‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 31 sur 35 · LES CORBEAUX · texte numérisé non relu

LES CORBEAUX

La comédie de Becque, les Corbeaux, était déjà célèbre avant que le rideau se fût levé sur la première représentation. Il avait couru tant de légendes sur les refus successifs qu'elle avait subis chez tous les directeurs ; sur les discussions qui s'étaient élevées entre l'auteur et ses interprètes au cours des répétitions ; sur les fureurs de M. Perrin et ses désespoirs ; sur l'obstination de Becque à ne pas concéder le moindre changement, fût-ce un changement de virgule; sur les hardiesses de l'actioD, et la brutalité du dialogue, et, en dernier lieu , sur les révoltes du public d'amis à la répétition générale, que la curiosité était vivement excitée jeudi soir, et qu'on sentait courir de l'orchestre aux loges ce frisson d'émotion qui présage au théâtre les batailles disputées.

J'avais, pour moi, refusé d'assister à la répétition générale, tenant à conserver toutes fraîches les impressions de la première représentation, à sentir comme le grand public et avec lui.

Je ne savais donc rien de la pièce que ce qu'il m'avait été impossible de n'en pas apprendre par les échos des conversations parisiennes.

Le premier acte est charmant.

Le rideau se lève sur un appartement bourgeois. Là, vit tout une aimable famille : le père, M. Vigneron, un brave homme, qui n'a pas une grande fortune personnelle, mais qui gagne beaucoup d'argent à diriger une usine, et va largement, sans trop compter; la mère, une excellente femme, ménagère des anciens jours, qui adore son mari et ses enfants. Ces enfants sont au nombre de quatre : l'aînée Judith, qui a des goûts quelque peu artistes, a poussé fort loin ses études de piano et se pique même de composition; la seconde, Marie, une fille sensée et douce, qui remplacerait sa mère au besoin; la cadette, Blanche, un oiseau, une fleur ; puis un garçon, qui joue au gommeux et fait des dettes, gentil tout de même, qui a des défauts plutôt que des vices.

Toute cette famille vit unie et très heureuse. On va justement signer le jour même le contrat de la cadette, qui se marie la première, et ses sœurs, qui ont le cœur bon, sont ravies de la voir passer devant elles.

On cause du dîner à offrir. Le père, qui est un peu fatigué, demande à Judith de lui jouer un peu de musique, et, comme elle lui propose des morceaux de grands opéras :

— Non, un air de la Dame Blanche, demande-t-il. Judith prend un petit air de dédain ; mais Marie intervient :

— Cela lui fera plaisir.

La musicienne se décide ; le père dodeline de la tête, et accompagne de la voix ; peu à peu les filles et la femme, gagnées à l'exemple, se mettent de la partie; le fils, qui, sur ces entrefaites, a ouvert la porte, entre à pas étouffés, s'em-

pare de la pelle et des pincettes et bat la mesure. C'est un tableau de famille d'une bonhomie souriante.

Tout l'acte est ainsi plein de détails qui peignent. Il y en a même un délicieux. Mme Vigneron a remarqué que sa fille Blanche était peut-être avec son fiancé un peu plus familière qu'il ne convient. Elle la prend à part, et tout bas, avec une tendresse relevée d'une pointe de dignité, elle lui recommande de ne pas trop s'égarer dans les petits coins avec un homme dont elle n'est pas encore la femme. Elle termine son petit discours, qui n'a que cinq lignes, mais qui est un petit chef-d'œuvre de délicatesse, par un baiser au front.

— C'est dit, n'est-ce pas, une fois pour toutes, et va t'habiller.

Elle a raison de s'inquiéter, cette mère prudente. Car, à la scène qui suit, nous voyons Blanche, au moment où son fiancé va lui prendre la main , passer devant lui et dire rapidement à voix basse : Prenez garde î maman m'a grondée aujourd'hui.

