‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 29 sur 35 · LE MONDE OU L'ON S'ENNUIE · texte numérisé non relu

LE MONDE OU L'ON S'ENNUIE

Le Monde où Von b' ennuie vient d'obtenir à la Comédie- Française un des succès les plus francs, les plus incontestés et, nous pouvons le dire, les plus légitimes qu'ait remportée une pièce de théâtre en ces dix dernières années.

Il faut d'abord louer l'auteur du sujet qu'il a choisi. Vous vous rappelez la définition que La Rochefoucauld a donnée de la gravité : « La gravité, a-t-il dit, est un mystère du corps inventé par les sots pour cacher le défaut d'esprit. »

Ce qui était vrai au xvnc siècle, un siècle d'hypocrisie, l'est encore du nôtre. Nous n'avons fait que substituer au mot de gravité, qui sent son grand siècle, celui de tenue. Un homme qui n'a pas de tenue n'arrive à rien ; avec de la tenue, on est partout de mise; il faut de la tenue pour se pousser dans le monde et réussir près des femmes. Vous entendez tous les jours répéter ces axiomes, qui avaient le don de mettre en fureur notre ami Stendhal, ît dont souriait tout bas, à huis clos, Prosper Mérimée quand il écrivait à son compère, l'Italien de Londres, Panizzi.

Sur cet idéal de tenue s'est formée toute une génération

de jeunes gens, qui ont remplacé les grâces et les passions de la vingtième année, le pétillement de l'esprit naturel à un Français, l'aimable liberté de penser par soi-même et de parler comme on pense, par la correction de la conduite, par la sévérité des principes, par la raideur de la mise et de l'allure, par une phraséologie de convention jetée sur les lieux communs de politique, de philosophie, de morale et d'art à la mode, et pour tout dire d'un seul mot, par la tenue.

Ces jeunes gens sont devenus hommes à leur tour, et ils en ont formé d'autres à leur image. Et c'est ainsi que s'est étendue sur notre bourgeoisie moderne cette lèpre d'hypocrisie sociale, la même à peu près que Molière eut l'honneur de stigmatiser au xvne siècle. C'est ainsi qu'a été préparé de longue main le triomphe des imbéciles, le règne de la médiocrité universelle.

Xos femmes, qui avaient oublié dans l'éducation des couvents les traditions de leurs spirituelles grand'mères, ont poussé à ce mouvement. Il s'est ouvert des salons où le puritanisme des doctrines et la pédanterie du langage ont été les meilleurs titres à l'estime des hommes et à la louange des femmes ; où se sont faufilés les intrigants, couverts du masque imposé par le code des bienséances, pour se faire donner ou des héritières ou des sinécures, pour faire leur chemin. Ils ont fini par s'y établir en maîtres ; les gens qui n'avaient que de l'esprit ou du talent, se sont tenus à l'écart, ou s'ils ont pénétré dans un de ces salons contemporains, c'est affublés d'un uniforme qui leur pesait et les tenait en contrainte. Ils y ont perdu leurs qualités natives de franchise et de verve ; ils se sont ennuyés comme les autres, dans ce monde où l'on s'ennuie, le monde qui a donné son nom à la comédie nouvelle.

Ce monde, au moins dans la partie qui en a été prise

sur le vif par M. Pailleron, est assez restreint, et ne forme qu'un petit coin de notre société contemporaine. Mais ce qui donne à l'œuvre sa portée, c'est que tout en se bornant à peindre quelques salons parisiens, il a touché d'un doigt sûr la plaie de notre bourgeoisie actuelle. Derrière ces fauxpuritains, derrière ces pédants, derrière ces précieuses et ces savantes, nous apercevons toute une génération qui est travaillée de ce même mal de l'hypocrisie mondaine, bien qu'il ne se traduise pas chez elle sous des formes aussi vives et aussi ridicules.

Précieuses et savantes, ces deux mots qui viennent d'échapper à ma plume rappellent les immortels chefs-dVeuvre de Molière. Et il est certain que leur souvenir a flotté devant nos yeux, tout le temps qu'a duré la représentation de la pièce. Il est bien entendu que je ne fais nulle comparaison. M. Pailleron m'en voudrait de ce lourd pavé lancé sur sa charmante comédie. Mais enfin il s'est, comme le maître, cette fois, attaqué non pas à un léger ridicule. à un simple travers, mais à un vice sérieux de nos mœurs, il l'a signalé* et, comme la comédie le doit toujours faire, avec belle humeur, en riant, riclendo. Savez- vous que ce mérite devient plus rare de jour en jour? Le monde où l'on s'ennuie avait si bien étendu son empire que l'on avait perdu l'habitude de rire, même au théâtre.

