LA FAMILLE BENOITON
Causons ensemble de la Famille Benoiton, puisque aussi bien Paris, à cette heure, ne parle d'autre chose. La comédie nouvelle de Victorien Sardou a obtenu un grand 3, par son mérite d'abord, cela va sans dire, mais aussi, et plus encore par le sujet qu'elle traite.
Ce sujet-là flottait dans l'air. L'immense retentissement de la brochure de M. Dupin, et le long temps qu'elle avait défrayé les journaux, sans lasser le public, montre assez que la question était dans l'ordre des préoccupations générales. Le théâtre y avait déjà touché, à diverses reprises, par ses petits côtés. Qui ne se souvient des Toilettes tapade M. Dumanoir? et dernièrement encore, dans les Curieuses, M. Henri Meilhac ne soulevait-il pas d'une main bien délicate et bien hardie un coin du voile ?
M. Victorien Sardou est entré en plein dans le sujet. Il n'a pas voulu seulement s'égayer de quelques légers travers : il s'est hardiment pris à la cause du mal : il a fait le procès de l'éducation actuelle. On met les garçons au collège pour y apprendre le latin et le grec, et on leur dit : Mon ami. le grec ni le latin ne se parlent plus, ce sont des langues mortes, et par conséquent inutiles. Il n'y a
qu'une chose sérieuse au monde, c'est de faire fortune. Tout ce qui ne sert pas à cela ne sert à rien.
Le petit bonhomme écoute son père, et profite de la leçon. S'il est riche, à quoi bon travailler? Il a' son pain sur la planche. Il fera des dettes, courra les cercles, les cocottes, se tuera l'âme et le corps, et jouira de la vie. S'il n'a qu'une fortune médiocre, il poursuivra âprement et par tous les moyens le premier million qui lui est nécessaire. Il n'aura plus le temps ni d'avoir de l'esprit ni d'aimer; il ne sera ni homme de bonne compagnie, ni mari, ni père, ni même amant ; il fera des affaires ; ce sera une machine arithmétique vivante.
Pour les filles, c'est une autre guitare. On les fourre au couvent, où elles n'apprennent rien que les pratiques d'une dévotion bête. On les retire de là à seize ans, sans instruction ni principes de conduite; elles reviennent dans la famille. Est-ce bien la famille qu'il faut dire ? Il n'y a plus de famille. Le père est à la Bourse, la mère toujours sortie. Le frère traverse la maison; il parle chevaux et maîtresses, et dans quelle langue ? le pur argot des coulisses. Mademoiselle y mord tout de suite, comme à un fruit nouveau. Elle hasarde les premiers mots de cet étrange javanais en riant, et par manière de moquerie. Elle s'y habitue vite.
Si par hasard son père la rencontre, les seuls enseignements qu'il lui donne, c'est de se bien garder de toute passion généreuse; il lui montre, au bois, une femme qui passe, dans sa calèche, enveloppée d'un cachemire des Indes. « Voilà une femme qui a fait un beau mariage ; prends exemple sur elle. » Tout son temps est jeté à d'extravagantes toilettes, à des plaisirs bruyants et hasardeux.
Elle se marie enfin ; c'est pour mener plus librement en-
core la même vie de luxe. Elle a apporté une dot : elle en mange le revenu, et quelquefois davantage, en costumes de ville et de bal, en fantaisies ruineuses. Le mari s'extermine à suffire à ces dépenses ; il est toujours de mauvaise humeur : il gronde madame, qui s'indigne ; il serre les cordons de la bourse, et la voilà sur le chemin des lionnes pauvres.
C'est l'histoire de la famille Benoiton. Ce Benoiton est un riche industriel qui a gagné trois millions à vendre des sommiers élastiques ; un homme éminemment sérieux qui a pourvu ses enfants de l'éducation à la mode. Il en a cinq. Où et quand Mme Benoiton a-t-elle trouvé le temps de les faire? On n'en sait rien; elle n'est jamais à la maison. Elle doit bien avoir quarante ans sonnés, quand s'ouvre la pièce ; cet âge respectable n'a en rien ralenti son goût pour les visites et les distractions : — « Madame est sortie! » — et les filles s'élèvent comme elles peuvent.
Il y en a trois dans la famille, dont l'une, Marthe, est mariée à un spéculateur. Celle-là a apporté deux cent mille francs à son mari ; elle en gaspille vingt mille à un luxe absurde et inutile. Elle va aux eaux, elle joue au baccarat, on la voit aux courses, où elle parie ; avec tout cela pourtant, retenue de manières et de langage ; elle est mère, et c'est un lien.