Il y a donc quelque chose. Xous n'osons pas deviner la vérité. Car comment une faute aurait-elle pu être commise dans cet intérieur si réglé ; la jeune fille a autour d'elle sa mère, deux sœurs, une vieille bonne ! Ce serait miracle qu'elle eût pu tromper tin instant toutes ces surveillances.

Le miracle, hélas ! a pourtant eu lieu. On ne nous dira jamais comment. Mais nous n'aurons pas l'indiscrétion de le demander. Xous savons qu'au théâtre (c'est une théorie que j'ai vingt fois exposée) il faut toujours accepter les faits qui constituent la donnée et qui, par conséquent , ont précédé la pièce.

Au moment où le notaire arrive portant le contrat que l'on va signer, un domestique entre, effaré : M. Vigneron vient d'être frappé d'une attaque d'apoplexie; il est mort.

Le rideau tombe; ce premier acte n'est qu'un prologue.

Uh prologue excellent : en quelques traits, précis et pittoresques, nous avons appris à connaître tous les personnages que le drame futur mettra en mouvement ; nous nous sommes intéressés à tous les membres de cette famille, si brusquement privée de son chef. Nous avons eu la sensation de la vie réelle s'agitant sur les planches d'un théâtre.

Quand la toile se relève sur le même décor, les quatre femmes, vêtues de noir, nous indiquent assez que la maison est en deuil. Ce deuil, hélas 1 elles ne le quitteront pas jusqu'au dernier mot de la pièce, et quatre femmes toujours en noir, glissant sur un fond d'action sombre, rien que d'y penser, cela fait passer un frisson dans le dos.

Cette famille est restée seule. M. Vigneron est mort au milieu d'entreprises commerciales, qu'il eût menées à bien s'il avait vécu, mais dont aucune de ces quatre femmes ne saurait poursuivre l'exécution. Il y a bien le fils; mais le fils est un jeune nigaud, qui, se sentant -à charge à la famille, a pris le parti de s'engager. Mme Vigneron demeure donc isolée, sans conseil, sans appui, n'entendant rien aux affaires, et se croyant une grande fortune, parce que son mari dépensait beaucoup d'argent.

Le notaire arrive et lui die brutalement :

— Tout liquidé et payé, c'est à peine s'il restera cinquante mille francs.

— De rente ? demande ingénument la femme.

— De capital, répond le notaire.

Le notaire est le premier des corbeaux qu'a voulu peindre Becque. Car il appelle de ce nom tous les oiseaux de proie qui s'abattent sur une succession que les héritiers ne peuvent défendre , qui la dépècent et en emportent chacun un morceau.

M. Bourdon, notaire, est l'âme damnée de M. Teissier,

qui était l'associé de feu Vigneron pour l'exploitation de l'usine. M. Teissier veut s'emparer de l'usine sans bourse délier et mettre en même temps la main sur des terrains que Vigneron a achetés, qui prendront plus tard une grande valeur, mais que la veuve cédera pour rien, pressée par des besoins d'argent.

Tout ce second acte est donc rempli de discussions d'intérêt où cette pauvre Mmo Vigneron n'entend rien. Elle sent bien qu'on la trompe; mais elle ne sait pas le code, elle est ignorante des affaires. Elle consulte ses filles; Marie est la seule qui ait un peu de sens pratique , et qui essaye de discuter avec les gens de loi et avec M. Teissier. On lui prouve aisément qu'elle a tort. Toutes quatre se demandent ce qu'il y a à faire, et elles tournent sans cesse dans un même cercle, sans en pouvoir sortir.

Je n'hésite pas à dire que quelques-unes de ces scènes sont touchées de main de maître. Cette consultation des quatre femmes est admirable de vérité, sobre et puissante. Il y a même un moment où Becque touche à la haute comédie, à la comédie de Molière.

Le notaire a déclaré qu'il faudrait vendre l'usine, et il a montré à Marie l'article du code qui autorise M. Teissier à ne pas rester dans « l'indivision ». Mme Vigneron sent d'instinct que vendre l'usine, c'est se mettre sur la paille :

— Moi vivante, s'écrie-t-elle, on ne vendra pas l'usine !