Je sais encore gré à Pailleron d'avoir usé, dans la pièce qu'il nous donne, des vieux procédés de la comédie, des procédés de Molière, qui sont après tout ceux du bon sens.

Qu'a fait Molière dans les Femmes savantes. ? A côté de Philaminte, de Bélise, d'Armande, de Trissotin. de Vadius, de ces pimbêches et de ces pédants, il a placé en contraste l'épais Chrysale, qui vit de bonne soupe et non de beau langage, la brave Martine, cette fille aux propos

francs et verts, et, entre ces deux extrêmes, l'honnête homme Clitandre, et cette délicieuse Henriette, si joliment équilibrée, si maligne et si douce !

Eh! bien, Pailleron a fait de même, parce qu'il n'y a guère moyen de faire autrement au théâtre. Le public n'y sent le ridicule des mœurs qui sont traduites sur la scène, que par Tétonnement que provoquent ces mœurs chez un personnage en scène. Il s'en amuse en les entendant railler ; il rit par contre-coup.

Fielding, en un de ses romans, nous conte qu'un villageois ayant été mené au théâtre, se mit à trembler de tous ses membres, quand parut l'ombre d'Hamlet. Ses dents claquaient.

— Imbécile ! lui dit-on, est-ce que tu crois aux revenants ?

— Ce n'est pas l'ombre qui m'épouvante. Mais voyez celui-là — et il montrait sur la scène Garrick tout pâle et tremblant — qui a si peur ; il a si peur, si peur que je ne peux pas m'empêcher de trembler.

Dans le Monde où Von s'ennuie, nous avons — côté des ennuyeux et des ennuyés — la comtesse de Céran, qui tient un salon moitié politique, moitié littéraire, où se donnent rendez-vous des savants officiels, des philosophes mondains, des poètes incompris, des aspirants soit à un fauteuil d'Académie, soie à un siège de député ou de sénateur ; tous ces gens-là, corrects en leur habillement, graves en leurs propos, ne se départant jamais de la solennité d'allures qu'exige la maîtresse du lieu, femme sévère, qui ne badine pas sur les principes, et qu'effaroucherait un mot dit plus haut que l'autre.

Autour d'elle tout un bataillon de femmes, presque toutes mûres, et Alme de Loudan, qui elle-même se pique de philosophie et de littérature, une Anglaise à lunettes,

miss Lucie Watson, toute brouillée d'esthétique, grande lectrice de Schopenhauer, qui a réduit l'amour au platonisme, et Mme Ariégo, et Alme de Boynes, et Mrae de Saint- Réault; toutes tracassant dans la politique, dans les lettres et les arts, toutes jacassant de philosophie, toutes se pâmant au seul nom du Tiïssotin de ce cénacle, le jeune, le beau, l'onctueux Bellac, professeur à la Sorbonne, le professeur des dames. Il paraît, on l'entoure, on le félicite: il ouvre la bouche, ce sont de petits cris de tendresse et de bonheur. Ce Bellac ne manque pas de talent ; mais c'est un vaniteux, bouffi de prétentions, et par-dessus le marché, un intrigant qui compte bien, dans toutes ces admirations, pêcher une dot. Il fait la cour à miss Watson, une héritière authentique, ou plutôt il fait la roue devant elle.

A côté de ce dindon prétentieux, nous voyons un faux savant, M. de Saint-Réault, le fils d'un père, qui était célèbre, et qui, à l'ombre de ce nom, s'est poussé dans le monde par l'intrigue et cumule une demi - douzaine de places ; le général de Briais, une vieille culotte de peau, qui lâche des aphorismes dignes de M. Prudhomme, et dont les questions paraissent plus saugrenues encore, grâce à la solennité bourrue de son langage ; le poète Desmillets, un jeune de cinquante ans, chauve et rafale, qui doit donner une lecture et d'autres comparses, qui ont un rôle effacé dans la comédie comme ils l'avaient sans doute dans la réalité.

Mettons à part le jeune Roger de Céran, le fils de la comtesse, un produit parfait de l'éducation des bons Pères ; ce jeune homme a vingt-quatre ans ; il est chargé de missions scientifiques par le gouvernement ; il étudie les tvmirfi de l'ancienne Rome, mais n'a jamais regardé une femme en face; il est réglé dans ses mœurs, compassé dans son langage, tiré à quatre épingles, doux et froid,

tout à fait comme il faut. Sa mère, qui n'a jamais pu faire de son défunt mari — un piètre imbécile — qu'un ministre de l'agriculture et du commerce, rêve pour ce fils les plus hautes destinées, et le mène par le chemin qui conduit à la fortune et à la renommée, le grand chemin de l'ennui. Elle lui apprend à écouter les sots, pourvu qu'ils soient graves, à s'extasier aux fadaises, si elles sont d'apparence solennelle, à aimer ce que l'on appelle le sérieux.

