‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 28 sur 35 · L'ÉTINCELLE · texte numérisé non relu

L'ÉTINCELLE

Il n'y a rien de plus difficile que de porter au théâtre ces sentiments complexes, obscurs et mêlés, dont on ne se rend pas bien compte à soi-même, qui n'existent, pour ainsi dire, dans l'âme qu'à l'état latent, sans que l'on en ait la claire conscience. Ainsi, pour vous rendre la chose sensible par des exemples, la tendresse ingénue d'un cœur qui s'ignore chez la Yictorine du Philosophe sans h savoir, le penchant secret qui attire Sylvie vers Dorante dans les Fausses confidences; l'amour passionné qui se cache sous les froideurs hautaines et les raisonnements subtils de la religieuse dans : On ne badine pas avec VAmovr.

Ces sortes de sentiments semblent être plutôt le partage du romancier. Car il a, lui, le loisir et le moyen de les analyser. Il n'a qu'à écrire de son héroïne : Yoilà ce qu'elle disait, voilà ce qu'elle faisait; mais si on avait pu pénétrer au fond de son cœur, si elle-même y avait pu lire, elle aurait vu... Et le romancier n'éprouve aucune peine à vous révéler ce qu'elle y aurait vu. D'un scalpel lin et délicat, il met à nu les fibres les plus cachées, et les examine avec vous à la loupe.

L'homme de théâtre n'a pas cette ressource. A la scène,

il faut que tout se voie du premier coup, que tout frappe les yeux ou l'imagination. Aussi n'y porte-t-on le plus souvent que les sentiments simples, se choquant les uns ' contre les autres. Et pourtant nos âmes modernes sont infiniment complexes ; elles ont toutes sortes de plis et de replis mystérieux: les passions ne s'en élancent pas d'un seul jet, comme chez les êtres primitifs; il y a des dessous secrets où elles s'infiltrent et se mélangent d'éléments composites qui les dénaturent et les rendent parfois méconnaissables.

Comment les mettre au plein vent de la scène, leur essence étant de se dérober dans l'ombre, de rester inconnues même à ceux qui les portent ? Par quel artifice les rendre sensibles au public, quand elles ne le sont pas, quand elles ne doivent pas l'être au personnage même.

Il y a là une difficulté presque insurmontable. Mais on a cet avantage, lorsqu'on s'attaque à des sujets pareils, c'est que, si l'on en sort à son honneur, l'œuvre paraît exquise; elle plaît davantage par je ne sais quel goût de raffinement et même de préciosité. Marivaux et Musset en savent quelque chose.

M. Pailleron vient de nous donner un petit chef-d'œuvre en ce genre.

Il n'a que trois personnages. Chacun d'eux est animé d'une passion obscure, qu'il se cache à lui-même, ou dont il ignore le secret : il faut que le spectateur devine, sous les sentiments qu'affectent ces personnages et qui ne sont pas les vrais, d'autres sentiments plus subtils qui se dérobent dans un mystère impénétrable; et il faut naturellement qu'il le devine sans peine; car la foule ne se compose pas de la Rochefoucauld. Il faut que la chose éclate aux yeux, tout en gardant son air de mystère.

M Léonie de Rénal a épousé toute jeune un vieux

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général qui l'a laissée de bonne heure veuve et riche. Le temps de deuil passé, un jeune homme, un bel officier, le propre neveu du défunt, lui a demandé sa main ; elle a refusé.

Pourquoi ?

Mon Dieu ! ce n'est pas que Mme de Rénal l'ait trouvé laid, ni sot, ni peu aimable; non, elle l'eût même aimé volontiers; qui sait? peut-être même l'aimait-elle. Mais il ne lui a pas fait l'effet d'être sérieux. Elle a vu en lui un garçon un peu inconséquent, prompt aux amours faciles, qui l'aimait aujourd'hui, mais qui ne saurait répondre du lendemain. Elle ne lui a pas donné ces raisons ; elle lui a tout bonnement dit : Xon, je ne vous aime pas assez pour devenir votre femme. La chose était vraie, et elle ne l'était pas. Elle l'était en ce sens, que cette aimable femme n'avait pas assez de confiance en lui pour remettre dans ses mains sa destinée tout entière ; elle ne Tétait pas, si l'on considère qu'au fond il lui inspirait un certain goût et lui laissait je ne sais quel chagrin de la résolution prise.

Et lui ? ses sentiments n'étaient pas moins complexes, étant donné son caractère. Il avait très sincèrement, très profondément aimé la jeune veuve sa tante. Mais que voulez-vous ? Quand on a souvent aimé dans sa vie, il est assez difficile de savoir au juste quel est, parmi tous ces amours, le suprême et définitif. Il a éprouvé un vif chagrin du refus de Mme de Rénal. Mais il est officier français; il rencontre par-ci par-là d'autres conquêtes, et prend feu, comme un paquet d'étoupes, au premier minois qu'il rencontre.