Les deux autres, MUes Jeanne et Camille, sont de franches évaporées. Elles affectent un sans-gêne d'allures et un débraillé de langage qui se souffriraient à peine chez un jeune homme. Elles passent leur vie à changer de costumes; quels costumes, bon Dieu! charmants d'ailleurs, mais d'une extravagante fantaisie. Je soupçonne fort mon ami Marcelin de les avoir dessinés; la Vie parisienne qu'il dirige, est le Moniteur de ces dames et de ces demoiselles.
Sont-ce des filles de bonne maison ou des cocottes qui Babillent ainsi ? Il serait malaisé de le dire ; on n'en fait pas bien la différence sur le turf. Car un insolent s'approche de Mllu Benoiton, et lui pinçant la jambe : a Dix louis pour Gladiateur, » lui dit-il. Elles fument le cigare de leur frère, elles lui disent : Tiens-tu becqueter ? Elles connaissent et copient l'attelage de la petite Colomba. Le cœur est bon au fond, mais la forme finit toujours en ce monde par emporter le fond, et chez ces péronnelles, la forme est si mauvaise ! Tandis que l'une est insultée aux courses, l'autre est enlevée, et ce qu'il y a de pis, par un spéculateur, qui calcule qu'enlever une dot de cent mille écus est une bonne affaire.
Les filles vous donnent une idée des garçons : M. Benoiton en a deux : le beau Théodule, la fine fleur des gandins de collège, le fondateur du « potach'club », écrivain à ses moments perdus ; il rédige les modes dans un journal, qui est l'organe du susdit potach-club. Il demande dix louis à son père, comme nous demandions cinquante centimes à notre maman. On les lui donne. Il va aux courses, lui aussi ; ne faut-il pas qu'il représente, qu'il parie, qu'il se grise. Le fait est qu'il y va se griser, et qu'on le met, lui et tous les membres du potach'club, au violon. Usera enchanté de la mésaventure, qui le jwse; il enverra une note à tous les journaux. Aimable jeunesse ! c'est l'espoir de l'avenir.
M. Fanfan a six ans; mais déjà il a profité de l'excellente éducation qu'on lui donne. Il joue à la Bourse des timbres-poste, et il joue à la hausse; il roule ses petits camarades, qui ne sont pas de force. Il répond à son père, <jui lui demande d'entrer dans ses opérations : « Tu n'es pas un homme assez sérieux, toi! » Il a eu, lui aussi, ses désastres comme tous les grands financiers : il y a eu baisse sur les timbres-poste, des spéculateurs ont écrasé
le marché; il est au désespoir, car il ne peut payer ses différences. Théodule croquera l'héritage du père, mais Fanfan saura manœuvrer le sien; l'un sera l'ornement du café Anglais, et l'autre un des piliers de la Bourse. Tous deux, d'admirables spécimens de l'éducation contemporaine.
Les gens que voit la famille ne sont pas des originaux moins curieux. M. Formichel est un entrepreneur qui a conquis dans la bâtisse une grande fortune. Il est tout à fait dans les idées du père Benoiton et possède un fils qui suit le mouvement. Ce fils a visité l'Espagne et l'Italie sans admirer ni un site, ni un tableau, ni un monument, ni un costume. Il trouve que Venise est une infection, qu'il faudrait combler le grand canal, que tous ces gens-là sont des paresseux dont les maisons sont mal construites et la literie déplorable. Mais parlez-lui des Anglais ; voila qui nous enfonce ! à Birmingham il a vu pour vingt millions de savon dans les docks. Jamais il n'a mieux compris la grandeur de l'homme qu'en face de ces montagnes de savon.
Ce jeune enthousiaste voudrait se marier. Son père lui propose MUe Camille Benoiton. — Ta pour Lucile Benoiton. — Xon, Camille , dit le père. — Camille, Lucile, Blanche, c'est tout un pour maître Formichel fils, qui ne s'inquiète que de la dot. Le chiffre lui en convient assez : il additionne à sa fortune personnelle celle qu'il tient du chef de sa mère ; il y ajoute les espérances : — « Vous en avez encore pour quinze ans, » dit-il à son père et à son beau-père épouvantés de ces calculs. Il propose un petit échange de maisons au père Formichel, qui s'aperçoit, après avoir consenti et signé, qu'il a été pris pour dupe.
— Mais, naturellement, papa, s'écrie Formichel fils; comme auteur de mes jours, je te vénère ; mais comme acheteur, je te mets dedans.
— Il a raison tout de même, répond le père. ' s .. il va peut-être un peu loin.