— Mais, lui objecte doucement Marie, puisque le code...

— Moi vivante, répète-t-elle, on ne vendra pas l'usine...

— Cependant, ma mère, si la loi...

— Moi vivante, on ne vendra pas l'usine !

C'est là de la bonne, de l'excellente vérité d'observation.

Mais à côté, que de choses fausses et poussées au noir. Car Beeque a un génie morose, qui le porte à ne voir que les laideurs morales, et à les exagérer encore !

Son Teissier est un être abominable, ignoble; d'une avarice, d'une dureté, d'une insolence invraisemblables. Passe encore pour celui-là. Il y a dans la nature des serpents comme il y a des porcs. Je consens qu'on les mette à la scène. Je n'ai pour ma part jamais vu de Teissier. Mais, qu'on n'en puisse voir, je n'en mettrais rien en gage.

C'est son notaire qui me tracasse.

Il peut se faire qu'il y ait dans le notariat parisien d'aussi vilaines canailles que l'est maître Bourdon. Mais ces notaires-là sont au moins polis, légèrement hypocrites ; ils ne mettent pas autour de leur chapeau, en guise -d'enseigne : « Je suis une affreuse canaille. Défiez-vous de moi. » Ce Bourdon, tel que l'auteur nous le peint, est plus laid que nature. Je ne lui reprocherais pas d'être ignoble ; je ne puis souffrir qu'il le soit ouvertement, brutalement, cyniquement. Xon, cela n'est pas vrai.

Je suis très coulant sur la vérité quand il s'agit « des faits », cette matière vile du drame.

Ainsi, il est bien certain qu'aucun des événements que Beeque a mis en scène n'a pu se passer comme il l'a dit, puisqu'il y a dans la famille un mineur, et quela loi a entouré d'une foule de protections les intérêts des mineurs. Mme Vigneron n'aurait qualité pour consentir à rien de ce qu'on lui demande, car il faudrait réunir un conseil de famille, qui nommerait un tuteur à Marie, et c'est celui-ci qui prendrait en main les intérêts de la mineure.

Mais jamais — entendez-vous? jamais — je ne chicane sur la vérité des faits. On ne pourrait pas, dans une pièce (à moins que la discussion de la loi ne fût, comme dans telle comédie d'Alexandre Dumas, le sujet même du drame),

mettre en scène un conseil de famille, attendre qu'il fût nommé, entrer dans le détail des diseussions légales. On suppose, par une convention qui simplifie les choses, la femme seule en présence du notaire, comme il suffit encore dans notre théâtre contemporain, d'une signature mise au bas d'un contrat de mariage pour que le mariage soit considéré comme fait.

Je demande l'usage le plus large de la convention pour les événements.

Il faut, en revanche, que les passions soient vraies, et vrais les caractères.

Eh ! bien, le notaire ne me paraît pas vrai. Un vrai notaire peut être un corbeau ; mais il ne pousse pas de ces croassements en déchiquetant les lambeaux de la chair du misérable.

Admettons que je me trompe sur ce point ; il en est un autre où je suis sûr de mon affaire.

MIle Judith a songé à gagner sa vie en utilisant son talent de musicienne. Elle a donc prié son ancien maître de piano de venir et lui demande conseil sur la possibilité de trouver des leçons ou de tirer parti de ses compositions. Notez que ce professeur lui a donné longtemps des leçons, qu'il était reçu affectueusement dans cet intérieur si patriarcal et qu'il y déjeunait presque tous les jours. Coquelin cadet en fait le plus mal élevé des rapins ; ça, c'est l'affaire de Coquelin, qui croit toujours dire un monologue. Passons. Mais comment l'artiste de M. Becque répond-il à ces ouvertures ?

Cette scène-là, je l'ai jouée cinquante fois dans ma vie, et il ne se passe pas deux mois sans que je ne trouve occasion de la jouer encore. Ce ne sont pourtant que des inconnues qui viennent à moi, et dans le nombre, quelques-unes qui ont bien l'air d'avoir jeté leur bonnet par- dessus les

moulins. Est-ce une raison pour être impoli et brutalement railleur comme cet animal de Merckens ?