Et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il éprouve un bizarre et mystérieux plaisir à prendre sa tante, qui n'est plus qu'une amie pour lui... Oh ! rien qu'une amie! pour confidente de ses tendresses passagères, de ses efferves-

cences de sentiments, qui pétillent et moussent aux bords de son cœur.

Il est venu en congé chez cette bonne tante, à la campagne, et là il a vu Antoinette, une jolie fille de seize ans, orpheline sans fortune, une petite paysanne, que Mme de Rénal a recueillie, élevée, qu'elle dotera, et qui est chez elle à demi demoiselle de compagnie, à demi fille de la maison. Cette Antoinette est une très bonne, très gaie et très rieuse jeune fille qui ne sait rien de rien, mais qui, dame ! a l'instinct des petites filles pour découvrir les secrets d'amour. Elle a découvert, elle a flairé plutôt que sa protectrice avait un faible secret pour Raoul, et elle ne se doute pas, la chère enfant, qu'en ce moment Raoul en tient pour elle, oui, pour elle, qui, sans le savoir, sans s'en rendre compte, sent un tendre pour lui.

Vous voyez, par ce simple aperçu, que de sentiments divers dont chacun a des dessous mystérieux. Raoul, au fond, n'a jamais aimé sérieusement qu'une femme, sa tante, et il n'en sait rien, et il prodigue ses protestations à toutes les jeunesses qu'il rencontre. Mme Rénal affecte d'être la raison même, si bien que le nom lui en est resté, et dans les profondeurs de son âme frétille une passion sincère pour le beau Raoul qu'elle a refusé uniquement parce qu'il ne lui offrait pas des garanties assez fortes de stabi lité, parce qu'elle n'a pas cru à la sincérité et à la durée de sa passion.

MUe Antoinette a l'air d'une évaporée, d'une Yictorine pétillante et gaie, qui rit de ses trente-deux dents blanches, à la vie et à la passion, qui ne sait pas même ce qu'on lui veut quand on lui propose pour mari M. Gilet, le notaire, qui s'amuse des soupirs de l'officier ministériel, et en amuse les autres, mais qui, au fond, elle aussi, très au fond, a distingué le jeune officier, neveu de sa tante,

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et qui serait contente d'accueillir Bon hommage, n'était un pressentiment obscur que la personne à qui elle doit tout a pour ce jeune homme une affection profonde qu'elle cache à tous les yeux, qu'elle se dérobe à elle-même. -

Telle est la situation des trois personnages vis-à-vis les uns les antres, et il faut bien se la mettre dans l'esprit pour apprécier la façon nette, vive, spirituelle et surtout dramatique, dont l'auteur a su rendre visibles au gros public ces sentiments si déliés et si complexes. C'est un miracle d'adresse, et qui ne coûte rien à la franchise du dialogue.

Raoul fait part à sa tante du dessein qu'il a d'épouser Antoinette. Mmc de Rénal lui présente toutes les objections qu'opposerait n'importe quelle femme-- sensée à ce mariage disproportionné. Mais on sent (et c'est là qu'est la véritable supériorité de l'écrivain) à la façon dont elle s'exprime, au ton de ses remontrances, que par- dessous ces bonnes raisons s'agite un sentiment secret qu'elle n'exprime pas, qui peut-être lui échappe.

La meilleure de ces raisons, c'est qu'Antoinette ne l'aime pas. Elle ne m'aime pas ; c'est qu'elle n'a pas reçu l'étincelle, dit Raoul. Il compare en effet, dans un joli couplet, un peu précieux d'idée et de langage, le premier effluve d'amour vrai h cette étincelle qui se dégage de la machine électrique, quand la roue est mise en mouvement et qu'on y touche.

— Eh î bien, tournez la roue, lui dit en riant sa tante.

Pauvre garçon qui fait des théories ! Il ne se doute pas qu'il n'y a pour se faire aimer, pour faire jaillir l'étincelle, que d'aimer fortement soi-même, et surtout de persuader qu'on aime fortement. Il eût dans le temps tiré l'étincelle de sa tante, s'il ne lui avait pas parlé de son amour comme s'il se fût agi d'une amourette !

Le voilà donc qui tourne la roue près d'Antoinette. Il lui débite des vers, et elle rit; il lui conte des douceurs, et elle casse des noisettes ; rien de joli, de frais, de piquant comme les scènes où la jeune fille n'oppose aux séductions d'un prétendu roué que la naïveté rieuse et maligne d'une ingénue.