Tous ces personnages nous sont présentés par une bellesœur de Didier, le mari de Marthe. C'est une femme ses spirituelle, simple, une femme de l'ancien temps, <|ui, a avoir perdu son mari, s'occupe du mariage des antres ponr
dédommager. Elle voudrait caser les deux demoiselles Benoiton, et elle a justement sous la main un sien cousin, M. de Champrosé, qui a rencontré Jeanne par hasard, et en est tombé amoureux.
— Dame ! voyez, mon ami, lui dit-elle, voyez par vos yeux et jugez !
Et elle l'introduit dans la famille, une lanterne à la main, montrant du doigt les ridicules, signalant les dangers, regrettant les bonnes mœurs, traçant des portraits, un Desgenais en jupons.
Sardou a passé trois actes à nous mettre en scène tous ces personnages. Le premier est incontestablement le meilleur des trois. Jamais l'ingénieux auteur des Intimes et des Vieux Garçons n'avait déployé plus de verve ni plus d'esprit. Les mots tombent comme des coups de cravache, bien appliqués et bien cinglants. L'un n'attend pas l'autre ; le public n'a pas le temps de se remettre; il tressaille à chaque coup; il en est ébloui, perdu, aveuglé.
Les deux autres font moins d'effet, non peut-être qu'ils soient moins bons par eux-mêmes : mais ils répètent le premier, en forçant la note. Cette famille Benoiton, qu'on avait d'abord aisément acceptée comme le type légèrement poussé à la caricature, de nos familles d'aujourd'hui, a semblé en certains endroits trop pencher vers la charge. Quelques traits ont paru excessifs. L'arg< >t des jeunes filles a déplu à beaucoup de personnes; ces grenouilles qui leur tombent delà bouche ont fait l'effet de crapauds répugnant».
Il faut pourtant bien avouer que le goût de ces locutions hasardées est aujourd'hui très répandu, que nombre d'honnêfces femmes, même dans la petite bourgeoisie, donnent en riant dans ces travers, et qu'il n'est pas bien étonnant que des demoiselles très lancées s'y enfoncent jusqu'aux oreilles. Le public s'est montré là plus susceptible que de raison.
Où il n'a pas eu tort, c'est de trouver trop vive, trop brutale, la façon de parler et d'agir du jeune Formichel discutant avec son père et son beau-père les conditions de son contrat. La scène est tirée des Faux Bonshommes. Mais qu'elle était mieux faite dans la pièce de Barrière ! C'était l'homme de la loi, l'impassible notaire qui parlait à M. Péponet de sa mort ; il le faisait en style officiel, et dans un acte authentique. Mais là, c'est un fils qui pousse du coude son père dans la tombe. Cela est trop cruel en vérité.
M. Sardou passe souvent la mesure. Il sait qu'au théâtre il faut frapper fort, et ne ménage pas les coups ; il s'en trouve dans le nombre ou qui portent à faux, ou qui semblent trop rudement assénés. Le patient crie et se révolte; quelques-uns ont déjà disparu depuis la première représentation ; il en reste encore qui voudraient être adoucis.
Les détails ont d'ailleurs peu d'importance au théâtre, et peut-être ceux dont on a parlé n'auraient-ils pas ainsi inquiété le public, s'il ne s'était pas senti obscurément travaillé d'un malaise général. Ces trois actes ont un défaut qui ne se marque pas à un endroit plutôt qu'à un autre, mais dont l'influence se répand insensiblement partout. Ce ne sont que des scènes détachées, des tronçons de route qui ne semblent mener nulle part.
C'est à peine si, vers la fin du troisième acte, on soupçonne un commencement d'action. Je ne suis pas, certes, de ceux qui croient que toutes les comédies doivent être jetées dans le même moule. J'admets fort bien qu'une
pièce de théâtre ne soit qu'un grand tableau de mœurs, où les scènes, juxtaposées et sans lien apparent entre elles, concourent, sinon à- un but commun, au moins à une impression générale. Autrement il faudrait retrancher du théâtre les meilleures comédies de ce temps, et notamment celles d'Emile Augier.