A ce clan des ennuyeux, l'auteur oppose d'honnêtes gens qui, sans se piquer de débraillé, trouvent bon que l'on aime, que l'on s'amuse, que l'on rie, que l'on exprime vivement ce que l'on a senti de même.

Et d'abord, la tante de la comtesse de Céran, la vieille duchesse de Réville, une douairière, échappée du xvnr siècle, toute pleine de bon sens et de bonne grâce, libre, en ses jugements, verte en ses propos, qui regarde avec une ironie compatissante ce monde où l'on s'ennuie ; qui réclame pour la jeunesse le droit d'être jeune,'et raille avec une franchise de termes qu'autorisent et son titre de duchesse et ses cheveux blancs, les travers de sa nièce.

Près de l'aïeule, la petite-fille. Mlle Suzanne de Yilliers est née du fils de la duchesse ; mais elle est née hors mariage. Elle ne sait rien de la tache de son origine. C'est elle qui est l'Henriette de ces nouvelles Femmes savantes, mais une Henriette moderne, comme Roger de Céran est lui-même un jeune homme de notre temps. Suzanne est une petite fille, étourdie comme le premier coup de matines, se livrant, sans penser à mal, à toutes les expansions de son âge, rieuse, inconsciente, aimant sans se douter qu'elle aime, disant tout ce qui lui passe par la tête, protégée par le sourire indulgent de sa grand'mère contre le regard courroucé de la comtesse.

Voilà pour le côté libre, pimpant et gai.

Entre les deux, plaçons le ménage Raymond. Raymond est un garçon d'esprit, né sceptique et railleur, Parisien jusqu'au bout des ongles, qui vient d'être nommé souspréfet et voudrait être promu au grade de préfet. Il s'est résigné à s'ennuyer quinze jours chez la comtesse de Céran, et il a revêtu pour la circonstance la physionomie de l'endroit. Il explique à sa jeune femme en quel monde elle se trouve, et quelle réserve il faut garder pour y plaire — jouer du Beethoven et non du Lecocq ; ne jamais dire tu à son mari ; ne l'embrasser que dans les coins à la dérobée ; parler peu, et, quand on parle, émettre quelque maxime austère, etc. Jeanne fait bien un peu la moue; mais elle est terriblement futée ; elle sait une demi-douzaine de proverbes latins, elle se promet de citer au hasard Tocque ville, Joubert et Montesquieu ; tout lui est égal, pourvu que son mari — son petit mari — s'engage à lui donner par-ci par-là un bon baiser dans les couloirs, quand on ne sera pas observé de trop près. Car on leur a assigné au château deux chambres, et deux chambres éloignées l'une de l'autre, les pauvres tourtereaux !

Tels sont les éléments contrastés que Pailleron, avec une adresse extrême, a mis en opposition : et , les choquant l'un contre l'autre, il en a tiré les effets les plus inattendus et les plus réjouissants de vrai comique.

Non, je ne sais rien de plus vif, de plus leste, que le premier acte tout entier et la première moitié du second qui mettent en mouvement tous ces personnages. C'est un feu d'artifice de mots plaisants, qui s'élancent si drus, si étincelants, que je n'ai jamais vu éblouissement pareil.

Et remarquez-le : ce ne sont pas des mots cherchés hors de la situation, et piqués industrieusement dans le dialogue, des mots d'auteur, comme disait Henri Monnier. Toutes les plaisanteries jaillissent du contraste qui s'établit

naturellement entre l'aimable douairière et l'entourage de sa nièce : entre la vivacité primesautière d'allures de Suzanne et la réserve guindée de ce salon ; entre l'esprit libre de préjugés du sous-préfet et le pédantisme du professeur Bellac : entre la malice parisienne de Jeanne Raymond et les préciosités subtiles de ces Cathos de la philosophie allemande.

C'est une succession rapide de scènes qui sont toutes des merveilles de raillerie fine ou mordante, et qui, toutes surtout, car c'est là pour moi le grand point, sont mises à l'optique du théâtre. Si ce n'étaient que des conversations spirituelles, je pourrais en savoir gré à l'auteur; mais je ne les applaudirais pas à la Comédie. Ici, les conversations, outre les mots dont elles pétillent, ont ce mérite d'être toujours écoutées, jugées, raillées par des personnages sur qui elles rebondissent. Rien de plus amusant que la fin de la leçon faite dans le salon de la comtesse par le faux savant S. de Saint-Réault, que le fragment de cours de philosophie improvisé par le professeur Bellac, tandis que le sous-préfet regarde sa femme avec des yeux amoureux er consternés, taudis que la duchesse sourit à son bout de table, et que Suzanne trépigne tout bas d'impatience.