— A cette jeune fille qui lui demande, tremblante et les larmes aux yeux, si elle ne pourrait pas tirer quelque produit de ses compositions musicales, qu'il admirait autrefois :

— Oh ! ne dites pas ça, répond-il avec un ricanement de malappris, ça ferait rire les cinq parties du monde.

Notez que tout ce qu'il dit, nous le disons, en semblable occurrence, mais avec combien de ménagements de paroles, avec quels airs d'intérêt et de compassion, avec quels encouragements même s'il y a lieu.

Ce Becque a la main dure ; il croit faire plus vrai en étant plus âpre et plus cynique. Mais non, dans le monde où nous vivons, les vilains sentiments se dérobent sous une phraséologie aimable; les actions les plus lâches se parent de beaux semblants de délicatesse.

Je ne dirai pas à Becque qu'il n'y a pas au monde que de malhonnêtes gens, et qu'il a altéré la vérité en ne mettant pas près de sa famille abandonnée au moins un brave cœur. Xon, mais je me plaindrai que ses corbeaux soient trop noirs, qu'ils aient le cri trop lugubre ; qu'ils soient plus corbeaux que les vrais corbeaux.

A travers ces discussions d'intérêt, dont les premières sont poignantes, mais dont l'effet s'use par la répétition, filtre discrètement le petit roman d'amour que nous a d'un mot indiqué le premier acte.

Blanche, l'aimable fille, ne saurait croire que la perte de sa fortune puisse amener aucun changement dans l'esprit de son fiancé. Elle lui a appartenu ; elle est à lui ; c'est un honnête homme. Il n'a pas le droit de l'abandonner. L'idée de ce dénouement ne lui vient même pas.

Marie, qui est la tête la mieux équilibrée de la famille ,

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la prend à part et lui fait doucement entendre que peutêtre serait-il plus digne de rendre une parole qu'on lui redemandera.

— Mais je suis sa femme ! s'écrie Blanche, entends-tu ? Je suis sa femme !

Marie ne comprend pas. Et l'étonnement même qu'elle témoigne est un coup de poignard pour Blanche, qui se jette dans ses bras et pleure. Encore une scène exquise.

La mère du jeune homme. M"" de Saint-Genis, est une femme positive qui ne laissait son fils faire ce mariage qu'à cause de la dot : la dot a disparu, plus de mariage. Son fils lui avoue la vérité. Elle n'est pas pour arrêter cette femme du monde, qui veut avoir une explication avec Blanche.

Une scène bien cruelle, n'est-ce pas ? Et d'autant plus cruelle qu'elle est inutile. Car Mm de Saint-Genis n'aurait qu'à retirer sa parole par une lettre, froidement polie, adressée à Mmu Vigneron j alléguant l'inexécution du contrat qu'on allait signer. L'excuse ne serait pas héroïque ; mais enfin elle serait admissible, et elle eût été admise.

Elle aime mieux voir elle-même cette jeune fille, à qui elle n'a que des choses abominables à dire, et elle les dit brutalement, s'armant de la faute qu'a commise son fils pour frapper sur cette enfant.

Oh ! dame ! le public s'est fâché tout rouge. Mlle hlùjd a perdu la tête : elle a barbouillé son rôle ; elle avait à dire en quittant Blanche : Vous n'êtes qu'une fille perdue ! la réplique n'a pas été jetée.

Et cette réplique était pourtant bien nécessaire. Car c'est sur ce mot de « fille perdue ! » que Blanche, égarée, est frappée d'un coup de folie.

Une autre actrice se serait troublée. Mais Mllu Reicheniberg... Ah ! quelle admirable comédienne ! elle s'est dirigée

en chancelant, la tête perdue, vers la sonnette, a tiré machinalement le cordon, et, tremblante, affolée, est venue tomber sur une chaise. Sa sœur accourt, et aussi sa vieille bonne.

