YU COUSINE
Il y a quelques mois, le quinzième volume des Annale* du théâtre et de la musique, de Xoël et Edmond Stoullig, paraissait avec une préface signée du nom de M. Henri Meilhac. Dans ce morceau, qui nous parut délicieux, te spirituel académicien avait touché d'une main très légère les petits ridicules de cet amusement de société que l'on nomme la comédie de cercle. Il nous avait conté la façon dont se faisaient les réceptions d'ouvrages et les répétitions, où se trouvaient mêlés les hommes du monde et les comédiennes ; il nous avait lestement croqué deux ou trois types de clubmen... Nous nous dîmes tous, en lisant ce joli et pimpant article de la Vie parisienne : Meilhac devrait bien en faire une comédie.
La comédie est faite : c'est Ma cousine, qui vient d'être jouée cette semaine aux Variétés avec un succès incroyable.
L'auteur, dans ce charmant vaudeville, ne semble avoir pris d'autre soin que de nous mettre sous les yeux un coin des mœurs de notre temps. La trame de sa pièce est si ténue et si fragile que c'est à peine si elle existe et s'il vaut la peine d'en parler. Il n'a d'ailleurs attaché, je crois, nulle importance à la fable à l'aide de laquelle il reliait les uns aux autres les croquis de mœurs parisiennes qu'il faisait dénier devant nous. Xous suivrons son exemple ; nous ne
laisserons tomber la lumière que là où il a cru devoir la porter.
M Riquette, l'actrice à la mode, est aux mains de sa manicure, quand on lui fait passer une carte : M. Champcourtier. Elle ne connaît pas M. Champcourtier. Mais, justement, la manicure, qui lui apporte chaque matin à sa toilette tous les potins de la ville, vient de lui conter que Mme Champcourtier est la maîtresse du jeune et beau Raoul, baron d'Arney la Hutte, le camarade de cercle de son mari.
— Faites entrer, dit Riquette, dont la curiosité s'éveille.
Champcourtier entre, et Riquette étouffe de rire :
— On a beau en avoir l'habitude, c'est toujours amusant d'en voir un !
Champcourtier la voit rire et il rit aussi. Champcourtier est un clubman, ou plutôt c'est le clubman. Il vit pour son cercle, ne trouve rien de bon ni de beau comme d'être de son cercle, ne fait jamais un pas sans se demander ce qu'en pensera le cercle. Son cercle joue tous les ans quelques pièces inédites, spécialement écrites pour le cercle, par quelques-uns des membres du cercle. Il en a fait une... oh ! mon Dieu, c'est peu de chose... le Piston cTHortense... Il l'apporte à la célèbre comédienne... Si elle voulait l'entendre...
Riquette fait un geste de dénégation épouvantée.
Si elle voulait tout au moins la lire... il y a un rôle pour elle... le principal... Du cercle, la pièce pourrait passer au théâtre... Ce serait un grand honneur pour le cercle...
Rien ne peut vous donner une idée de la fatuité naïve et quelque peu sotte de ce Champcourtier et de la malice avec laquelle Riquette le tourne et le retourne, se payant de face , de profil et de dos le spectacle de ce dindon qui
fait la roue. Xotez que le clubman, c'est Baron, qui ne se contente pas, cette fois, d'être un amusant grotesque, mais qui joue le rôle en vrai comédien. Quant à Riquette, c'est M"e Réjane, et jamais elle n'a été plus fine, plus spirituelle, avec ce petit ragoût de modernisme dont la saveur est chez elle si irritante.
— Laissez-moi votre pièce... je la lirai... nous verrons. Riquette n'a pas, le moins du monde, vous le pensez
bien, l'idée de lire l'élucubration de cet imbécile. Mais voici qu'on lui annonce une dame Florestine , qui insiste pour entrer. Florestine arrive, la tête encapuchonnée d'une épaisse voilette. Elle l'enlève devant l'actrice :
— Je suis la baronne d'Ara ey la Hutte.
Oh ! mais voilà qui devient intéressant ! Cette M/'" d'Arney la Hutte est la femme de ce jeune don Juan qui a séduit Mme Champcourtier, l'auteur du Piston cVHortense. Que vient-elle faire ici ?
