‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 27 sur 35 · L'AGE INGRAT · texte numérisé non relu

L'AGE INGRAT

Le Gymnase a donné cette semaine la première représentation d'une comédie en trois actes : VAge ingrat, de M. Edouard Pailleron. L'œuvre a beaucoup réussi, et elle est en effet jolie, spirituelle et gaie.

Je ne serais pas étonné si M. Edouard Pailleron n'était point parti, pour composer sa pièce, de l'idée qui est indiquée par le titre et que j'expliquerai tout à l'heure; je croirais volontiers qu'il a eu pour premier objectif de peindre au vif un coin peu connu de la société parisienne, et de le transporter tel quel à la scène, comme Gondinet avait fait pour le Club.

Vous vous rappelez bien cette aimable pièce du Club que le Vaudeville a jouée, il n'y a pas longtemps, avec beaucoup de succès. Gondinet s'était dit d'abord : « Il s'agit de nu »ntrer sur la scène un club parisien avec tout le détail de sa vie extérieure ; d'en tirer pour ainsi dire une photographie animée et vivante. » Après quoi, il avait cherché Faction qui devait s'agiter dans ce cadre. Eh! bien, je ne

serais pas éloigné de penser que M. Pailleron a procédé de la même façon. Il a d'abord été séduit par la curieuse originalité du cadre, que lui avaient fournie certains salons parisiens ; il n'a songé qu'ensuite à cette donnée de l'âge ingrat, d'où il devait tirer le tableau qu'il mettrait dans ce cadre ingénieux.

Parlons donc tout d'abord du cadre, puisque dans cette sorte de pièces l'accessoire devient le principal. Vous vous souvenez que, dans celle de Gondinet, on ne voyait le club qu'au second acte. Le premier était consacré à nous expliquer l'action qui devait traverser ce lieu de plaisir. Il en va de même dans Y Age ingrat. C'est au second acte que nous nous trouvons dans le salon qu'a voulu peindre M. Edouard Pailleron.

Quel est donc ce salon ?

Mon Dieu ! je ne sais pas s'il en existe beaucoup d'exemplaires à Paris. Mais tous les Parisiens en connaissent, sinon de fait, au moins de réputation, deux ou trois. Ce sont des salons cosmopolites, tenus par des étrangères très riches et très brouillonnes, avides de plaisir et de célébrité, qui les ouvrent à tout venant. Regardez la scène du Gymnase au moment où le rideau se lève sur le second acte. Nous sommes chez la comtesse Julia, dans une maison de campagne qu'elle vient de louer aux environs de Paris. Elle n'a pas fini de s'y installer, car les malles encombrent la chambre pêle-mêle avec un piano d'Erard, un canapé superbe et deux chaises, qui composent l'ameublement. Un tapissier pose des sonnettes, tandis qu'un artiste aux cheveux mélancoliques joue du piano pour une jeune femme accoudée, qui a l'air de s'enivrer de sa musique et de se figurer, au fond du salon, une escarpolette, sur laquelle de jeunes femmes se balancent en poussant des éclats de rire. De nombreux groupes circulent à travers les appartements ;

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on voit là des types et dés costumes de tous Les pays: des caftans verts, des chapeaux à plumes de généraux mexicains. des bonnets grecs ; on baragouine tous les jargons, on flirte ; les femmes écoutent complaisamment les propos lestes ou se sauvent en riant comme des folles.

Il ne manque qu'une personne à cette réunion : c'est la maîtresse de la maison. C'est le jour de sa fête et elle est absente, et personne ne sait quand elle rentrera, ni même si elle rentrera. Les domestiques n'ont point d'ordres. Le maître d'hôtel traverse de temps à autre le salon, tout effaré. Combien sera-t-on à table aujourd'hui ? C'est que tous les jours il voit de trente à quarante personnes qui arrivent, sans façon, pour déjeuner ; on en met, un peu partout, quand la salle à manger est pleine : dans les boudoirs, sur les causeuses, et tout ce monde rit, mange et boit, aussi librement, plus librement même qu'à l'hôtel. On est toujours assez invité chez la comtesse.

— Pourriez-vous, demande un survenant à un monsieur qu'il rencontre, m'indiquer où est la maîtresse de la maison?

— Je n'ai pas encore eu l'honneur de lui être présenté, et ne la connais pas.