Mais à défaut d'action, Emile Augier nous présente des caractères dont l'étude emplit la scène, occupe l'esprit et le tient sans cesse en mouvement. De caractères il n'y en a pas ombre dans l'œuvre de Sardou. Ses personnages sont des mannequins. Et, pour ne parler que d'un, est-ce un homme réel et vivant, que ce M. Benoiton, qui a eu l'esprit de gagner trois millions dans les lits en fer, et qui parle comme un imbécile ; qui a la bosse de la paternité assez développée pour se donner cinq enfants, et qui néanmoins les élève si mal et s'en applaudit ; qui dit à visage ouvert, comme si ces sortes de choses s'avouaient jamais : « Peu importe d'être malhonnête, si l'affaire est bonne. »
Prenez l'un après l'autre chacun des types que Sardou nous présente. Il sonne creux: ouvrez-le, vous en tirez le foin dont il est rempli. Que reste-t-it donc pour tenir le spectateur en haleine ? des tirades, des mots, de l'esprit, du mouvement de scène, c'est beaucoup sans doute ; ce n'est pas assez. Sardou a beau porter dans ces trois actes son feu et sa fièvre ; en vain ses personnages rentrent, sortent, lancent le trait, et semblent emportes par une sorte de furie française, l'impression à la longue est fatigante. Chaque morceau est ravissant ; on se récrie, on est charmé, et pourtant il se glisse peu à peu un certain sentiment de lassitude.
Mais Sardou est l'homme du monde qui sait le mieux son métier. Il comprend bien qu'après tant de préparations qui ne préparent rien, nous avons besoin, nous avons soif d'une action, et c'est là, au quatrième acte, qu'il place une grande
scène de drame, une des plus belles que nous ayons vues au théâtre, d'un naturel, d'un pathétique admirable, qui a emporté le premier soir tous les bravos, et qui, hier encore, a été applaudie à tout rompre par une salle frémissante.
Marthe est soupçonnée par son mari d'une infidélité; tout l'accuse, et fiez-vous à Sardou por Àjue les preuves accumulées contre elle aient toute la vraisemblance nécessaire au théâtre. Elle est pure néanmoins, et n'est coupable que d'une légèreté, condamnable sans doute, mais qui n'entache en rien son honneur, ni celui de son mari. Clotilde, la femme sensée de la pièce, a juré à ce mari désolé, et d'autant plus malheureux qu'il doute et cache ses angoisses au fond de son cœur, elle lui a juré de savoir la vérité.
Elle va à Marthe et l'interroge. Mais pourquoi vous déflorer cette belle, cette admirable scène par une sèche analyse ? Les indignations, les pudeurs, les aveux de Marthe, la joie de Clotilde et son embarras de tout dire au mari, tous ces sentiments si divers sont marqués avec une science de progression, une exactitude de détail, un rendu de mouvement, un naturel et un passionné de style dont rien ne peut donner l'idée.
C'est à ce moment que s'est décidé le triomphe. La salle tout entière a éclaté en bravos furieux. Dans chacune de ses pièces, Sardou a une de ces scènes hardies où il ramasse toute sa force, et qui emporte la victoire. C'est la charge des cuirassiers d'Eylau.
Le succès a été complet. Le dernier acte ne pouvait plus rien changer à un triomphe certain. Il est absolument mauvais, ce dernier acte, et, à mon avis, tout à fait absurde. Mais à quoi bon s'appesantir sur les défauts ? Il y en a de très grands et de très nombreux dans l'œuvre de Sardou : mais les qualités sont de premier ordre. On se sent en face d'un esprit jeune, hardi, original même.
Oui, original, je le dis à dessein. On a malignement relevé les emprunts de Sardou : ici une scène des Faux Bonshommes, là une situation des Lionnes pauvres ; qu'est-ce que Clotilde? le Desgenais de Barrière. Eh ! qu'importe ? Est-ce que de toutes ces pièces d'argent, prises à droite et à gauche, Sardou ne se fait pas un trésor bien à lui ? Ces accusations sottes de plagiat me révoltent toujours.
Voyons, monsieur ! volez donc à votre tour, puisqu'il est si facile de voler. Mais, non, cela n'est guère plus aisé que d'inventer par soi-même. Clotilde, dites-vous, c'est Desgenais ? — Fort bien î mais ne voyez -vous pas qu'en changeant de sexe, Desgenais a changé aussi de langage : Est-ce que Desgenais eût pu dire, sans se moquer de lui-même, cet éloge si ému, si tendre, de l'antique mousseline, la parure des jeunes filles d'autrefois ?
Laissez à Sardou ses vrais défauts ; il en a bien assez : de la caricature dans les personnages, de l'indécision dans les caractères, des mots forcés, un tableau de la vie parisienne vu au travers d'une lunette trop particulière et grossissante, une action trop complexe, une grande étude de mœurs aboutissant à un drame très spécial, où la plupart des acteurs deviennent inutiles, et passent au rang de comparses après avoir occupé le premier plan ; de petits moyens, comme ces lettres oubliées sur une table, qui ont failli, le premier soir, faire chavirer le drame ; un dénouement bizarre et qui ne termine rien. Ai- je oublié quelque chose? Cela est possible ; mais je ne m'en soucie point.