Il y a même une trouvaille de mise en scène qui est des plus charmantes.

Le poète doit lire une tragédie. On ne pouvait infliger ce supplice au public, qui se fût ennuyé, comme le monde où l'on s'ennuie. L'auteur s'est avisé d'un piquant stratagème. La lecture doit se faire au fond du théâtre, dans un salon dont on ferme les portes sur lui et sur l'auditoire. Le devant de la scène est occupé par la duchesse, que ces exercices littéraires assomment, et par sa nièce, qu'elle a retenue près d'elle pour lui parler d'affaires.

A. mesure que la lecture se prolonge, un des auditeurs

EDOUARD PAILLEROX 317

s'échappe, il ouvre discrètement la porte du fond, et aussitôt, arrivant par l'ouverture de ce battant poussé, éclatent et s'envolent des lambeaux de vers. L'effet est d'un comique irrésistible.

La seconde partie du deuxième acte est moins bonne. Elle avait refroidi le public. C'est que l'auteur qui a bien été obligé d'imaginer une manière d'intrigue, afin d'y relier ses tableaux de mœurs, avait dû prendre du temps et des paroles pour en disposer les fils. Cette intrigue, je n'ai pas à vous la conter ; ce n'est pas là qu'est l'originalité de la pièce nouvelle. L'honneur des comédies de caractère et des comédies de mœurs — de la grande comédie, comme on disait autrefois — c'est que le mérite de l'intrigue y est secondaire. Le fait cède le pas aux idées.

Qu'il vous suffise de savoir que les choses sont arrangées de sorte — assez habilement arrangées d'ailleurs — que la même nuit, dans une serre à peine éclairée, deux rendezvous se sont donnés : l'un du sous-préfet et de sa femme, qui ont soif de s'embrasser en secret ; l'autre du professeur Bellac et de miss Watson. D'un autre côté, la jolie Suzanne, qui croit que le rendez-vous donné au professeur est pour Roger qu'elle aime en secret, doit se glisser dans la serre pour les observer. Roger a un autre motif, qu'il serait trop long d'expliquer, pour se rendre dans la même serre. Enfin la duchesse, qui a flairé toutes ces intrigues, a projeté de se couler, avec sa nièce, dans un bosquet d'où elle surprendra le mot de ces mystères.

C'est l'acte des marronniers du Mariage de Figaro, comme le fait observer un des personnages de Pailleron, qui va — le malin! — au-devant de l'objection et la prend à son compte pour qu'on ne la lui fasse pas.

Et je me disais en voyant à la fin du second acte tous ces préparatifs, tous ces fils tendus : Quel dommage! une

pièce si joliment commencée ! elle va s'effondrer dans un imbroglio vulgaire ! Elle était partie pour un succès immense de comédie, elle tournera au vaudeville !

Eh'! bien, je me trompais.

Ce troisième acte est, comme esprit de dialogue, aussi éclatant que les deux autres ; il est supérieur comme art dramatique. Toutes les scènes que vont se dérouler dans cette serre montreront une face nouvelle de l'idée mère, et elles en enfonceront mieux le ridicule dans l'esprit du public.

Le sous-préfet et sa femme arrivent les premiers : de quoi causent-ils? des ridicules de cette maison. — Quelle maison ? s'écrie le mari, et il faut entendre Coquelin jeter le mot. C'est à pâmer de rire. La duchesse et sa nièce sont aux écoutes : la duchesse rit aux anges, et chaque fois qu'un trait mordant tombe sur ce monde où l'on s'ennuie :

— Ça, c'est pour toi ! dit-elle tout bas à la comtesse.

Et la comtesse, enragée de dépit, entend ainsi son panégyrique, sans rien pouvoir répondre, et le public rit d'un rire de vengeance : car jamais leçon, plus spirituellement donnée, n'est allée plus droit à son adresse.

A ce couple succèdent Bellac et miss "Watson. Bellac est un tartufe de philosophie, qui essaie d'enjôler avec de grandes phrases nébuleuses cette héritière de plusieurs 'millions. L'autre oppose à ses théories sur l'amour « deux et un » d'autres spéculations hégéliennes, et, tandis qu'ils se perdent ainsi en tirades, le sous-préfet qui les observe d'un côté avec sa femme répète à demi-voix : Y embrassera, l'embrassera pas-, tandis que la duchesse, à son poste de l'autre, fait des réflexions sur la tartuferie du cuistre.

C'est l'artifice dont s'est servi Molière pour sauver les deux déclarations de Tartufe à Elmire. L'une est écoutée par Damis et l'autre par Orgon. Sans ces deux témoins in-

visibles, jamais elles n'eussent été souffertes par le public. L'indécence en eût été insupportable.

C'est une seconde leçon pour ce bel esprit de comtesse. L'auteur lui en ménage une troisième.