— Oh ! pardon, Monsieur !

— Comment donc !

Une grande table est chargée de bouquets ; ce sont les bouquets que l'on doit offrir à la comtesse pour sa fête. On lui prépare une surprise.

Un des boute -en-train de la maison a composé des couplets de circonstance sur un air de pont-neuf. Il distribue les bouquets et les parties de musique pour une répétition. On appelle à grands cris le pianiste mélancolique; il accourt , et sur son épaule on voit à plein le tracé d'une joue qui a imprimé là sa poudre de riz et son rouge. Tout

le monde se pâme de rire. Effacez donc ça, lui dit-on, et il allonge ses bras sur le clavier, protestant contre la musiquette qu'on lui fait jouer, et voilà toute la compagnie qui chante et détonne, et l'on s'interrompt pour rire encore.

Ah ! voilà la comtesse ! Elle entre comme un tourbillon. Elle a monté à cheval, vu trente fournisseurs, fait trente visites, et son récit est ponctué de : Tiens! c'est vous, général... Ah ! bonjour, mon prince... Il y a bien longtemps qu'on ne vous a vu, mon cher poète, etc.. Sa fille, un bébé de six ans, saute sur ses genoux, elle la couvre de baisers. Mylove! ah ! rriy love.'... Et tout à coup : Allons, va jouer! Laisse-nous... Et elle la renvoie.

C'est le type de la vie décousue que cette bonne comtesse. Elle a de l'esprit, de la grâce, mais pas l'ombre d'un préjugé. Elle n'est venue à Paris que pour s'amuser, et elle s'amuse. Son grand désir est de connaître toutes les illustrations du temps ; elle les a toutes dans son salon ; il suffit de s'être fait un nom, si petit qu'il soit, pour y avoir ses entrées. En revanche, elle ne peut venir à bout de se faire présenter les vraies gloires.

— Nous avons invité sept fois M. Renan, dit un de ses amis, il n'est jamais venu.

Tel est ce salon exotique et bizarre que M. Edouard Paillerona peint avec une extraordinaire vivacité de touche. Tout cela est vivant et parlant; ceux mêmes à qui il n'a jamais été donné de voir ce monde cosmopolite sentent dïnstinct que ce crayon doit avoir été pris sur nature, que tout ce désordre est vrai, et que c'est ainsi que les choses se passent dans cette société excentrique.

Voilà le cadre de la pièce : quelle sera la pièce?

C'est ici que M. Edouard Pailleron s'est préoccupé de ce qu'il appelle l'âge ingrat. Il est à présumer que cette idée

lui roulait depuis longtemps dans la cervelle et qu'il cherchait l'occasion d'en tirer une comédie. Il l'avait déjà abordée par un très petit côté dans cette aimable bl ue bfce que jouaient si gentiment à la Comédie-Française Got et Mlle Royer, et qui avait nom : h- Dernier Quartier.

Vous savez sans doute ce que M. Octave Feuillet entend par Y âge de la crise chez les femmes ; eh ! bien, Yâge ingrat est la crise des hommes. Il arrive un moment où l'homme n'est plus précisément un jeune homme, ni même un homme jeune, et n'a pourtant pas encore pris rang dans l'âge mûr. Il sent alors dans tout son être je ne sais quelle inquiétude, ce sont les approches de la transformation qui le travaillent.

S'il a mené jusqu'alors une vie extrêmement régulière, si, après une adolescence parfaitement chaste, il a, sans transition, épousé une bonne femme à qui il se soit honnêtement voué, dame ! cette gourme qu'il n'a pas jetée lui remonte au cerveau et au cœur. Les sottises qu'il n'a pas faites bouillonnent au fond de son âme, et s'échappent par la moindre fissure.

Si, au contraire, il a jeté ses passions et sa vie aux quatre vents, il éprouve un je ne sais quel besoin de rentrer dans la paisible régularité de la vie bourgeoise, d'épouser une brave femme, qui lui mettra des boutons à ses chemises et veillera à la bonne confection d'un pot-au-feu sérieux. L'âge ingrat se placerait donc entre trente-cinq et quarante ans.

