‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 30 sur 35 · CABOTINS · texte numérisé non relu

CABOTINS

Cabotin? ! cabotinages ! voilà des mots que tout le monde emploie aujourd'hui, comme snob et snobisme, dont la fortune a été si rapide, sans nue personne ait pris soin d'en préciser le sens. Qu'est-ce qu'un cabotin? Si tous consultez l'Académie française et Littré, ils vous répondront l'une et l'autre que le cabotin est un mauvais comédien ; le mot n'avait pas, en effet, d'autre acception, il y a seulement un demi-siècle. Littré ajoute même : « familier et bas ». Nous avons marché depuis.

Comme le péché mignon du comédien, j'entends du comédien sans talent, est une vanité turbulente et un amour- propre criard, ces défauts qui font partie intégrante du cabotin sont entrés naturellement dans la signification du terme. On à appliqué l'épithète de cabotin à tout homme qui, dans quelque profession que ce soit, faisait, comme on dit, plus de bruit que de besogne, qui se mettait en avant avec une outrecuidance que ne justifiait point son mérite.

Le mot n'a pas tardé à s'emplir d'une idée nouvelle. On était serré autrefois dans les rangs d'une hiérarchie sociale nettement échelonnée, qui maintenait les ambitions exagérées et folles. On sentait au-dessus de soi et l'on acceptait

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avec résignation des supériorités sociales avec lesquelles il

fallait composer, en attendant que l'on pût prendre leur place. On ne reconnaissait peut-être pas plus aisément qu'aujourd'hui qu'on pouvait être moins que son voisin.

On prenait la file avec plus de patience; et, puisque nons parlons de théâtre, on savait faire queue.

A mesure que se relâchaient, s<>us la poussée de la démocratie, les liens des antiques hiérarchies, le désir d'arriver plus vite, en bousculant tons les obstacles, de faire Bon trou, perfas et nef as, en jouant des coudes et des épaules, à travers la foule, s'exaspéra jusqu'à la fureur. L'esprit d'égalité, disait M. Maurice Talmevr, dans une fine étude qu'il a faite des cabotins, est le grand ressort du cabotinage. Tout le inonde égal à tout le monde et tout le monde valant tout le monde, c'est chacun appelé à tout convoiter, sans distinction de naissance, de fortune, d'intelligence, d'éducation. Chacun veut la première place, sans se demander s'il la mérite, la souhaitant même avec d'autant plus d'âpreté qu'il la mérite moins. La conquérir à force de travail et de talent, ce serait trop long, trop difficile. Comme on part de cette idée préconçue que n'importe qui est autant que n'importe qui, il n'y a plus d'égards à avoir pour personne, et on se lance dans la mêlée, tombant à bras raccourcis sur tous ceux qui barrent le passage, s'aidant des camarades avec qui l'on monte à l'assaut et que l'on piétinera ensuite, si l'on arrive avant eux. Le cabotinage, en ce sens, est le dernier mot de l'individualisme : c'est une des formes de ce culte du moi dont M. Maurice Barres a été l'initiateur et dont il est à présent le grand prêtre.

Nous avons, je crois, fait le tour du mot : un cabotin, c'est donc un homme, plutôt médiocre en sa partie, quelle qu'elle soit, dévoré du désir de paraître, amoureux du bruit.

plein de prétentions et dénué de scrupules, capable de tout pour arriver plus vite. Il y a donc des cabotins de tous métiers: il y en a dans la littérature, dans l'art, dans la science, dans la politique ; qui sait même si l'anarchie est antre chose qu'un sinistre et monstrueux cabotinage ?

C'est, de préférence, dans le monde des lettres que M. Edouard Pailleron a pris ses types de cabotins. Il nous les présente tous au premier acte. Nous sommes dans l'atelier de Pierre Cardevent... Oh! celui-là n'est pas un cabotin. C'est un artiste sérieux, tout entier à son travail et qui vise la gloire, mais qui attend, la main sur son ébauchoir, qu'elle vienne le trouver chez lui. Il a exposé une statue, qu'ont admirée les connaisseurs ; mais il n'a fait aucune démarche ni près des journalistes, ni près des personnes influentes, ni près des femmes, maîtresses de salon en vogue et grandes faiseuses de renommée, pour obtenir une récompense. L'œuvre faite, il s'est remis à une autre besogne. Il est en train de retoucher le buste d'une jeune fille, qu'il a aperçue une fois arrêtée devant sa statue et dont le profil charmant lui est resté dans la mémoire. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il est pauvre , un usurier juif tourne autour de lui ; ce vieux drôle a le matin appris que la statue de Cardevent aurait la grande médaille; Cardevent. qui vit loin des coteries, n'en sait rien encore. Il profite de cette ignorance pour la lui acheter trois mille francs. Le sculpteur, qui est aux abois, signe le contrat de vente sans le lire.

