la, lui dit sa femme, elle te rappellera ton indignité.

La salle aurait croulé sous le rire.

— Et maintenant, reprend Henriette, pour échapper aux commérages que cette histoire va susciter, si nous faisions un petit voyage... en Espagne, par exemple.

— Oui, en Espagne, dit son mari, partons tous les deux.

— Tous les trois, répond d'Andrésy.

— Non, lui dit la femme, vous, vous allez à Rome.

Et le prenant à part :

— Voyez-vous, lui dit-elle, ces choses-là, c'est comme les suicides, quand on s'est manqué une fois, il ne faut pas recommencer.

La pièce est jouée à merveille. On ne saurait trop louer MlleRéjane. Elle a gardé, dans le cynisme d'une situation horriblement scabreuse, une mesure exquise: elle dit toujours juste, avec une gaminerie alerte et un tact exquis. Elle prend tous les tons, même celui de la tendresse, avec une aisance merveilleuse. C'est la Paulette de Gyp en chair et en os.

Dupuis est excellent dans le rôle d'Edouard. Il a un air héroïque et dadais qui est le plus plaisant du monde. Ce n'est pas un casse-cœur avantageux; c'est un amoureux sincère, et quand il répand des larmes, ces larmes, dit-il, qui, pour couler sur le nez, n'en viennent pas moins du cœur, il fait sentir que ces larmes sont vraies, et ses déconvenues n'en sont que plus comiques. C'est un vrai comédien qui joue la comédie comme on fait rue Richelieu. Baron est d'une fantaisie prodigieuse dans le rôle de ce mari confiant, qui donne de son côté des coups de canif au contrat. Lassouche a d'extraordinaires ahurissements dans le rôle de Léopold. Daniel Bac est un très amusant sous-préfet, et MUe Real une piquante soubrette.

Je sais bien qu'il y a eu dans notre affaire un peu d'emballement le premier soir : mais où est le mal ? La vérité est que la pièce est charmante et qu'elle plaira à tous les publics. Et ce succès est obtenu sans décors, sans toilettes, sans mots grossiers , sans affectation de prétendu naturalisme. C'est le simple vaudeville, confinant par endroits à la comédie. Il n'en faut pas davantage pour amuser les honnêtes gens.

30 janvier 1888.

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