— Qu'as-tu ? Ah ! mon Dieu ! tu as froid.

— Oui, j'ai froid, répond-elle avec la voix d'une enfant frileuse.

Et elle répète, comme si elle n'avait pas conscience des mots qui lui échappent :

— Fille perdue ! je suis une fille perdue !

Tout cela, sans gestes, sans cris, avec une discrétion et une sûreté de jeu incomparables. Elle se laisse aller sur les bras qui la soutiennent, et, tandis qu'on l'emporte, le public n'aperçoit que sa tête qui pend, toute pâle, avec ses cheveux dénoués.

Il y a eu dans tous les esprits comme un soudain revirement. On sifflait tout à l'heure, on a furieusement applaudi. Mlle Reichemberg avait sauvé la pièce.

Nous touchons au dénouement.

La toile se lève au quatrième acte sur une petite chambre mesquinement meublée ; la famille a descendu les échelons de la misère. Les quatre femmes en deuil, — l'une d'elles, inconsciente et folle, — s'assoient silencieusement devant un maigre déjeuner qu'elles expédient en pleurant : cette mise en scène eût été fort goûtée, si déjà nous n'étions blasés sur les spectacles de la douleur.

Que faire ? que devenir ?

Je vous ai parlé de M. Teissier, un vieux et ignoble coquin, celui-là même qui a ruiné toute cette famille, et qui, dans le cours de ces trois actes, a joint à une effroyable rapacité un écœurant cynisme de langage. Ce Shylock bourgeois a remarqué Marie ; il lui a reconnu des qualités : c'est une fille sensée, entendue, qui tiendrait bien un mé-

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nage ; et, ma foi, il lui a, au troisième acte, offert d'être la gouvernante de sa maison. La gouvernante, vous m'entendez bien, lui promettant de l'épouser après, si elle se montre digne de cette faveur. Le vilain homme !

Marie, dont l'innocence n'avait tout à l'heure rien compris à l'aveu de sa sœur, est, à ce qu'il paraît, devenue plus instruite ; car elle a fort bien saisi les intentions du vieux roquentin, et du doigt, lui a montré la porte. Pourquoi le frère n'était-il pas là ?

Teissier est parti; mais vous savez ce qu'est un désir de vieillard; il a pris son parti; il épousera.

Le notaire est chargé de porter cette proposition à Marie. Il le fait avec une révoltante brutalité. Il va jusqu'à dire : « Épousez-le et arrangez-vous pour en hériter vite. » Ce ne sont pas les termes mêmes : c'est le sens de la phrase.

Etonnez-vous si le public a senti un haut-le-cœur.

Marie voit le désastre de toute la famille : sa mère mourant de faim ; une de ses sœurs folle ; l'autre près de se jeter dans les aventures. Elle se résigne, elle dit oui ; et la pièce se termine sur deux baisers que Teissier lui applique sur l'une et l'autre joue.

— Dans trois semaines, vous serez madame Teissier, lui dit-il.

Et le rideau tombe.

Un grand froid a saisi tous les cœurs.

Telle est cette pièce étrange, d'un talent incontestable, mais toute pleine de trous, écrite d'un style sobre, nerveux et morose, dans laquelle se détachent quelques scènes d'une vérité exquise ou puissante, mais qui en son ensemble est noire et sombre, et ne s'illumine nulle part ni d'un rayon de joie, ni d'un mot éclatant. C'est la philosophie de Schopenhauer et la touche de Ribeira. Il est impossible de ne

pas rendre justice à ce goût d'observation juste, à cette vaillance d'exécution, à cette propriété de langue, à ce mépris des préjugés bourgeois et des succès faciles ; mais si le public se plaît à cette œuvre, et s'il y court, je serai bien étonné, plus ravi encore.

18 septembre 1882.

LÀ parisienne

C'est une singulière histoire que celle de la Parisienne, que M. H. Becque vient de faire jouer à la Renaissance.