La pièce a des parties superbes ; que voulez-vous de plus ? Elle est amusante d'un bout à l'autre. Que vous faut-il davantage? Vous la critiquerez, mais vous irez la voir, et, X l'ayant vue, vous la reverrez encore, et vous aurez l'ennui de vous y plaire une seconde fois, en dépit de vos fameuses règles et de votre célèbre bon goût.
Moi aussi, je voudrais bien que Sardou fût sans défaut. Moi aussi, je désirerais qu'à cette merveilleuse entente de la scène, à ce don inestimable de la vie, il joignît (car il en est très capable) des qualités plus profondes d'observation ; qu'il creusât mieux un caractère, qu'il agençât plus fortement une pièce : je vois les défauts uilssi bien et plus douloureusement que personne; mais enfin, j'en reviens toujours là, les qualités sont de beaucoup supérieures, et trouvez-moi trois auteurs dramatiques qui en possèdent aujourd'hui de pareilles. Il ne fallait qu'un juste pour sauver Israël. Il y a dix scènes excellentes dans la Famille Benoîte n et une hors ligne.
La pièce a été parfaitement jouée. Honneur tout d'abord aux deux femmes, Mlle Fargueil et Mlle Jane Essler. Je ne veux point les séparer ici. ni faire de comparaison entre elles : toutes deux ont bien mérité de l'auteur et du public. Mlie Fargueil a mis au service de son rôle sa diction nette et vibrante, quoique saccadée par instants, son art d'enfoncer le trait, son masque ironique, et des robes peutêtre un peu riches pour ses prédications en faveur de la simplicité : M e Jane Essler, ses admirables élans de sensibilité, des cris de passion, et cette physionomie pleine de feu qui remue profondément l'âme.
Félix, qui donne la réplique à Mlle Fargueil, dit toujours avec cette justesse et cette force qui ajoutent tant de prix à chacune de ses phrases. Il porte sur le public. Le rôle de Febvre est plus ingrat ; c'est celu i du mari qui se croit outragé. Il l'a joué avec énergie et passion. Quelques sanglots sont de trop peut-être.
La surprise de la soirée a été une petite fille de sept ans, qui a ravi le public par son ingénuité, sa grâce et son esprit. Le rôle que lui a écrit Sardou est très joli ; mais il nous l'a paru bien davantage. Que deviendra ce petit en-
fant prodige? Je ne sais. Si j'avais un conseil à donner aux parents, ce serait de ne pas exploiter ce talent précoce, de le laisser dormir, après ce premier triomphe, jusqu'à l'âge de quinze ans, et d'attendre la saison des fruits pour les cueillir mûrs. C'est Boudeville qui a découvert et instruit cette jeune merveille. Le plus grand service qu'il pu^se lui rendre est de la laisser croître en liberté, sans lui parler de théâtre. Les enfants prodiges, quand on les surmène, deviennent rarement de grands artistes.
13 novembre 186 J.
Je n'ai pas écrit moins de trois feuilletons sur la pièce de Sardou, l'un à la création en 1865, l'autre à la première reprise qui s'en fit deux ans après, le troisième en 1871, lorsqu'on s'avisa, après la guerre, de remanier la pièce. Le premier est débordant d'admiration ; ce n'est pas que je n'y eusse glissé quelques critiques. J'avais mis le doigt sur quelques-uns des défauts de la comédie, et ces restrictions paraissaient si en désaccord avec l'opinion générale, à cette heure de premier enthousiasme, que Sardou, à qui elles avaient été très sensibles, a pu se plaindre, à diverses reprises, que j'eusse éreinté sa pièce.
Déjà le thermomètre a baissé de quelques degrés en 1867 ; mais c'est aux acteurs que je me prends surtout de la désillusion. Delessart a remplacé Febvre et Mlle Cellier Jane Essler. En 1871, la température se rapproche de zéro. Je constate que les défauts se sont plus fortement accusés, que les qualités ont perdu cette grâce de nouveauté qui les rendait si séduisantes.
'.( Cette reprise, disais-je en concluant, a laissé le publicfroid. Est-ce la pièce, est-ce nous qui avons vieilli? Je ne sais ; je croirais plutôt que c'est l'œuvre. Le Gymnase nous a tout dernièrement redonné Froufrou. La Froufrou de Meilhac et Halévy est séparée de nous, tout comme la Famille Benoiton, par cette terrible aimée 1870, où trois siècles ont tenu. Elle avait donc, elle aussi, perdu le mérite de l'actualité; on l'a bien senti en la revoyant. Elle n'en a pas moins plu; elle est restée jeune.
ce C'est que Froufrou... s
Et je m'embarquai dans un long développement d'où il résultait que Froufrou était un type creusé d'une main délicate : que. dans la Famille Benoiton, l'observation était à fleur de peau. Je ne veux point le reprendre ici : aussi bien n'ai- je plus à parler du mérite de la pièce, mais de l'impression qu'elle a produite sur nous, à différents intervalles.