La dame tire une lettre de sa poche :
— Vous avez connu, demande-t-elle à la comédienne, le baron Briquet, mon oncle ?
— Le baron, répond Riquette (et il faut entendre Réjane dire la phrase d'un ton à demi ému en baissant les yeux), le baron a été très bon pour ma mère ; c'est lui qui m'a élevée ; je lui dois tout.
La lettre que tend Clotilde est du baron. C'était (car il est défunt) un philosophe fin-de-siècle que ce baron. Il s'était bien aperçu que sa nièce avait en elle l'étoffe d'une simple bécasse. Il lui avait dit à son lit de mort :
— Si jamais tu te trouves dans quelque embarras inextricable, porte cette lettre à Riquette : elle t'en tirera, en mémoire de moi.
— Et voilà pourquoi je viens, ma cousine...
Car elles sont cousines de la main gauche. Clotilde a un
grand chagrin. Un petit bleu trouvé par elle dans la poche de son mari, M. d'Arney la Hutte, lui a appris les relations de l'infidèle avec Mme Chanipcourtier. La pauvre petite adore son mari ; elle ne veut pas qu'il aille au rendez-vous marqué par le petit bleu. Elle a la tête perdue... Que doitelle faire ?
Riquette n'est jamais embarrassée. Elle a son plan : elle tournera la tête à ce mari, le fera rompre avec sa maîtresse et le rendra à sa femme.
Diantre ! le projet a des inconvénients qui sautent aux yeux de Clotilde. Une fois le beau Raoul conquis, la comédienne le lui rendra-t-elle !
— Oh ! nous, dit Riquette, nous ressemblons aux maîtres d'armes; nous traitons l'amour, comme ils traitent l'escrime : affaire de métier simplement.
— Oui, mais s'il vous prenait envie d'aller sur le terrain ?
Rien à craindre. Riquette est une honnête fille à sa manière. Elle n'a jamais qu'un amant à la fois ; et, pour le moment, elle est folle de Gaston. Le difficile, pour elle, est de s'introduire dans la place. Eh ! parbleu ! n'a-t-elle pas là le manuscrit de Chanipcourtier.
— ■ Dites à votre mari que l'idée vous a pris de faire jouer chez vous la comédie de société, que vous avez fait une démarche près de moi, que je vous ai proposé de jouer le Piston cVHortense. Je me charge du reste.
La chose est ainsi convenue. Et tout de suite, elle écrit au beau d'Arney la Hutte une déclaration en règle : elle l'a vu dans une loge, elle s'est éprise de son air distingué ; elle ne peut résister à l'envie qu'elle a de le lui dire. Elle n'espère rien de cet amour.
Et tandis qu'elle écrit, cherchant ses mots, car elle est plus habituée à recevoir des déclarations qu'à en faire,
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Gaston entre ; elle ne se dérange point, et il lit par-dessus son épaule. Il est un peu étonné. Ah ! la jolie scène ! vraie, mais d'une vérité d'aujourd'hui, et piquante, et osée, et spirituelle! Gaston voudrait bien avoir des explications: on ne lui en donnera pas ; on ferme la lettre devant lui ; on l'envoie par un domestique à son adresse. Et il sera bien gentil ! et il aura confiance en sa petite Riquette adorée.
Et après avoir dit qu'il donnera un coup d'épée au baron, il se laisse ensorceler à cette charmeuse de Réjane ; elle rit et il rit.
— El pour me récompenser d'avoir été bien gentil... ? demande-t-il.
Il la prend dans ses bras, elle résiste faiblement, quand la porte s'ouvre. C'est la femme de chambre qui apporte une lampe ; tous deux se remettent droits sur le canapé , tandis que la bonne affecte de regarder par la fenêtre. Le jeu de scène est d'un comique achevé.
Comme nous ne re verrons plus Gaston, disons tout de suite que Cooper a joué le rôle avec beaucoup de naturel, de gaieté et de bonne grâce.
C'est d'un bout à l'autre un délice, que ce premier acte. Jamais je n'ai vu un tel pétillement de mots plaisants; et ce ne sont pas des mots d'auteurs. Il n'y en a pas un qui ne décèle un caractère ou qui ne mette en relief un détail de mœurs. Tout cela est d'une observation très aiguë et d'un esprit étincelant.