Le public de la première représentation, qui est très au courant des commérages de théâtre, savait que l'œuvre avait été présentée successivement à plusieurs directeurs (notamment à M. Perrin) qui, tout en reconnaissant le talent qu'y avait déployé l'auteur, s'étaient récusés, trouvant que la pièce, outre qu'elle n'était pas coulée dans le moule ordinaire, était pleine de détails scabreux ; qu'elle était trop raide, pour me servir de l'expression à la mode. Le public n'ignorait pas, d'ailleurs, le goût de M. Becque pour les violences brutales et cyniques de situations et de langage. Becque s'est fait sur le pavé de Paris une réputation d'audacieux, et d'audacieux intransigeant. Tout le monde a pour ce misanthrope, singulièrement 'hérissé, mais plein de talent, une estime très vive qui va jusqu'à la sympathie.

On était donc venu au théâtre de la Ptenaissance avec cette idée bien arrêtée qu'on allait entendre quelque chose de très raide et nous avions tous pris notre parti d'avance de n'en être ni offusqués ni même étonnés.

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Il semblait qu'il y eût comme une gageure entre l'auteur et le public de la première représentation ; l'un lui disant :

— Ah ! je te vais servir quelque chose à quoi tu ne t'attends pas î

Et F autre répondant :

— Servez, je m'attends à tout !

— Tu sais ! tu veux, toi public, qu'il y ait une action, un drame, quelque chose enfin à quoi tu puisses t'intéresser ; eh ! bien, il n'y aura rien, mais rien de rien î

— Il n'y aura rien ? Ca m'est éa'al.

— Oui. mais tu tiens à des caractères, tu as la mauvaise habitude de demander au théâtre qui sont les gens qu'on te présente, d'où ils viennent, à quel monde ils appartiennent. Tu ne sauras rien de tout cela ; je te donnerai une pièce en trois actes où il n'y aura que trois personnages : le mari, la femme et l'amant; le mari idéal, la femme idéale, l'amant idéal. Te voilà un peu attrapé.

— Moi, pas du tout : tu me donnerais une pièce où il n'y aurait ni mari, ni femme, ni amant, ni rien, je l'écouterais encore parce que c'est toi !

— Oui, mais tu as de certains scrupules, tu n'aimes pas qu'on piétine les convenances, je te connais ; avoue que tu n'aimes pas qu'on les piétine. Eh î bien, je vais les piétiner exprès pour te faire enrager.

— Piétine-les, mon ami ; du moment qu'elles seront piétinées par toi, je ne les plaindrai pas, elles seront trop heureuses.

— Et je te dis. moi, que je t'épaterai !

— Va, mon bonhomme, tu ne m'épateras pas !

Telles étaient les positions respectives des deux antagonistes, je veux dire de l'auteur et du public, quand le rideau se leva sur le premier acte.

Le public s'était armé de philosophie et de courage : i! s'était promis de faire abstraction pour un moment de tous ses préjugés, vrais ou faux. Il avait dit à M. Becque : Je te passerai tout, tu peux oser tout.

Et, pour le dire en passant, cette disposition des esprits est à elle seule un hommage curieux rendu à la force de volonté, à l'unité de caractère, à l'éclat de talent de M. Becque. Ceux-là sont rares qui ont dompté, même pour un jour, le monstre aux mille têtes, qui lui ont dit : Je te cravacherai ! sans que le monstre ait pensé en lui-même qu'il allait ne faire qu'une bouchée de la cravache.

La première scène est charmante. Une vraie scène de théâtre. Une femme entre, rapide, effarée, court à son buvard, où elle cache précipitamment une lettre, et de là à un chiffonnier, dont elle ouvre l'un des tiroirs qu'elle referme aussitôt d'un tour de chef. Elle a encore la clef à la main, quand un monsieur se précipite et, haletant :

— Madame, vous venez de cacher là une lettre ; ouvrez ce tiroir ou donnez-moi cette clef!

La discussion s'engage, hautaine et ironique de la part de la femme, furieuse du côté de l'homme. Et toujours revient la phrase :

— Donnez-moi cette clef !