Il y a sur ce thème de longs développements qui ouvrent le premier acte de la pièce nouvelle. Ils ont, à mon avis, deux défauts. Le premier, c'est de n'être pas fort précis. J'ai ramené à des limites plus certaines que n'a fait l'auteur cet âge ingrat dont il parle. J'ai bien vu qu'à la première représentation, quand le personnage chargé de la

chose a eu défini (si cela s'appelle définir) l'âge ingrat, nous nous regardions tous : les jeunes gens de trente-cinq ans se disaient tristement : Il paraît que nous touchons à l'âge ingrat ; et les vieilles barbes de cinquante ans pensaient à part elles : hé ! hé ! il paraît que nous sommes encore dans l'âge ingrat.

Il plane sur cet âge, qu'a découvert M. Edouard Pailleron et qu'il a essayé de caractériser, une incertitude fâcheuse qui laisse l'esprit légèrement indécis sur ce que l'auteur a voulu exprimer au juste.

Le second défaut, c'est que toutes ces théories ne trouvent pas leur preuve et leur conclusion dans la pièce qui va se dérouler sous nos yeux. Il est inutile d'étaler des expositions de principes, comme s'il s'agissait d'une comédie en cinq actes, d'une grande comédie en cinq actes, lorsqu'on doit assister à un vaudeville agréable dont le premier mérite sera la peinture exacte de l'intérieur d'un salon. Voilà ma double critique.

La pièce de Pailleron me rappelle ces aéronautes qui entassent dans leur nacelle des monceaux de provisions, un arsenal d'armes à feu, un magasin de pelisses fourrées, et qui s'en vont quelques heures après descendre à Meaux, où ils sont reçus par M, le maire, le maire des Saltimbanques. Je ne garde donc de toutes ces théories que la façon brillante dont elles sont exposées. M. Edouard Pailleron est un écrivain qui sait sa langue, et qui prend la peine d'avoir un style à lui. On peut lui en savoir gré, même alors qu'on trouve qu'il se donne beaucoup de mal en pure perte.

L'Age ingrat se personnifie dans trois hommes, Fondreton, de Sauves et La-hirel. Lahirel est le garçon ennuyé du célibat qui songe vaguement au mariage. De Sauves, marié à une très jolie femme, l'a, il est vrai, abandonnée pour courir après la comtesse Julia; mais il commence à en

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avoir assez de toutes ces folies, et il ne demanderait pas mieux que de revenir à sa femme. Il a traversé la crise : il est au bout. Fondretun commence au contraire.

Fondreton est un savant, qui jusqu'à ce moment n'avait rêvé que les prix de l'Institut, et qui travaillait à je ne sais quel grand ouvrage sur l'anthropologie. De Sauves a eu la funeste idée, un jour, de le présenter chez la comtesse .Iulia. Sa jeunesse, longtemps comprimée, a fait tout d'un coup explosion. Voilà que désormais sa femme lui paraît fade. Ce savant déchaîné se jette à corps perdu dans les plaisirs du salon cosmopolite que j'ai décrit plus haut.

Il en devient l'âme, c'est lui qui organise les fêtes, qui fait répéter les chœurs ; c'est lui qui aspire à remplacer de Sauves dans les bonnes grâces de la maîtresse de la maison. Cette position n'est pas une sinécure : elle coûte gros ; Fondreton dépense beaucoup de temps et d'argent ; il est impossible que sa femme, la pauvre petite Mme Fondreton, ne s'en aperçoive pas. Elle a surpris un carnet où son mari inscrit ses dépenses :

Un bouquet, 3u francs.

Une bague, 150 »

Des points ! 500 francs ! ces points ne lui sortent pas de la tête.

Le difficile dans une pièce de ce genre, c'est de donner au monde comme il faut du premier acte un prétexte plausible pour pénétrer dans le monde excentrique du second. Ainsi, dans le Mari à la Campagne, il fallait mettre M"10 Colombey et Mlue d'Aigueperse en face de la jeune veuve (nous dirions aujourd'hui la cocotte) à qui M. Colombey faisait la cour.

Les auteurs avaient imaginé, contre toute vraisemblance, une quête de charité. C'était une de ces conventions dra-

niatiques que le public accepte toujours quand elles prêtent à de? coups de théâtre amusants.