— Il n'a pas pensé, dit l'abominable Shylock, à réserver le droit de reproduction. C'est un vrai artiste !

À côté de Cardevent, dans son atelier flâne un vieux bohème, Grigneux, qui aurait peut-être eu du talent, s'il avait travaillé; mais il a passé sa jeunesse à faire des théories sur son art, au lieu de le pratiquer. Il s'avoue

vaincu aujourd'hui, il est triste, sans être amer. Nous soupçonnons qu'un grand chagrin — un chagrin d'amour sans doute — est pour quelque chose dans cet affaissement physique et moral. C'est (Jot qui est chargé de ce rôle, qui ne se compose guère gne de deux tirades. Dans l'une, ce vieux raté, faisant un retour sur ses illusions d'autrefois, conseille à Cardèrent de ne point se perdre en rêves, de ne point s'évaporer en théories vaines, comme il a eu tort de le faire, et Got Ta dite avec un profond accent de mélancolie, où l'on sent traîner le regret de sa déchéance. Dans la seconde, Grigneux conte que, pour oublier une femme qui l'avait trompé, il s'est mis à boire ou à se morphiner, je ne me rappelle plus au juste, et que, dans la fumée de l'ivresse, elle lui apparaît, il la voit... Et Got, en effet, l'œil fixe, le visage extasié, semblait suivre dans le lointain une image absente. Le jeu de physionomie, le geste, la diction, tout était admirable.

Ni Grigneux ni Cardevent ne sont des cabotins. Patience ! nous allons foire connaissance avec eux. Dans la maison où Cardevent a son atelier logent également des artistes, méridionaux comme lui ; qui sont venus, comme lui, à Paris, afin d'y conquérir la fortune et la gloire. Aussi la maison s*appelle-t-elle <i la boîte à l'ail », et ils ont fondé, sous le nom de la Tomate, une société d'admiration et d'aide mutuelle, qui rappelle la Camaraderie de Scribe. Tous ces jeunes gens comptent arriver par d'autres procédés que ceux qui ont pourtant réussi à leur ami Cardevent. Ces procédés-là sont lents, malaisés et peu sûrs.

Voici le peintre Caracel, qui s'est fait impressionniste et chef d'école; voici Larvejol qui écrit des romans à sensation ; il vient de publier un roman naturaliste, dans le goût du jour, Vierge et Nourrice, où il en a mis de raides, de très raides. Ah ! s'il avait la chance qu'on voulût bien le

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poursuivre ! Mais non, le parquet a laissé passer sou livre ! Nous ne sommes pas gouvernés ! Il vient de faire recevoir un drame en cinq actes qu'il a intitulé Enceinte, mais dont le titre, si le mysticisme en train de poindre devient décidément à la mode, se changera en celui de Sainte. Yoici le jeune et beau Saint-Marin, le médecin des dames, qui fait sa réputation en tâtant le pouls des jolies mondaines ; voici Brascommié, fils d'un père qui est de temps à autre ministre, et qui ne tardera pas à être nommé substitut; voici enfin le chef de la bande, Pégomas, un petit-neveu de Numa Roumestan, avocat et homme politique en herbe, doué d'une imperturbable confiance en soi et d'une faconde intarissable, hardi, entreprenant, très roublard au fond avec ses allures bon enfant, et que rien ne saurait détourner, pas même un amour de femme, du but où il tend :

— Les femmes ! dit-il, j'aurai tout le temps de m'en occuper après, quand je serai arrivé.

Tout ce monde, turbulent et gai, fait invasion dans l'atelier de Cardevent, s'y installe et blague. C'est un feu roulant de mots drôles ; comme ils n'ont pas à poser les uns devant les autres, ils parlent avec une terrible liberté, avec une aisance légèrement cynique de leurs projets, de leurs aspirations, des diverses façons de jeter la poudre aux yeux du bon public ; il n'y en a pas une qu'ils ne connaissent. Un vieil artiste, membre de l'Institut, Hugon, les écoute : il les méprise au fond et sait que penser de tout ce verbiage : mais il a peur de leur langue ; comme il se sent sur son déclin, il les flatte pour n'être pas traité de gâteux.