Avant-hier, à l'Odéon, c'était la glace fondante. Non, vous n'imaginez pas le froid qui s'est répandu dans la salle, et qui est allé croissant d'acte en acte. On était gelé, et il semblait que les claqueurs eux-mêmes, figés comme ces clairons de la retraite de Russie qu'a peints Victor Hugo. ne pouvaient plus remuer les mains et applaudir. La sensation a été si générale et si forte qu'il me semble impossible de l'expliquer uniquement, comme l'ont fait quelques-uns de nos confrères, par la vue plus claire des défauts de l'œuvre. Ces défauts, je les connais bien, mais ils n'empêchent pas la Famille Benoiton d'être une pièce très adroitement faite, pleine de vivacité et d'esprit, qui amuse même à la lecture. Oui, elle amuse : comment se fait-il que nous nous soyons si parfaitement, si outrageusement ennuyés, et cela tout le temps, d'un bout à l'autre, avec aggravation d'acte en acte ?
Il faut dire qu'il y a dans notre fait un peu de dépit.
VICTORIEN SARDOU ôl
Ceux mêmes d'entre nous qui se méfient volontiers de Sardou croyaient sincèrement, sur de vieux souvenirs, que la Famille Benoiton était une comédie, un peu superficielle peut-être, mais très vivante et très gaie, que ce serait, après tout, une soirée agréable. On s'était assis dans son fauteuil avec l'idée qu'on allait s'amuser.
La déception a été vive lorsqu'au premier acte on s'est aperçu qu'on ne s'amusait pas du tout, oh ! mais, là, pas du tout. On avalait sa langue. On en a conçu tout de suitecontre la pièce un chagrin, une irritation que la suite n'a fait qu'augmenter. Vous avez vu des enfants, furieux d'une bosse qu'ils se sont faite en jouant, taper dessus et se faire plus de mal pour s'en venger. Xous ressemblions à ces enfants. Ah ! il ne nous amuse pas, eh ! bien, nous allons crever d'ennui. Oui, entre nous, je crois que nous y avons mis de la complaisance et même une sorte d'acharnement.
Mais, à mon avis, la vraie, la grande raison de cet insuccès mémorable, c'est que la pièce n'a été jouée ni dans le ton, ni dans le mouvement où elle avait été écrite.
Sardou, voulant fustiger le goût du luxe effréné, l'amour des plaisirs, la dissipation dans la famille, et généralement ce qu'on appelle la corruption de l'Empire, avait choisi, pour mener l'action, deux raisonneurs, dont l'un était un raisonneur en jupons, Clotilde, un Desgenais femelle, et M. de Champrosé, un Parisien légèrement sceptique, mais qui, s'il prenait femme, la voudrait simple, attachée à son ménage, et n'ayant d'autre souci que d'être heureuse en rendant son mari heureux.
Tous deux sont chargés de représenter la morale éternelle, la grande morale. Ils en sont les avocats. C'est ainsi que les deux personnages ont été conçus, c'est ainsi qu'ils ont dû être joués. Mlle Fargueil avait une autorité souveraine.
Par quel artifice cette actrice, qui était en réalité de petite stature, paraissait-elle en scène de haute taille et dominaitelle tous ceux qui l'entouraient ? C'était affaire d'autorité, affaire de diction aussi. Comme la sienne était nette, incisive, avec un léger grasseyement parisien qui lui donnait plus de mordant encore! Comri elle détachait la phrase et la lançait à son but ! C'était Félix qui lui donnait la réplique. 11 semblait, quand il vantait le foyer conjugal, qu'il sonnât le clairon en son honneur.
Tous deux étaient des raisonneurs et jouaient en raisonneurs.
Mllc Kéjane est une charmante comédienne, personne ne l'aime plus que moi ; personne n'en a dit plus de bien ; mais, voilà le diable : elle joue nature, et elle le fait exprès. Cela est exquis, si vous voulez, mais cela ne passe point la rampe. Ce jeu fin, discret, rentré, ne convient point au personnage de Clotilde qui doit être toujours en dehors. Elle a fort joliment dit le célèbre morceau sur la sainte mousseline; elle n'a pas fait le quart d'effet de sa devancière. C'est qu'elle l'a dit en femme du monde, qui regretterait sincèrement la mousseline d'autrefois, mais qui aurait quelque pudeur à la vanter trop haut , de peur d'être traitée de madame Prudhomme. Mais pas du tout, Clotilde représente la morale, elle doit donc parler haut et ferme. Elle formule des vérités immortelles.