M. Edouard Pailleron a eu besoin d'un personnage qui fût comme un trait d'union entre le monde éminemment bourgeois de M. Fondreton et le salon de la comtesse Julia. Il l'a trouvé dans le personnage de Mme de Sauves. Mme de Sauves est une femme parfaitement honnête, mais séparée de son mari, lequel a fait toutes sortes de frasques, et elle promène à travers son monde une manière de cousin, M. Désaubiers, diplomate de cinquante ans, devenu l'attentif, ou, si vous aimez mieux, lepatito de la jeune femme, et accepté comme tel par la société où elle vit.

Ce vieux garçon a son idée en se posant ainsi en protecteur d'une jeune femme délaissée. Il espère un jour profiter de la situation, et il cultive sournoisement les ressentiments de Mm- de Sauves contre ce mari qui, lui, ne demanderait pas mieux que de se repentir.

Ces deux personnages peuvent, à tonte rigueur, se présenter chez la comtesse Julia. Et en effet, il est convenu au premier acÈe que M. Désaubiers donnera son bras à Mnie de Sauves, et que tous deux s'en iront chez la comtesse Julia, dans ce salon bizarre, réclamer M. Fondreton, le mari de cette pauvre Mme Fondreton qui ne peut faire elle-même cette démarche compromettante.

Mme de Sauves tombe donc au milieu de toute cette foule bigarrée qui emplit les salons de la grande dame cosmopolite. Elle demande une audience, que la comtesse trouve moyen de lui accorder au milieu des futilités, des plaisirs et des intrigues qui absorbent tout son temps.

Cette entrevue de l'honnête femme avec la femme douteuse, c'était la scène à faire, et elle a été merveilleusement faite. Il eût été facile d'obtenir un succès très bruyant, mais de mince aloi, en laissant la femme du monde écraser

de son mépris l'immorale étrangère. M. Edouard Pailleron dédaigne, et il faut l'en louer, ces applaudissements faciles.

Il a voulu que cette comtesse Julia tînt tête S M"11' de Sauves dans cet entretien , et gardât même sur elle cette sorte de supériorité que donnent toujours le maniement facile de l'ironie et le dédain de tous les préjugés sociaux. Vous rappelez-vous le ton, l'accent et les allures de Mme Pasca dans Fannij Lear/ Julia les transporte dans la pièce de M. Edouard Pailleron. Elle a, elle aussi, ce sangfroid persifleur, ces phrases cinglantes, ces intonations brèves et moqueuses, aiguisées encore par un léger reste d'accent anglais, qui donnaient tant de saveur au personnage de Fanny Lear.

La comtesse Julia a sur sa partenaire un avantage marqué, car elle l'a reconnue tout de suite, et Mme de Sauves croit qu'elle est une étrangère pour la comtesse. Si bien que, lorsque Mme de Sauves, piquée de la froideur impertinente de la comtesse, lui rappelle par une désobligeante allusion qu'on, n'a jamais vu son mari (le comte Julia), la dame étrangère lui peut river immédiatement son clou en lui faisant observer avec une exquise et insolente politesse qu'il y a en effet beaucoup de femmes que leurs maris ont quittées.

— Je suis madame de Sauves, s'écrie la jeune femme, se levant indignée pour couper court à ces allusions.

— Je le savais, répond l'autre avec un calme railleur. M'ne de Sauves vient réclamer le mari de son amie,

~Mm,: Fondreton :

— Voyez comme je suis bonne ! répond la comtesse. Vous ne me demandiez qu'an mari, je vous en donne deux.

Et elle sonne une femme de chambre,

— Faites venir M. de Sauves, dit-elle.

Et M. de Sauves, qui en effet est chez elle, arrive, se

trouve pris au piège et veut offrir le bras à sa femme, qui se redresse avec la fierté d'une femme outragée et accepte celui de son vieil amoureux.

C'est là une maîtresse scène, qui a ce mérite, toujours fort rare, d'être absolument neuve, de nous transporter loin des conversations connues, des situations traditionnelles. Tout ce second acte est charmant ; rien n'est plaisant comme le manège de la comtesse entre ses deux amoureux, M. de Sauves et Fondreton , l'un dont elle est lassée, l'autre dont elle ne veut pas, envoyant chacun d'eux tour à tour essayer les sonnettes, tandis qu'elle écoute les déclarations de l'autre.