Il arrive une minute pourtant où ils sont emportés tous les deux par la situation. Lui, les yeux dans les yeux de cette jolie personne, sentant le frôlement de sa robe, finit par être plus pressant, plus tendre, plus éloquent, plus sérieux; mon Dieu ! la nature agit, elle s'attendrit à ces protestations chaudes, à cette voix pénétrante, on sent qu'elle va se laisser aller : mais elle rompt le charme par une plaisanterie, se lèVe, lui tire sa révérence , le laisse tout décontenancé et s'en va se murmurant à voix basse :

— Il m'aime ! vraiment il m'aime !

— Eh bien ? demande en raillant la tante à son beau neveu déconfit.

— Eh! bien, je n*ai pas su faire jaillir l'étincelle. Mais aidez-moi : il n'y a rien de tel, pour émouvoir l'amour, que de mettre en jeu la jalousie. Antoinette erre sous la charmille, nous guettant de l'œil. Voici la nuit qui vient. Venez vous asseoir sur ce banc. Je vous ferai une déclaration d'amour, vous aurez l'air d'y correspondre ; Antoinette, emportée par la jalousie, se découvrira, et alors !...

Mme de Rénal se prête, non sans quelque répugnance, à cette comédie. Et alors commence une des scènes les plus ingénieuses, les plus nouvelles, les plus habilement construites qui soieut au théâtre. La conception est heureuse, mais l'exécution est une merveille d'esprit et d'adresse.

Les deux partenaires mêlent sans cesse la réalité et la comédie; et puis peu à peu, par un progrès fort naturel, mais qui a été nuancé avec un art infini, ils sont amenés,

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une fois en face l'un de l'autre, à rejeter loin d'eux ces vains sentiments, qui ne sont que d'écorce et de parade, à fouiller au fond de leur cœur, à en tirer l'affection vraie et profonde qu'ils ont l'un pour l'antre, à se la jeter au en guise de reproche, à s'attendrir ensuite, à se jurer un amour éternel, à oublier Rosette... pardon ! je voulais dire Antoinette. C'est que je songeais à la Rosette de Perdican, dans On ne badine pas avec l'Amour.

Elle arrive à l'instant même; elle a tout entendu. Elle apprend à sa tante à travers un éclat de rire (mais cette fois il y a un tremblement de voix dans l'éclat de rire; il est comme mouillé d'une larme) qu'elle vient d'accepter les propositions de M. Grilet, le notaire; ce n'est pas qu'elle l'aime au moins ; mais elle sait qu'il fera un bon et digne mari.

— Elle n'a pas reçu l'étincelle ! dit la tante, qui ne soupçonne pas le sacrifice.

— Ma chère marraine, répond la jeune fille, je vous dois tout, et je vous aime !

Marquant ainsi par un seul mot qu'elle vient d'ensevelir au fond de son cœur un amour caché, et qu'elle se dévoue pour celle qui l'a élevée.

L'originalité de cette petite pièce est donc tout entière dans cette façon de rendre visibles des sentiments mystérieux et inconscients. Elle est dans cette scène d'une invention si curieuse, la scène du banc, qui force les deux personnages en scène à s'apercevoir d'un amour qu'ils ignoraient eux-mêmes, et qui leur en révèle le secret dans les reproches violents qu'ils se font l'un à l'autre. C'est une des plus singulières et des plus spirituelles trouvailles du théâtre contemporain .

La pièce est jouée à ravir. Delaunay, qui est resté le plus jeune de nos amoureux, a beau affirmer dans la pièce

qu'il a vingt-sept ans. Personne ne peut lui en donner que vingt-deux. Il est gai, il est léger, il est tendre, il est passionné, il sait dire. Il a, à la dernière scène, une longue tirade, nuancée des sentiments les plus délicats ; il la mène de l'un à l'autre bout, sans interrompre la phrase, avec une variété d'intonations vraiment merveilleuse.

Mlle Samary a enfin trouvé un rôle qui la tire de pair et justifie sa promotion au sociétariat, qui avait semblé, il faut bien le dire, un peu précoce aux juges sévères. Il est impossible d'être plus ingénument comique ; elle a des -airs étonnés et naïfs qui sont d'une gaieté irrésistible, et quand il y faut mêler une note de sensibilité attendrie, elle ne passe point la juste mesure. Cela est fait avec un goût exquis.

MUe Croizette a parfois des mouvements de brusquerie un peu rudes, et des intonations de voix un peu rauques. Elle fera bien d'adoucir ces contrastes; il n'y a point, dans les œuvres de ce genre, des oppositions de couleurs trop tranchées ; ce sont des nuances imperceptibles qui se fondent ensemble. Mais ces réserves faites, elle a joué ce rôle difficile avec un art infini et beaucoup de bonne grâce naturelle.

19 mai 1879.

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