Je ne conteste pas que nous n'ayons été un peu surpris à l'entrée de la baronne d'Arney la Hutte, chez la comédienne; cette démarche insolite aurait pu être mieux préparée. Mais je vous l'ai dit : la trame sur laquelle Meilhac a brodé sa comédie n'a point de consistance, et il n'y faut pas prendre garde.
Au second acte, nous sommes chez le beau d'Arney la
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Hutte. Il vient de recevoir la lettre de Riquette. Il est flatté , très flatté; pas étonné, mais très flatté. Lui aussi, c'est un fat, comme Champcourtier, son ami, mais un fat d'un autre genre. Champcourtier a l'amour-propre de son cercle ; lui, sa vanité, c'est d'être aimé des femmes. Et la vérité est que ce sot en est aimé. Sa petite femme en est folle, à la lettre ; et Mme Champcourtier est capable pour lui des plus graves inconséquences.
Riquette, qui est uue fine mouche, a jugé d'un coup d'œil le pèlerin. Pour séduire un autre homme, elle mettrait en œuvre toutes les ressources de son esprit endiablé : elle n'y fera pas tant de façon avec ce don Juan béat ; elle n'aura qu'à le regarder d'un œil perdu et à lui dire d'un ton pâmé : Je vous aime ! le nigaud donnera dans le piège.
Ce personnage était destiné à Dupuis ; Facteur Ta refusé, et il a eu bien tort; car il y eût été aisément exquis; personne ne rend comme lui ces grands dadais qui se savent aimés des femmes et trouvent tout naturel de l'être. Mais le rôle n'était pas au premier plan, seul, en pleine lumière : Téminent artiste l'a, paraît-il, jugé indigne de lui. Ah! qu'il a eu tort ! qu'il a eu tort ! et qu'ils ont tort ceux qui mesurent l'importance d'un rôle au nombre de lignes qu'il comporte. L'autre jour, Coquelin a obtenu un succès énorme en jouant dans le Hisantltrope un rôle qui n'a qu'une scène, celui du valet Dubois. Eaymond a hérité du Raoul dédaigné par Dupuis. Peut-être n'a-t-il pas dans son jeu la finesse, la variété, et surtout la sincérité qu'y aurait portée son camarade ; mais il possède une fantaisie très amusante, encore qu'un peu monocorde. Il a beaucoup plu.
Mme d'Arneyla Hutte n'avait pas, sans un petit tremblement, appris à son Raoul la démarche qu'elle avait faite en priant Mlle Riquette de venir chez elle jouer la comédie
de société. Mais Raoul est ravi de l'incident. Evidemment Riquette n'a accepté que pour se rapprocher de lui. Mme Champcourtier est bien jolie, mais Riquette est si séduisante ! et puis Riquette est célèbre ! Au cercle, tout le monde parle de Riquette! Quel honneur ce sera pour lui, d'avoir triomphé, et triomphé sans combat de Riquette.
Elle arrive, languissante, énamourée; elle lance à son Raoul des regards chargés de passion et Raoul fait le ,uros dos ! Ah ! comme elle respire la jalousie, quand Mmc Champcourtier entre au bras de son mari !
Comme ce Meilhac est imprévu, et comme il est Parisien ! Nous nous étions imaginés que Victorine Champcourtier arrivant, nous aurions des scènes de jalousie, l'une vraie de Clotilde La Hutte, l'autre fausse de Riquette.
Mais Mme Champcourtier est dans le train ; c'était jadis une belle fille, très pauvre, fort instruite, qui a donné dans l'œil de M. Champcourtier et qui a eu le talent de se faire épouser. Elle est d'allures dégagées et libre de langage ; la voilà ravie d'être en rapport avec une étoile. Elle va s'asseoir à côté de Riquette, elle lui offre son amitié, pour un rien elle la tutoierait. Soyez sûrs qu'elle la tutoiera et lui donnera, un peu plus tard, si Riquette veut bien s'y prêter, des noms d'oiseau. Cette perspective n'est qu'entr'ouverte d'une main légère et délicate dans la comédie. Mais il n'en faut pas davantage pour éveiller notre curiosité sur ces relations ou plutôt promiscuités qui s'établissent si facilement aujourd'hui entre mondaines et actrices.