Suzanne se rencontre dans l'ombre avec Roger. Ce Roger, sa mère a su imposer à ses manières et à son esprit la raideur d'un moule convenu, elle ne lui a pas déformé le cœur. Il est capable d'aimer et il aime, bien qu'il ne sache pas trop le dire et qu'il se sente très embarrassé pour l'avouer. Mais la nuit l'enhardit. De ces lèvres, par où n'avait jamais passé que le langage de la science, tombe un aveu, un peu gauche, mais si tendre, si brûlant, si mouillé de larmes, que Suzanne la folle sent pour la première fois poindre à ses joues l'incarnat de la pudeur. Allons-nous-en, dit-elle tout bas, bien bas ; allons-nous-en !

Et la comtesse apprend là que Ton a beau vouloir éliminer l'amour de la vie, il rentre en maître et se fait écouter en dépit de tout. C'est la vieille duchesse qui avait raison, et elle a plus raison encore puisqu'elle termine cette pièce, comme les comédies de Molière, à la satisfaction des spectateurs, mariant ceux qui s'aiment, et pardonnant à tout le monde.

Ces trois scènes sont délicieuses ; jamais Pailleron n'a rien écrit de plus achevé ; c'est du comique le plus vif et le plus fin ; c'est du tendre le plus discret et le plus ému. Le rideau est tombé sur des applaudissements unanimes et tels que je n'en ai guère vu de plus nourris et de plus chauds à la Comédie-Française.

Le Monde où Von s'cnn nie est en son ensemble supérieurement joué. Mais ce serait faire tort, je crois, à ceux des artistes qui sont excellents, que de mettre sur la même ligne qu'eux-mêmes ceux de leurs camarades qui n'ont été que bons ou même ceux qui ont, pour une raison ou pour

320 I jUARAXTE AXS DE THEATRE

une autre, failli à leur tâche. Il y a la un départ à faire. Besogne délicate, mais je ne saurais l'esquiver.

Il faut d'abord tirer de pair Mlle Samary et Mme Madeleine Brohan.

Mlle Samary joue l'aimable et insouciante étourdie qui a nom Suzanne de Villiers. On ne peut pas la louer d'avoir compris et rendu le personnage : elle est le personnage même. Toute autre ingénue risquerait d'être indécente, câlinant Roger, s'asseyant sur les genoux d'un homme ; elle, non : c'est l'emportement d'un naturel heureux, c'est la hardiesse de l'ignorance en humeur de rire. Si l'on pouvait soupçonner l'ombre d'apprêt dans cette naïveté, ce serait de l'effronterie. Non, avec elle tout passe ; c'est un oiseau. Et comme elle est charmante en ses attendrissements subits, lorsqu'au souvenir de ce mot illégitime, qui un jour lui a été jeté à la figure, elle sent une larme perler au bord de sa paupière ! Qui eût soupçonné que Mlle Samary saurait si gentiment pleurer! Eu comme elle a dit encore cet Allonsnous-en, que je citais tout à l'heure. Ce n'était pas l'ingénue de théâtre ; c'était la petite fille insoucieuse devant qui s'était brusquement déchiré le mystère de l'amour.

M"* Brohan a été merveilleuse de bonhomie large et puissante dans le rôle aimable de la duchesse de Réville.

C'est elle dont les réflexions justes, sensées et piquantes, ponctuent ce bavardage de caillettes, et en font sentir le ridicule. Elles partent de ses lèvres, comme flèches, en vibrant : elles animent le dialogue et l'égaient. Elles sont la joie de la pièce. Je ne sais au monde que Mme Plessy qui eût aussi bien joué ce rôle. Elle y aurait été plus grande dame, à coup sûr ; mais peut-être y eût-elle été aussi moins avenante, moins brave femme. Cette bonté répandue sur tout le personnage par Mme Madeleine Brohan lui donne un grand charme.

Coquelin et MUe Reichcmberg représentent le sous-préfet et Mmà la sous-préfète. Coquelin est exquis. Il a saisi avec une merveilleuse justesse la nuance de gaminerie que comporte ce rôle : c'est un homme d'esprit, un Parisien, an sceptique, déporté dans une sous-préfecture, qui veut arriver et qui sait les moyens qu'il faut employer pour cela. Ces moyens, il en use, mais en sachant ce qu'ils valent. Il endossera l'uniforme de la maison, mais il en rira sous cape avec sa bonne petite femme.