Elle n'a pas à baisser la voix ; elle n'a pas à presser le débit, comme si elle avait honte de ce qu'elle va dire. Il faut qu'elle enfonce dans tous les esprits la vérité dont elle est l'apôtre : elle parle à la rampe, face au* public.
Et de même pour Champrosé. Dnmény affecte l'air discret, l'amabilité souriante d'un homme du monde. Mais non ; dans ce rôle-là, il faut du mordant, et encore du mordant, et toujours du mordant. Il n'y a pas à dire : il faut
donner de la voix : il faut avoir une trompette dans le gosier et un fouet à la main.
Dumény et MIle Réjane vont se récrier ; mais le naturel... mais la vérité!...
La vérité! Mais, au théâtre, il n'y a d'autre vérité que de j^uer son rôle comme il a été écrit. Allez donc me faire du Rodolphe de V 'Honneur et l 'Argent un homme du monde qui cause, quand le rôle est d'un raisonneur qui prêche ! Got y a essayé et n'en est pas venu à bout.
Le premier acte, ce premier acte de la Famille Benoiton, qui est resté étincelant à la lecture, a passé à l'Odéon sans exciter même un sourire d'approbation. On ne l'a pas entendu. On voyait deux personnes du meilleur monde, qui causaient à demi-voix de leurs petites affaires : mais on ne s'y intéressait point...
23 septembre 1889.
Je suis retourné à la Famille Benoiton. J'y avais été convié par une lettre qui est si joliment troussée que je ne résiste pas au plaisir de la mettre sous vos yeux. Elle est, comme vous le verrez plus bas, signée de Mlle Réjane :
« Mon cher maître,
ce Je ne me récrie pas quand vous me trouvez bien ; je n'ai donc rien à dire, quand c'est tout le contraire.
ce Mais êtes-vous bien convaincu que le public de 1880 goûterait dans une comédie de M. Sardou le ton qu'on lui donnait en 180 5 ?
« Mlle Fargueil, qui avait, paraît-il, autant d'esprit que de talent, s'écriait en sortant de Froufrou, pour rendre son impression sur l'admirable Desclée : c< Ah ! mes enfants, ce qu'elle nous démode ! »
« Avec ces deux grands noms, nous voilà bien loin de moi, mon cher maître, mais cro^^z bien que quand je joue mal un rôle, je ne le fais jamais exprès. J'écoute avec soumission l'auteur, qui sait mieux que moi ce qu'il a voulu faire ; et quand cet auteur est Sardou et qu'il me dit : «l Soyez une raisonneuse aimable, cela vous ira mieux et <( plaira davantage au public actuel ; vantez la mousseline <( modestement, puisque, pendant plus de trois cents jours, <c Fargueil l'a vantée énergiquement sans convaincre perce sonne », je n'ai qu'à m'incliner.
« La pièce a fait grand effet hier soir ; ne nous portez pas la guigne. Quand vous reviendrez, si la location continue d'aller comme elle promet, j'aurai la joie de vous voir sur un mauvais strapontin. Mais non, vous aurez un fauteuil. Tous le voyez : vous me perdez, et moi, je vous protège, comme on dit à la Comédie-Française. Xe craignez rien, je ne suis pas la duchesse de Bouillon.
« Ceci dit, un peu longuement ; mais j'ai pris l'habitude des tirades, j'ai lu votre article avec plaisir quand même, parce qu'il... (je supprime le reste qui est inutile).
« Je vous serre la main.
ce RÉ JANE. )>
Quand j'eus lu ce petit chef-d'œuvre de grâce et d'ironie gamine, j'écrivis à la signataire pour obtenir d'elle l'autorisation de la donner à nos lecteurs.
Elle me répondit tout aussitôt :
« Vous trouvez la lettre spirituelle ; publiez-la donc, si
vous voulez. Mais je vois bien que nous ne serons jamais du même avis. »
Nous en avons été pourtant quelquefois, notamment quand Mlle Réjane jouait la Parisienne du Décoré, Ce n'est pas tout à fait ma faute si un rôle de raisonneuse ne va pas à son visage éveillé, à son œil malicieux, à son jeu discret et fin, à sa diction simple et rapide, serrant de près la nature.