Il s'agit de répéter le Piston oVHortrnse. Comme la pantomime est à la mode, M. Champcourtier a mis sous forme de pantomime, les premières scènes, le prologue de son vaudeville. C'est lui qui donnera la réplique à Riquette. Tl lit d'abord le scénario : Adèle, jalouse de Gustave, l'a enfermé à triple tour dans la chambre. Gustave veut briser
la serrure. Adèle le menace, s'il s'en va, d'aller elle-même au bal public et d'y danser des pas échevelés. Et voilà que Mlle Réjane esquisse une imitation des danses de G-rilled'Égout et de la Goulue. Rien de plus hardi et de plus discret tout ensemble que cette parodie, faite par l'actrice, avec une grâce exquise. Elle n'a pas plus tôt fini que l'on crie Us avec fureur ; toutes les têtes sont en l'air dans la salle. C'est du délire.
On oublie Meilhac pour son interprète ; patience î L'auteur va reprendre ses droits. Il va renouveler l'attention et le rire par une trouvaille de vaudevilliste.
Champcourtier, pour une raison ou pour une autre, a été obligé d'abandonner son rôle. Raoul La Hutte l'a repris ; le voilà en face de Riquette ; Riquette profite des libertés que lui offre la pantomime qu'elle joue pour lui exprimer son amour; Raoul lui répond dans le même langage; Mm Champcourtier, de son côté, fait par gestes des représentations à Raoul, tandis que Mm0 La Hutte exprime, par gestes également, ses inquiétudes et son chagrin. En sorte que la pantomime devient, sans qu'on puisse dire au juste l'instant où se fait le changement, une scène de la vie réelle, jouée sous les yeux du principal intéressé, M. Champcourtier, qui n'y voit que du feu.
L'idée était si ingénieuse, si inattendue, qu'au moment ' où le public en a surpris le secret, un fou rire a couru dans toute la salle. Je ne crois pas que, depuis le second acte des Surprises du divorce, on eût jamais ri de si bon cœur à une première représentation.
Raoul a beau être pressé par Riquette. Il a pour le soir un autre rendez-vous ; et c'est précisément cet autre rendez-vous qu'elle veut empêcher. Mais elle a affaire à une espèce de coq d'Inde qui croit faire beaucoup pour elle en lui promettant un autre jour. Heureusement, elle surprend
l'adresse de la maison meublée où doivent se rendre Mme Champcourtier et son amant, et cette maison meublée est tenue justement par sa manicure, une femme tout à elle. Elle ira, et verra bien à troubler ce tête-à-tête. M. Champcourtier a, lui aussi, par un artifice de vaudevilliste qui est d'une nouveauté impayable, entendu le nom de la rue et le numéro. Xous voilà du pain sur la planche pour le troisième acte.
C'est peut-être le plus original des trois ; c'est en tout cas le plus parisien. Biquette, grâce à la complicité de la manicure, s'est installée dans la chambre garnie où Mme Champcourtier doit venir attendre son amant. N'ayez pas peur; ces deux femmes ne se mangeront pas le nez. Trop fin de siècle toutes les deux pour cela ! Hmc Champcourtier commence par dire, moitié figue moitié raisin, qu'elle tient à son Raoul, qui est vraiment bien gentil, et qu'elle entend ne pas le céder.
— A la bonne heure ! observe Riquette, mais ce sera un scandale! Moi, cela m'est indifférent. On dira : Tiens, tiens! cette petite Riquette!... Je n'ai rien à perdre, tandis que vous !...
Cette réflexion frappe Yictorine. C'est que la fortune appartient tout entière au mari. Que deviendrait-elle si elle était répudiée ? L'entretien prend un tour plus aimable. Après tout, Raoul n'est pas déjà si séduisant, et Riquette a tant d'esprit, l'enjôleuse! On est sur le point de s'entendre, quand une voix les fait tressaillir.
C'est celle de M. Champcourtier.
— Ciel ! mon mari.
Et Yictorine se sauve, laissant sur le canapé sa pelisse et suivie de Riquette, qui lui ouvre une chambre à côté.