Celle-là est délicieuse aussi. Elle u'a que six semaines de mariage; il traîne encore dans ses habitudes, dans ses gestes, dans ses façons de parler, quelques légers restes de l'ingénue d'hier; mais comme elle est vive et gentille ! Maligne, avec cela. Elle a du premier coup compris les recommandations de son mari, qui lui conseille d'être grave dans une maison grave, et il faut voir comme, interrogée par la comtesse, elle lui coule en douceur, sans avoir l'air d'y toucher, une citation de Tocqueville — comme dit M. de Tocqueville ! — en baissant les yeux, comme honteuse d'en savoir si long devant une personne qui en sait encore plus qu'elle.

Ce « comme dit M. de Tocqueville » va passer comme plaisanterie courante dans la conversation parisienne. Il reparaît à trois ou quatre reprises, et toujours si à propos, et toujours si joliment dit que la salle, le voyant venir de loin, éclatait de rire par avance.

Delaunay est bon ; mais il n'est que bon. Je lui reprocherai de n'avoir pas donné à son Roger de Céran, au premier acte, une physionomie assez caractérisée de jeune puritain, sorti de Juilly ou de Saint-Àcheul. Il en a fait un jeune homme quelconque : il a joué cette partie du rôle, comme il jouerait par exemple dans le Marquis de la Seigïïère l'amoureux transi qui préfère au plaisir de suivre

la chasse, en compagnie de sa belle, celui d'herboriser des simples ou d'empailler des oiseaux. C'est un excellent comédien qui dit admirablement juste ; ce n'est pas l'homme même.

Au troisième acte, il a une déclaration à faire : elle est bien jolie cette déclaration, plus jolie encore, à mon avis, que celle qu'il dit si bien dans Y Étincelle. Il l'a conduite avec cet art merveilleux de diction dont il possède le secret. La salle a été enlevée.

Mlle Lloyd tient avec dignité et bonne grâce le rôle ingrat et difficile de la comtesse de Céran, la nouvelle Philaminte.

C'est Got que Ton avait chargé du rôle de Bellac. On l'avait choisi sans doute parce que c'est lui qui dans les Femmes savantes fait, et d'une façon supérieure, le bel esprit Trissotin. Mais Trissotin, qui date de deux siècles, n'a plus d'âge pour nous. C'est l'idéal du bel esprit pédant et précieux, comme Yadius est celui de la grosse cuistrerie. L'idéal est toujours l'idéal, quelque forme qu'il lui plaise de revêtir. Xous sommes plus difficiles dans une comédie contemporaine. Xous nous formons une certaine image du professeur Bellac que l'acteur doit nous rendre. Bellac doit avoir trente-cinq ans, le visage plein, l'œil souriant ou extatique, les dents blanches, qu'il aime à montrer, le geste onctueux, le parler doux et presque séraphique. Dame ! ce n'est pas le portrait de Got que je fais là. Tenez! Prudhon — ce n'est pourtant pas un acteur de premier ordre que Prudhon — avec son œil vague, sa bouche ouverte, sa voix languissante, son air prétentieux et niais, aurait bien mieux fait l'affaire. Il eût joué moins savamment ; il nous eût donné la sensation du personnage. Mais que vais-je dire là? Prudhon n'est qu'un pensionnaire. Et ce serait le renversement de toutes les hiérar-

EDOUARD PAILLEROX 323

ehies, ce serait la fin du monde, si Ton donnait à un simple pensionnaire un rôle important.

2 mai 1881.

Imaginez-vous que, dans mon dernier feuilleton, j'ai causé des désastres... non, je ne veux point parler de cela en raillant. Car j'ai senti un vrai chagrin d'en avoir fait, sans m'en douter, sans même y avoir pris garde, à un comédien qui, je crois, a pris la chose tout de travers, mais enfin qui n'en a pas moins éprouvé un ennui réel.

J'analysais le caractère de Bellac, le professeur pour dames, qu'a si joliment peint notre ami Pailleron. Je tâchais de montrer que Got ne réalisait point le type rêvé par nous ; et, prenant l'un après l'autre tous les traits de cette- physionomie, je souhaitais que l'on confiât le rôle à Prudhon, dont l'extérieur me semblait mieux répondre à ce concept. Je m'étais servi pour caractériser Bellac des deux mots prétentieux et niais. Ce dernier mot n'était pas très juste, je l'avoue. Car Bellac n'est point niais, dans le vrai sens du terme. Il a ce contentement de soi-même, cette satisfaction d'avoir du talent, ce don de rire incessamment à son mérite, qui s'exprime plutôt par l'épithète de béat. J'aurais donc mieux fait d'user de cet adjectif, qui serrait de plus près la vérité, et qui avait de plus cet avantage de n'être pas désobligeant.

Cet aveu fait, et je suis trop vieux journaliste pour qu'il me coûte de le faire, les comédiens veulent-ils me permettre de prendre la question à un point de vue plus général? Il me semble que mon âge et l'autorité que j'ai conquise par vingt-deux ans d'honnêteté, de travail, et

j'ose le dire, de sympathie pour eux, me permettent de la traiter ici, sans blesser aucune de leurs susceptibilités lé gitimes.