J'avais, dans mon dernier feuilleton, loué M!le Antonia Laurent d'avoir retrouvé parfois , sous la phraséologie de Corneille, la vérité vraie des sentiments humains. Et l'on me contait que MIle Réjane, un peu agacée des critiques que je lui avais adressées, s'était écriée : « Ah ! bien, il est logique ; il loue Antonia de jouer le Corneille nature, et moi, quand je lui joue nature du Sardou, il me bêche. » Le mot est très drôle, il n'est pas tout à fait juste.
Si l'on peut jouer Camille nature, c'est qu'elle est très nature elle-même. Il est vrai que, pour exprimer ses sentiments, elle se sert de la langue du dix-septième siècle.
Elle s'en sert comme elle se servirait de la langue grecque, si nous étions en Grèce. Mais les sentiments, de quelque forme qu'ils se montrent revêtus, sont pris sur le vif de la nature humaine, et c'est à l'artiste à les découvrir sous cette forme et à les rendre sensibles au public qui les écoute.
Mais la Clotilde de Sardou est un personnage de convention pure, comme le Cléanthe du Tartufe, dans Molière. Jamais de la vie je ne conseillerai à un acteur de débiter « nature », puisque nature il y a, les tirades de Cléanthe sur la tolérance ; il trahirait Molière, qui a fait de Cléanthe le héraut de la raison éternelle. Molière a eu soin, plaçant près des vrais personnages de la pièce un personnage de convention, de ne lui attribuer qu'un rôle
secondaire. Ce n'est pas ma faute encore si Sardou a donné toute sa pièce à conduire à sa raisonneuse. Sa Clotilde se mêle de tout, arrange tout, fait tout; et elle n'a point de caractère propre ! c'est un être abstrait ; je ne puis rien à cela, ni vous non plus, ma chère Réjane, je le reconnais.
Le rôle avait été taillé sur le patron du talent de Mlle Fargueil, qui avait beaucoup d'autorité et de mordant. Il n'y a pas à dire : ii faut le jouer comme Mlle Fargueil. Quand un rôle a été profondément creusé et fouillé par l'auteur, quand il est plein de vérité humaine, nombre d'artistes peuvent le prendre tour à tour, en montrer une face nouvelle et lui imprimer une physionomie particulière sans en altérer les grands traits généraux. Mais un rôle de convention, il faut le jouer dans la convention. Et vous-même, ma chère Réjane, vous avez beau regimber très gentiment ; vous l'avez senti. Vous avez quelque peu, aux représentations suivantes, élargi votre jeu, ralenti et accentué votre diction. Tous cherchez un compromis sortable entre votre manière accoutumée et les exigences du personnage.
De cette épreuve, il ne faut tirer qu'une leçon, c'est de prendre garde à ne pas accepter tous les rôles que l'on veut vous confier. Il y a un vieux poète latin qui a, dans un bout de vers que vous vous ferez traduire, exprimé une vérité de bon sens : Non omnia possumus omnes. Vous serez bonne partout, cela est évident , parce que vous êtes très intelligente et que vous savez votre métier. Vous ne serez exquise que dans les rôles appropriés à vos moyens, et vous n'avez plus le droit de n'être pas exquise.
Au reste, il ne me coûte rien d'avouer que la salle de l'Odéon était pleine, le soir où j'y suis retourné, et que le public paraissait s'y divertir énormément. Sardou, le grand amuseur, le merveilleux magicien, a eu cette fois encore raison, près de la foule, contre nos critiques. Elles
sont pourtant bien justes, et je lésai trouvées plus justes encore à cette nouvelle audition. Et vous pouvez par là voir le peu d'influence de la presse, même lorsqu'elle donne tout entière d'un côté, quand le public est de l'autre. Je n'ai pas vu un seul article où cette reprise de la FannJe Benoiton n'ait soulevé les mêmes objections. Nous ne nous étions, certes, pas donné le mot dans la presse; oneques ne vit-on cependant une pareille unanimité.
Le public vient ensuite qui casse notre jugement. Je n'aurais rien à dire; car j'ai pour principe qu'en fin de compte, c'est le public qui a raison, puisque c'est pour lui qu'on travaille. Il tient le bon bout, puisque c'est lui qui paie. Mais nous ne sommes pas cette fois en présence du public parisien. Tous les théâtres sont pleins; les énormes multitudes que l'Exposition attire, que le froid en chasse le soir, refluent dans nos salles de spectacle. Elles y apportent de notables dispositions à s'amuser. Elles veulent, comme le baron de Gondremark, s'en fourrer, s'en fourrer jusque-là. J'en suis bien aise.
30 septembre 1880.