— Vous êtes lâche, lui dit Grigneux.

— Oui, lâche, répond-il, afin de n'être pas lâché. Voilà que tout à coup, à travers la conversation, entre

comme un coup de vent une jeune fille, la jeune fille au

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buste, M11'' Yalentine. Elle ne précède que de quelques instants Mm" de Laversée, dont elle est la pupille, et chez qui elle est lectrice, demoiselle de compagnie. Elle a voulu annoncer la première au sculpteur une heureuse nouvelle : il a la grande médaille, b médaille d'honneur.

Mme de La versée arrive après elle, flanquée de son mari, et tous deux un peu piqués d'avoir été devancés. Mme de La versée, elle, est une cabotine d'un autre genre. Elle devine, reçoit et protège les artistes. Elle tient salon, et c'est chez elle que toutes les jeunes célébrités se donnent rendezvous et s'affirment. Saint-Marin est déjà en pied dans la maison; il gouverne la santé de la dame ; il est même quelque chose de plus pour elle.

Son mari M. de Laversée (autre cabotin du monde) est le neveu du célèbre Laversée qui fut en son temps député, sénateur, directeur des beaux-arts, membre de l'Institut, ministre. Il vit sur la réputation de cet oncle. C'est un vieil imbécile, dont M. Leloir a traduit avec un art incomparable de composition la plaisante silhouette. Ce vieux fantoche écrit en plusieurs volumes sur Murillo une étude qui doit le mener à l'Institut ; et, quand on prononce devant lui le mot d'Institut, il porte d'un geste machinal de respect et d'orgueil sa main à ses cheveux qu'il arrange.

M. de Laversée est l'humble toutou de sa femme. Quand Laversée parle de son oncle et se rengorge, Mmc de Laversée met en avant sa mère, une pastelliste de tant de talent ! elle le tient pour un pauvre homme.

Comme ce pauvre homme est riche, comme sa femme est intrigante, c'est sur eux que Pégomas a jeté son dévolu, c'est de leur maison qu'il entend se servir comme d'un tremplin pour se lancer à la fortune. Il se fait, grâce à Saint-Marin, agréer par le mari comme secrétaire ; une fois dans ce poste, il se charge du reste. C'est lui qui fera

manœuvrer cette vieille bête au gré de son ambition. - Mme de Laversée, qui est à l'affût de toutes les gloires naissantes, accable Cardèrent de compliments sur sa statue, à laquelle elle n'avait pas pris garde auparavant ; elle l'invite à son prochain jeudi, et comme il allègue une fête que lui préparent ses amis de la Tomate, elle invite gracieusement toute la Tomate en même temps.

On accepte avec acclamation ; une scène tendre repose de tout ce bruit. Carde vent attendait sa mère, une bonne paysanne, qu'il n'avait pas vue depuis plusieurs mois, et qu'il aime de tout son cœur. Elle lui trouve l'air préoccupé, un peu triste. Elle voit le buste que son fils est en train de modeler et trouve qu'il ressemble étrangement à cette jeune fille, qui est entrée tout à l'heure, sans dire gare, dans l'atelier, et qui vit dans cette compagnie bruyante et bizarre. Cette jeune personne ne lui dit rien de bon. Si son fils l'aimait ! Ce n'est pas là une fille pour lui 1 Elle est inquiète et ne se déride que lorsqu'elle voit tous les amis de la Tomate, des palmes à la main, venir chantera l'heureux triomphateur de l'exposition un couplet de circonstance sur la victoire qu'il a remportée.

Tout ce premier acte est plein de mouvement et de vie ; les mots y crépitent comme en un feu de file; presque tous d'une jolie venue, d'une gaieté franche et jaillissante. Il n'y a pas encore d'action mise en train ; mais nous ne nous en soucions guère. En ces sortes d'ouvrages, il suffit qu'un fil très léger (très conventionnel au besoin) relie les tableaux de mœurs, que l'auteur se propose sans doute de faire passer tour à tour sous nos yeux. Bien que le nombre des personnages qui nous ont été présentés soit considérable, nous avons sans peine démêlé, à travers le tohu-bohu des scènes épisodiques, que c'est Pégomas qui va prendre la direction de la pièce et que c'est Mme de Laversée qui, nous

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ne savons comment encore, en occupera toute une partie.