La femme jette la clef à terre et comme l'autre va pour la ramasser :

— Faites bien attention, lui dit-elle ; si vous ouvrez ce tiroir, je ne vous revois de ma vie.

Le voilà qui hésite, et le débat reprend ; le ton se haussant à chaque réplique, si bien qu'à un moment la femme remonte la scène, l'air inquiet, et lai dit à demi-voix :

— Prenez garde : voilà mon mari !

Le coup de théâtre est imprévu et charmant. Toute la salle a applaudi avec transport.

— Eh ! que nous avait-on dit que ce ne serait pas une pièce ! Mais voilà de la comédie, et de l'excellente comédie.

Le mari entre. Il faut bien le dire à M. Becque, son mari, c'est l'éternelle ganache de tous les vaudevilles qui ont exploité cette donnée du mari, de la femme et de l'amant. Il ue se distingue des autres que par un plus invraisemblable degré de bêtise. C'est un pur idiot. Il y en a comme cela, la chose est évidente, mais ce mari-là n'est pas plus le mari idéal, le mari en soi, que la femme de Becque n'est, en dépit du titre, la Parisienne.

Dans les vaudevilles ordinaires, la prodigieuse bêtise et l'incommensurable vulgarité du mari sont sauvées par un tour de fantaisie grotesque : ainsi dans le Plus heureuxdes trois, qui est le chef-d'œuvre de ce genre. Mais M. Becque répudie de parti pris et la fantaisie, et le grotesque, et le rire aimable; il s'attache à la réalité; plus elle est vulgaire et plate, mieux elle lui plaît ; son mari est un sot, un sot authentique, sot des pieds à la tête, sot sans rémission, et M. Becque, qui l'a vu tel, le donne comme il Ta vu.

Yoilà donc ensemble, pour la première fois réunis devant nous, le mari, la femme et l'amant. Le mari reproche à sa femme de ne pas être assez aimable pour Lafont !

— Tu n'aimes pas Lafont ! Aime donc Lafont !

Tous trois causent de leurs petites affaires au courant desquelles nous ne sommes pas encore, mais ils ne se préoccupent pas de nous ; c'est le nouveau système. Après quoi le mari s'en va disant à sa femme :

— Yeux-tu que j'emmène Lafont et que je t'en débarrasse ?

— Non, il m'ennuie, mais il me distrait. Et, le mari parti, la querelle recommence.

Elle recommence à propos de la lettre, de cette fameuse lettre, réclamée avec tant d'insistance par l'amant. Cette lettre était assez insignifiante et Clotilde s'est donné le plaisir de la faire lire par son mari au pauvre Lafont, qui l'avait réclamée avec de si beaux cris quelques minutes auparavant. Cette lettre est une invitation à aller chez les Simpson, et Mme Simpson, Lien qu'elle tienne un grand état dans le monde, est connue pour ses galanteries. Lafont ne veut pas que sa maîtresse se lie avec une personne de mœurs aussi notoirement légères : nouvelle dispute; plaintes de l'amant, qui trouve qu'il n'est plus aimé comme autrefois; c'est le 15 janvier, il l'a bien remarqué, qu'elle a commencé à être plus froide pour lui ; il paraît qu'elle aussi, cette date l'a frappée ; car nous voyons un sourire énigmatique plisser ses lèvres :

— J'ai des raisons, dit-elle, pour me rappeler cette date.

Ces raisons, nous voudrions bien les connaître, mais à M. Becque nous nous ferions scrupule de les demander; il ne nous les dira que beaucoup plus tard, quand nous n'aurons plus besoin de les savoir ; il est maître de ses secrets et nous sommes décidés à attendre son bon plaisir.

Moi, je suis de meilleure composition et je vais vous dire tout de suite le souvenir qui est attaché à cette date du 15 janvier : c'est le jour où Clotilde, commençant à s'ennuyer de Lafont,, passé à l'état de second mari, a accordé les dernières faveurs (pardon de ce style, mon cher Becque, mais j'ai affaire à des lecteurs qui s'échelonnent de la seconde représentation à la centième, quand il y a une centième) au jeune Simpson, le beau-frère de Mme Simpson.