Tous deux sont évincés par un troisième larron, dont le triomphe est annoncé de la façon la plus imprévue et la plus originale. On a raconté au commencement de l'acte qu'un certain général, quand il est décidément du dernier bien avec une jolie femme, a l'attention délicate de lui envoyer la musique du régiment. Nous n'avions fait qu'une attention médiocre à ce récit. Mais voilà que tout à coup, au milieu dos déclarations passionnées de ces deux amoureux qui se disputent le cœur de la comtesse, éclate dans le lointain une musique militaire... un fou rire s'est élevé dans toute la salle.

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'au troisième acte tout s'arrange, que Mmc de Sauves (après des scènes trop longues et un peu ennuyeuses) pardonne à son mari ; que Mme Fondreton admet le sien à rentrer en grâce. Il serait un peu vide ce troisième acte, s'il ne s'y trouvait une scène délicieuse, qui ne tient en rien au second acte, ni à l'idée mère de la comédie.

Vous vous rappelez qu'il y a dans la pièce un jeune homme, qui après avoir abusé de la vie, songe à se marier, mais qui ne se décide pas vite. Car le métier d'épouseur en

perspective est plein d'agréments. On est choyé des mères, on est le point de mire des attentions des jeunes filles. I n'y a pas d'état plus délicieux au monde. Lahirel (c'est le nom de ce garçon sur le retour) exploite la situation, et, quand il est brûlé dans une famille, passe à une autre. C'est ainsi qu'il va prendre congé de la famille Hébert, chez qui il a habité quelque temps, en qualité d'hôte à la campagne.

Tandis qu'il boucle sa malle, MI!e Geneviève (c'est la jeune sœur de Mme Fondreton) entre dans sa chambre. Elle a bien vu, la petite rusée, qu'on faisait en son nom toutes sortes d'avances à ce jeune homme. Elle en a été humiliée. Elle tient à lui dire qu'elle n'est pour rien dans ces prévenances ; que si sa mère même Ta ainsi comblé d'attentions, ce n'était pas du tout, — mais du tout, — dans l'intention qu'il avait pu supposer.

Rien de naïf et de mutin tout ensemble comme cette jolie scène de jeune fille, qui est bien encore une ingénue de théâtre, mais avec quelque chose de plus piquant et de plus spirituel. C'est une vraie trouvaille que l'idée de cette scène. Ai-je besoin de dire que Lahirel (un peu plus tard), séduit à tant de candeur, de grâce et de malice, demande la main de cette jeune fille et se range au mariage.

Telle est cette comédie, un peu incertaine en ses développements, qui s'annonce comme une comédie de mœurs et tourne au simple vaudeville, mais où se trouve un acte charmant d'un bout à l'autre, et dans les deux autres actes quelques scènes épisodkjues très amusantes. Le style est d'une vivacité rare.

Il y a parfois, dans la façon dont M. Edouard Pailleron enfonce le trait, un peu de mauvais goût. Il appuie d'une main trop lourde ; il est brutal. Mais ces taches sont peu nombreuses, et seraient faciles à enlever. Beaucoup de mots

sont de bon aloi et passent même la mesure ordinaire du vaudeville. Ce sont des mots de vraie comédie.

La pièce est bien jouée, mais pas d'une façon égale. Quelques rôles sont merveilleusement tenus. D'autres laissent à désirer.

Il faut citer en première ligne Saint-Germain, dans le rôle de Fondreton. On n'est pas plus fin, plus spirituel ni plus gai. Voilà trois ou quatre créations, depuis deux ans, qui tirent Saint- G-ermain hors de pair, et qui font de lui un des premiers comédiens que nous ayons. Je ne crois pas que depuis Arnal nous ayons jamais possédé au théâtre un plus parfait diseur. Arnal avait de plus que lui la voix . Mais ce Saint-Germain se sert si habilement du peu qu'il en a ! Il nuance son débit d'inflexions si variées et si fines ! C'est lui qui joue le rôle de M. Fondreton, savant en rupture d'in-folios, jeté, comme un hanneton, à travers un monde qu'il connaît mal, et se cognant en hurluberlu à tous les angles qu'il rencontre. Mon Dieu! qu'il est amu sant ! Ce rôle prête à la charge; jamais Saint-Germain n'y tombe. Il garde, au milieu des plus plaisants excès, une réserve pleine de bon goût .

16 décembre 1878.

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