Ce premier acte va aux nues. Au second acte, nous sommes chez M. de La versée. Nous le voyons qui écrit sous la dictée de Pégomas, son secrétaire, un discours que l'exubérant Méridional improvise avec de grands gestes. P mas a persuadé à son nouveau patron que le chemin le plus court et le plus sûr pour arriver à l'Institut était de pas par la Chambre et de se présenter aux élections. Laversée s'est laissé endoctriner ; il a posé sa candidature au Canigou, et Pégomas ira l'y préparer et l'y soutenir. Il a son plan, Pégomas, vous le verrez tout à l'heure.

En attendant, c'est le jour de la fête donnée à la Tomate, et nous comptons bien nous amuser, en voyant la façon dont tous ces jeunes fumistes vont s'y prendre pour exploiter à leur profit les faiblesses et les ridicules de cette cabotine qui ne songe qu'à les exploiter elle-même et qui va, nous le croyons du moins, les mettre en présence de nouveaux types de cabotines.

Xous sommes un peu déçus.

Voila qu'à côté delà comédie annoncée, promise, M. Pailleron nous expose une ténébreuse histoire de mélodrame qui n'a pas avec elle le moindre rapport, et qui va couler parallèlement sans s'y mêler jamais. Je sais bien que c'est un procédé chez Sardou de faire sortir d'un tableau de mœurs une scène de drame, qui n'y est rattachée que par un lien de logique artificielle. Mais avec quelle adresse de mains la suture est faite ! Nous sentons bien vaguement que nous sommes pris pour dupes, que l'auteur « nous met dedans » mais impossible à nous de démêler à quel mi ment précis il nous attrape, ni même comment il s'y prencL Pour Scribe, le maître des maîtres, l'intrigue fait toujours corps avec l'idée de la pièce et ne saurait s'en détacher .• Voyez la Camaraderie, voyez Une Chaîne.

Pailleron. qui ne possède pas l'habileté suprême de Scribe, n'a pas eu non plus cette fois l'adresse et le tour de main de Sardou. Il a écrit deux pièces d'un style disparate, qui sont si étrangères Tune à l'autre que l'on pourrait presque extraire tout entière la moitié, qui est de mélodrame, sans rien retrancher à l'intégrité de la comédie.

En quelques lignes voici le sujet de ce mélodrame.

Yalentine la jeune fille au buste) est une orpheline, née de père inconnu, qui a été léguée par son oncle a M. de Laversée. Mme de Laversée l'a élevée et s'en est fait honneur tant qu'elle n'a été qu'une gamine : elle prenait plaisir à s'en aller au bois avec l'enfant, qui paradait joliment attifée dans sa voiture, et lui attirait des compliments sur la bonté de son cœur. Mais l'enfant est devenue une jeune fille, très belle, et d'allures très délibérées. A elle vont tous les hommages, et Mme de Laversée en enrage tout bas. Elle est la maîtresse de Saint-Marin, qu'elle aime furieusement. Comment cette passion farouche a-t-elle pu germer et croître dans le cœur de cette frivole cabotine, pourrie de vanité et de chic ? M. Pailleron ne nous le dit pas. Saint- Marin, qui se croit irrésistible, fait la cour à l'orpheline ; il se laisse surprendre à ses pieds. M'"e de Laversée, qui est horriblement jalouse, la chasse. Toutes ces scènes et d'autres encore sur lesquelles je passe sont traitées avec mie violence tragique. Le malheur est qu'elles n'intéressent personne. Les amours de Mme de Laversée me laissent froid : je ne comprends pas grand'chose aux imprudences de Saint-Marin, qui me semble être plus fat et plus bête que de raison : comme l'auteur ne me révèle qu'au troisième acte l'histoire de Yalentine, comme jusque-là je la connais mal. et qu'après je ne la connais guère davantage, tout ce qui lui arrive m'est indifférent ; toute cette partie de drame m'agace. Et c'est, par malechance, la seule où les femmes

aient un rôle. Dans la comédie, rien que des homme- ; cabotins sur cabotins! dans la moitié mélodramatique, les deux femmes de la pièce, Mme Brandès et Mu^ Marsy. Pauvre Brandès ! elle n'a pas de veine, décidément! "Son rôle est horriblement antipathique et tout ce qu'on peut dire de mieux à son avantage, c'est que personne à Paris ne l'eût joué avec plus d'intelligence et de sûreté. Al110 Marsy, qui a pour qualité première l'éclat triomphant du visage, la superbe exubérance du geste et de la voix, a été obligée, pour se conformer aux indications du personnage, de carguer les voiles et de modérer son jeu. Elle a de la fierté et de l'émotion, mais tout cela dans une teinte volontairement grise et triste. Cette création fait honneur à la souplesse de son talent ; mais, que voulez-vous ? ce n'est plus notre Marsy.