Voilà encore une scène merveilleuse. Champcourtier entre :
— Personne î dit-il, et la pelisse de ma femme sur le canapé. Ça y est ! Que je suis fâché d'être venu ! J'ai eu tort! Je me disais tout le long de la route que j'avais tort- Qu'est-ce qu'on va dire au cercle? Comme c'est ennuyeux! Quand les valets de pied me passeront mon paletot, ils prendront des airs de condoléance. Mes amis me diront : «. Voyons, ça n'est pas une raison pour ne pas faire notre partie de piquet. » Mon Dieu! que je suis fâché d'être venu !
Nous pouffions de rire à ces plaintes d'un genre si nouveau ! et si vous saviez comme Baron était drôle en les disant ! Réjane entre ; étonnement de Champcourtier. Mais Réjane lui conte histoires sur histoires pour expliquer sa présence.
— Fort bien ; mais cette pelisse, c'est la pelisse de ma femme !
Et Réjane, un moment désarçonnée, se remet et lui enfile un autre conte d'où il résulte qu'il n'y a rien de plus simple que la présence de cette pelisse. C'est que Mme Champcourtier, se défiant de lui et l'ayant vu partir, l'avait suivi pour le confondre.
Il y a à ce récit toutes sortes d'objections ; Baron les présente l'une après l'autre et Riquette les réfute toutes, et tout ce qu'elle dit a l'air si vraisemblable que Baron s'écrie émerveillé :
— Je donnerais cent sous pour que tout ce que vous me dites ne fût pas vrai, tant c'est joliment arrangé !
Ce mot a soulevé une hilarité énorme. Yoilà M,uc Champcourtier remise aux mains de son mari, qui lui demande pardon. Quant à Riquette, puisqu'elle est venue, soidisant, pour Raoul, elle reste, et, de fait, voici que Raoul,x qui s'était rendu au rendez-vous, la bouche enfarinée, et qui n'y trouve plus Mme Champcoutier, sur laquelle il avait
dr<»it de compter, demande, mais là très sérieusement, à Riquette de prendre sa place.
C'est un imbécile, ce Raoul, soit: mais il est bien pressant, et il a des façons d'embrasser ! Riquette est honnête tille; elle veut tenir le serment fait à sa cousine M""' La Hutte, et lui renvoyer son mari indemne, mais la scène prend un tour fâcheux pour sa vertu, quand elle s'avise d'un stratagème.
Mais, pour le comprendre, il faut être au courant d'une histoire qui a été contée au premier acte et dont je ne vous ai encore rien dit, parce qu'elle n'est qu'un moyen de dénouement. Raoul La Hutte est le fils d'une mère dont la fidélité comme épouse était sujette à caution. Il conte qu'à son lit de mort sa mère lui a révélé qu'il était le fils du baron Briquet.
— Vous pensez, dit-il, si ça m'a porté un coup. Je croyais être le fils du duc Mora.
Plus tard, il lui est arrivé une aventure bien désagréable. C'était à l'Opéra. Il serrait de fort près une jolie danseuse; voilà qu'au moment psychologique, crac, elle lui révèle qu'elle est la fille du baron Briquet :
— Ma sœur, alors !
Et il s'est sauvé, sans demander son reste.
C'est là-dessus qu'a tablé Riquette. Au moment où Raoul, qui la poursuivait, fuyant à travers la chambre, l'a saisie et lui dit :
— On n'est pas plus jolie et plus spirituelle que vous !
— J'ai de qui tenir, lui répond-elle. Je suis la fille du baron Briquet.
— Encore ! s'écrie Raoul.
Il s'arrête et les bras lui tombent. A cet encore si plaisant, nous nous serions roulés de rire ! Dès lors la pièce est terminée. Il serait assez difficile d'en
tirer une morale quelconque. C'est de la mousse de parisine, une mousse pétillante et qui pique. La pièce est jouée à ravir ; j'ai parlé, chemin faisant, des artistes, et surtout de Mlle Réjane, qui a tourné toutes les têtes par le naturel, la variété et la grâce piquante de son jeu. Il ne me reste plus qu'à mentionner l'excellente Mme Crosnier, qui dit magistralement le rôle de cette vieille intrigante, moitié manicure, moitié entremetteuse. Je ne dirai rien de Mlles Crouzet et Lender ; elles sont très jolies et leurs rôles sont délicieux : c'est tout.
3 novembre 1890.