Ils semblent croire que leur personne doit rester en dehors et à l'abri de la critique. Vous avez droit sur mon talent, s'écrient-ils, mais l'homme qui est derrière l'artiste ne vous appartient en aucune sorte. Vous le devez respecter. Soyez aussi dur qu'il vous plaira pour la façon dont j'interprète un rôle; mais ne touchez pas à la forme de mon nez ni à la configuration de mon oreille.

Il y a, dans cette susceptibilité toute nouvelle, une exagération de ce sentiment de la respectaWity vers lequel je vois que les artistes dramatiques s'acheminent.

Ils se trompent absolument.

Comme ils se livrent au public corps et âme, ils lui appartiennent âme et corps. Ce n'est pas seulement leur talent qui monte sur les planches; ce talent se présente sous une forme visible, et cette forme y ajoute ou en ôte quelque chose. Il est donc impossible de n'en pas tenir compte dans la critique que l'on fait du comédien.

Ils souffrent que l'on dise d'eux qu'ils sont beaux, bien faits, qu'ils ont la taille noble et la jambe fine. Ils ne doi • vent pas s'étonner si, pensant le contraire, on s'en explique avec la même liberté de langage.

Ces sortes de critiques sont bien plus sensibles aux femmes qu'aux hommes, et cependant nous ne pouvons les leur épargner. Je pourrais prendre des exemples que vous connaissez tous, mais je renouvellerais des désespoirs que j'ai quelque répugnance à raviver sans y être contraint. J'aime mieux vous citer une personne que l'article ne peut plus toucher puisqu'elle est morte : c'est MIlc Cornélie.

Je m'étais pris de sympathie (comme M. Thierry, le

EDOUARD PAILLEROX 325

directeur de la Comédie-Française) pour cette pauvre fille, qui avait l'âme d'une artiste dans le corps d'une portière. Il me semblait qu'à force de talent elle arriverait à triompher de cette déplorable enveloppe. On contait bien que M"c Duchesuois, quoique laide et sans grâce, avait dompté le public.

J'écrivis donc un article, mais un de ces articles à tout casser, où je la comparais à Rachel, et j'insinuais doucement au public que, quand il rencontrait chez une artiste des dons exceptionnels, il devait tenir moins de compte des avantages extérieurs, etc., etc.

Le lendemain, elle tomba chez moi comme la foudre. Je m'attendais à des remerciements.

— Tous me perdez ! s'écria-t-elle ; vous m'avez perdu ! Tous laissez entendre que je suis laide !

Je ne répondais rien ; mais je réfléchissais, à part moi, que le public n'avait pas eu besoin de mon article pour s'en apercevoir, puisque c'était cette laideur même qui lui avait jusque-là bâfré la route du succès.

— Laide ! reprit-elle, laide î

Et d'un geste théâtral (car il y a toujours de la cabotine dans toute comédienne), enlevant de sa tête le peigne qui retenait sa chevelure, elle laissa se dérouler sur ses épaules, et jusqu'au milieu du dos, un fleuve de cheveux noirs.

— Est-ce qu'on est laide avec des cheveux comme ça ! J'aurais pu répondre, hélas ! que les cheveux, c'est une

de ces beautés qui s'achètent chez le coiffeur du coin. J'aurais dû la calmer par de bons propos et de douces louanges. Mais j'étais en ce temps-là fort novice. C'était la première scène de ce genre que j'essuyais. Je ne les compte plus aujourd'hui. Je demeurai fort embarrassé devant ces cheveux défaits et cette tragédienne déchaînée.

Elle se plaignit violemment de n'avoir pas un père ou un frère qui pût la faire respecter, et, ma foi ! je finis par balbutier des excuses ; car elle-même avait fini par fondre en larmes. Je n'ai jamais pu voir pleurer une femme, et ça m'ennuie même de savoir que j'ai causé du chagrin à un honnête homme.

Elle aussi, cette malheureuse Cornélie, prétendait que la femme doit être distinguée de l'artiste. Et cependant, avant que l'artiste ait ouvert la bouche, c'est la femme qui a déjà séduit ou repoussé le public ; et tandis même qu'elle dit son rôle, c'est encore la femme que l'on voit derrière ou plutôt devant le personnage qu'elle représente. Il en va de même pour les artistes hommes. Il en va de même (et je dis cela pour les consoler, pour qu'ils ne se croient pas dans le monde une honteuse et déplorable exception), il en va de même pour les orateurs, pour les conférenciers, pour tous ceux en un mot qui se présentent, en personne, devant le public, qui se livrent à lui tout entiers.