Permettez-moi de ne pas m'attarder davantage sur ce côté de la pièce nouvelle. On s'est plu à en montrer le faux ; il est, en effet, des plus discutables. Mais dans une œuvre où il y a tant de scènes amusantes et toute une partie d'un comique irrésistible, pourquoi s'acharner sur ce qui est mal venu? Rien ne serait plus facile que d'abréger quelquesunes de ces scènes qui font longueur. Peut-être l'a-t-on fait déjà sans en rien dire.

La soirée que donne M™* de Laversée dans le second acte est pleine de mouvement et de bruit joyeux. On a fait venir Cadet pour dire un de ses monologues ; et c'est Cadet qui joue le rôle de Cadet. Il nous a paru moins plaisant quand il s'imite et se charge que lorsqu'il joue pour son propre compte. Mais il faut reconnaître aussi que le monologue qu'il débite n'est pas des mieux venus. Quelques amusantes silhouettes d'hommes et de femmes du monde, tous plus au moins cabotins, traversent le salon ; c'est la baronne Lunato, qui se sert de l'album comme d'une

amorce pour attirer les jeunes gens célèbres qui lui plaisent ; A[lle Ludwiglui prête la malice de son sourire. C'est M. Lovel, un député très parisien, qui a deviné Pégomas et qui laide discrètement, car il sent une force chez cet enragé Méridional.

Pégomas, c'est Féraudy. Le rôle avait été écrit pour Coquelin. Je ne sais ce que Coquelin y aurait pu être. Le rôle n'a rien perdu à passer aux mains de Féraudy ; au contraire, je crois. Féraudy est tout ensemble fin et turbulent. Pégomas dit quelque part que, si on le touchait, des étincelles lui jailliraient du corps ; on les sent qui pétillent dans le jeu de Féraudy : il s'agite, il parle, il met au plein vent sa personnalité hardie et tapageuse, plein de sang-froid par dessous, sachant ce qu'il fait et où il va. C'est lui qui, à vrai dire, est toute la pièce.

Ah ! la scène par où il ouvre le troisième acte, quelle merveille! Xous sommes dans l'atelier de Cardevent. Il vient d'achever la statue de M. de Laversée oncle. Ç.i, c'est une idée de Pégomas. Il a imaginé d'organiser une souscription pour élever une statue à M. de Laversée ; on l'inaugurera au Canigou, sa ville natale, où M. de Laversée neveu se présente à la députation. Cardevent a été chargé de faire la statue en pied, et une commission a été nommée pour l'examiner et la recevoir. Cette commission arrive et M. de Laversée en est; il tremble à l'idée du discours qu'il aura à faire, le jour de l'inauguration.

Un discours ! qu'y a-t-il de plus facile ! s'écrie Pégomas. Et le voilà qui, avec une verve endiablée, un prodigieux bagout, fait le discours lui-même, se laisse emporter à la parole, prodigue les grands mots et les grands gestes, fond en larmes au souvenir de l'illustre et regretté Laversée, et, comme Lovel dit à. demi- voix d'un air sarcastique :

— C'est qu'il croit maintenant que c'est arrivé !

— Moi, (lit Pégomas, s'arrêtant et d'un ton froid, j'irais comme ça deux heures de suite.

Et il reprend, et il roule tout le monde dans uu torrent d'éloquence méridionale, et c'est dans la salle un fou rire dont vous n'avez pas idée. La scène est impayable.

Passons sur le reste de l'acte : c'est du mélodrame, et du mélodrame verbeux.

Le quatrième acte est admirable d'entrain et de gaieté. Car c'est Pégomas qui l'échauffé de sa verve toujours en mouvement. Nous sommes au Canigou, un jour de grande fête ; on inaugure la statue ; les élections ont lieu le lendemain, et, pour comble de chance, on juge aux assises un criminel dont Brascommié demande la tête: s'il l'obtient, il passera avocat général et recrutera des voix pour Pégomas. Car, Pégomas, qui a manœuvré avec une merveilleuse adresse, a substitué au dernier moment sa candidature à celle de ce pauvre Laversée, qui aura fait tous les frais de l'élection et restera sur le carreau.

Pas content, Laversée ! et quand il entre, droit, raide, digne et furieux, on voit bien qu'il vient d'apprendre le coup de Jarnac dont il est victime et qu'il va en demander raison à ce traître de Pégomas. Pégomas ne s'en embarrasse guère.

— Attendez ! dit-il à Lovel, attendez que je le retourne ; il va m'embrasser tout à l'heure.

La scène est exquise et d'un comique achevé. C'est de beaucoup la meilleure de l'ouvrage et, à mon avis, une des meilleures du théâtre contemporain, et Féraudy la joue! Il faut le voir écouter les récriminations de M. de Laversée; comme on sent l'homme injustement accusé, qui est sûr de confondre et de ramener son adversaire.

— Ingrat ! s'écrie-t-il d'un ton de reproche navré.

Et sur ce mot la scène, qui est faite avec une merveil-

lense adresse, revire, et c'est Pégornas qui reprend

'offen-

sive. Il étourdit ce malheureux Laversée, à qui il promet l'Institut; car l'Institut, il l'a dans sa poche, lui, Pégomas ; et comment ne pas le croire ? Il parle avec tant de conviction et de chaleur. C'est Laversée, qui, confus et repentant, lui offre la main, que Pégomas refuse d'abord d'un air de bouderie offensée ; mais sa générosité naturelle l'emporte ; il tombe dans les bras de Laversée ; il le serre en pleurant sur sa poitrine.

— Eh ! bien, vous le voyez, dit-il à Lovel, ça y est.

En quelques minutes, l'auteur ensuite nous donne le dénouement de son insupportable mélodrame. Il se trouve que Tulentine est la fille de Grigneux et elle épouse le sculpteur Carde vent, avec la permission de la vieille paysanne, Mme Cardevent mère. C'est tout ça qui nous est égal, par exemple !

Ah ! voilà Pégomas qui revient ! il a sur son habit la croix, qui avait été promise au maire du Canigou, un homme solennel, — oh ! que Dupont -Yernon lui a donné une bonne tête ! — qui a été roulé, comme tous les autres, par le terrible Pégomas. Il est suivi des fanfares du pays qui font rage ; tout un peuple l'acclame, et lui, qui n'est jamais à bout de salive, boutonnant son habit d'un geste dramatique, il repart de plus belle pour son nouveau discours. Le rideau tombe sur son apothéose.

J'ai parlé, chemin faisant, de la plupart des artistes. Si je n'ai rien dit de "Worms qui joue Cardevent. cet oubli est une critique de la pièce bien plus que de l'acteur. Cardevent est le héros de la pièce ; il la traverse d'un bout à l'autre, et son rôle est si inutile à une comédie qui a pour titre les Cabotins, que j'ai à peine eu l'occasion d'en parler : c'est une remarque à faire : les quatre personnages principaux, Grot, Worms, MHc Marsy et Mlle Brandès, ton-

client au monde que Fauteur a prétendu peindre et n'en relèvent pas. Il n'en faut pas inoins rendre justice à AVorms. Il a été plein de tendresse et de chaleur ; il a eu même avec sa mère une peinture de son amour qu'il a faite d'une voix si profondément désespérée que le public de la première lui a coupé la tirade par de longs applaudissements, sans en attendre la fin.

C'est Le Bargy qui fait Saint-Marin. Je ne sais s'il n'a pas donné à son médecin une fatuité trop sèche et trop raide. Il me semble que les médecins de dames sont plus onctueux et plus insinuants. Peut-être est- ce l'auteur qui a voulu que le personnage fût ainsi ; et j'ai en effet remarqué, à la seconde fois que j'ai vu l'ouvrage, certains mots qui semblent indiquer que tel est le caractère du rôle. Il n'est pas commode, le rôle, et lie Bargy l'a joué en comédien très sûr.

Laurier est excellent dans celui du vieil Hugon ; Georges Berr et Truffier sont d'amusants bohèmes ; je n'ai pas assez dit combien Leloir était charmant. Il a fait de cet imbécile de Laversée une caricature inoubliable. Je ne puis citer tant de noms ; je me reprocherais pourtant d'oublier, et M11* Bertiny, qui dit si gentiment à Cardevent : «: Vous êtes un mufle .' » et M"6 Lynnès, la femme de chambre de Mme de Laversée, qui surprend Saint-Marin en flagrant délit de flirt avec Yalentine, et qui fait d'une voix si piquante ses réflexions sur cet incident.

Je veux mettre à part Mme Pauline Granger qui joue Mm' Cardevent avec beaucoup de simplicité et d'émotion. Son entrée en scène au premiei acte est délicieuse.

19 février 1394.

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