Est-ce qu'on ne louait pas Berryer de sa belle figure, de sa noble prestance, '(de son geste magnifique ? S'en plaignait-il. disant que ce côté extérieur et plastique de sa personne ne relevait pas de la critique. Il savait parfaitement que le physique de l'orateur est un des éléments qui entrent dans la composition de son talent. X'a-t-on pas, en revanche, raillé M. Thiers sur l'exiguïté de sa taille, sur son visage de casse-noisette ? Ces plaisanteries n'étaient pas toujours toutes d'un goût excellent. A la bonne heure ! Mais il les acceptait, n'ignorant pas qu'en effet quelques pouces de plus à sa taille eussent ajouté à l'impression qu'il produisait, et qu'un visage expressif et superbe eût mieux prévenu en sa faveur que les exordes les plus insinuants.

Ai-je besoin de rappeler toutes les moqueries plus ou moins spirituelles dont on a poursuivi, à la Chambre ou au Sénat, messieurs... Voyons! qui vais-je prendre? Avouez que je n'aurais que l'embarras du choix. Mais je préfère ne nommer personne.

Et nous autres, conférenciers, est-ce que l'on nous épargne ? Est-ce qu'on ne m'a pas cent fois blagué sur les défauts physiques que je déploie devant le verre d'eau traditionnel. M'en suis-je jamais mis en peine? Il faut toujours en revenir au mot célèbre de Chamfort :

Il est permis de ne pas monter sur les tréteaux : mais, quand on a tant fait que d'y paraître, on doit avoir pris son parti des pommes cuites. C'est une sottise, quand on en reçoit, d'en concevoir de l'indignation ou du chagrin.

Je ne cite pas exactement le passage, le rapportant de mémoire. Mais c'en est le sens précis.

Rien de plus juste, et je prierai MM. les comédiens de remarquer qu'ils ont, eux, des compensations que n'ont pas les histrions de la parole. Il ne suffit pas à un orateur d'être beau, harmonieux et noble pour conquérir un renom d'éloquence ; il lui faut tirer de son fonds ce qu'il doit dire, et travailler vingt ans pour s'imposer au public. Un acteur se présente ; la nature l'a doué de qualités extérieures tout à fait remarquables. Voilà faite la moitié de la besogne. Le lendemain du jour où il a paru sur la scène, c'est une pluie d'éloges sur sa tête ; en un tour de main, il est célèbre, aimé, adulé. Il n"a plus, comme un Bressant, qu'à se laisser aller au courant de sympathie qui l'emporte doucement à la gloire.

Il est assez juste que la médaille ait son revers. Ce revers, c'est le chagrin, pour un comédien intelligent, mais doté d'un physique ingrat, d'entendre les réflexions

désobligeantes que ce physique soulève autour de lui : de voir ce physique se dresser entre la gloire et lui, jusqu'à ce qu'il en ait eu raison à force de talent ou par un coup de génie.

Si un acteur ne se plaint pas qu'on l'atteigne dans son honneur d'homme quand on s'écrie, parlant de lui : Ah ! qu'il est beau à la scène ! il doit accepter, de même qu'on dise après l'avoir vu : Fichtre ! en voilà un qui n'est pas beau à la rampe !

A la scène, à la râwpe, je me sers à dessein de ces deux mots, parce que, nous autres critiques, nous n'entendons jamais parler de l'extérieur que déploie un artiste dans la vie réelle. C'est celui qu'il apporte au théâtre que nous avons à apprécier, et encore ne le jugeons-nous le plus souvent que par son plus ou moins d'accommodation à tel ou tel rôle.

Il y a en effet tel personnage où l'air niais du visage (puisque c'est de ce mot qu'est partie toute la discussion) serait une qualité et servirait de matière à un éloge. Ce personnage, il est bien connu au théâtre, c'est en effet celui du niais. On dit en argot dramatique : jouer les niais, comme on dit : jouer les ganaches. Offenserait-on Barré en faisant remarquer au public que, dans les Femmes savantes, il a le visage, les allures et la voix d'une ganache? Cela l'empêcherait-il d'être dans la vie privée un honnête homme, un galant homme, un homme intelligent, un homme instruit?

Si les comédiens n'acceptent pas la nécessité de ces dédoublements, il n'y a plus de critique possible. Je ne puis qu'engager ceux dont l'épidémie est si sensible à choisir une autre profession. Qu'ils vendent loyalement du sucre, on ne parlera d'eux ni en' bien ni en mal, et ils auront droit de se fâcher si l'on pratique envers eux le vieil

adage : Nasus displicuit tuus. Artistes dramatiques, ils appartiennent entiers au public, tout entiers, sans réserve, et, pour prendre l'expression de Musset, du corps à rame et de la tête aux pieds.

9 mai 1881.

Page 1