Clotilde est ce que nous appelons dans notre jargon moderne une inconsciente ; elle traite l'adultère avec douceur,

sans se douter même qu'il puisse y avoir rien de très répréhensible dans sa conduite. Un homme lui plaît, elle le prend ; un homme l'ennuie, elle le quitte ; elle ne garde son mari que par convenance sociale, et Lafont parce qu'il est en. effet un autre mari.

Mais ce second mari a fini par devenir bien agaçant : il la suit, il l'épie, il lui fait des scènes; c'est une de ces scènes ordinaires à laquelle nous assistons et, ne vous inquiétez pas, nous en verrons d'autres. Car il n'a pas d'agrément, le pauvre garçon, ni nous non plus d'ailleurs.

Il entremêle ses récriminations et ses reproches d'insinuations aimables.

— Voyons, lui dit-il, je m'en vais chez moi; vous n'avez que votre chapeau à mettre, venez, je vous attends.

— Eh ! bien, mon ami, voilà la première bonne idée que vous ayez eue depuis une demi-heure. Allez, je vous suis; dans dix minutes.

Ah ! si ce n'était pas Becque ! si ce n'était pas nous ! si ce n'était pas la gageure ! Mais il y a la gageure ! On se récrie : Voilà la vérité ! la voilà, la vérité ! C'est bien ça. Quand nous aimons une femme, nous lui disons : Mets ton chapeau ! Quel trait de mœurs, quelle profondeur d'observation, quelle audace !

Lafont s'en va, Clotilde sonne sa femme de chambre :

— Donnez-moi, lui dit-elle, ma robe de chambre et mes pantoufles, je ne sortirai pas de la journée.

La salle est dans le délire.

— Remarquez-vous, s'écrie-t-on avec enthousiasme, il n'y a pas de pièce annoncée ; nous ne savons pas où nous allons, c'est admirable. Plus de conventions ! Enfoncées les conventions ! On se voit, on cause ensemble, on s'en va, c'est la vie, la vie prise sur le fait.

Tout le monde vibrait.

Mon Dieu, je vibrais bien un peu tout de même, parce <jue, il n'y a pas à dire, ee dialogue est très vibrant. J'y sens, il est vrai, à chaque instant, le voulu et le cherché; il s'en dégage comme un désir secret d'étonner et de scandaliser le publie ; l'auteur, qui a la main lourde, se la fait de parti pris brutale, mais enfin il y a de la force, il y a du trait, la langue est d'une précision et d'une netteté merveilleuses ; la phrase, quoiqu'un peu ramassée et compacte, est toujours sonore. Que de grandes qualités il perd de gaieté de cœur, ce satané Becque !

Au second acte, nous voyons Clotilde prête à sortir; elle va à un rendez- vous d'amour chez Simpson. Surgit l'amant.

— Où allez-vous? demande-t-il, comme il avait demandé, au premier acte : ce D'où venez-vous ? »

Ah ! ça, pourquoi diable Becque a-t-il appelé sa pièce : la Parisienne \? C'est Monsieur Crampon qu'il aurait dû la nommer.

Est-il cramponnant, ce Lafont? L'est-il assez? Clotilde ne peut s'en dépêtrer qu'en lui promettant d'aller lui faire le lendemain une petite visite. Il part sur cette promesse ; elle le suit des yeux par la fenêtre pour s'assurer qu'il a bien et dûment filé.

— Pauvre garçon! dit-elle, j'irai demain lui faire sa petite visite.

La salle ne bronche pas : c'est la gageure.

Maître Crampon s'est posté en observation dans une allée de la maison en face. Elle attend ; elle mousse. Son mari entre ; il est furieux ; il comptait sur une place de receveur à Paris ; il vient d'apprendre qu'on va la donner à un autre. A cette nouvelle, Clotilde ôte son chapeau, se fait conter l'histoire des démarches qui viennent d'aboutir

si malheureusement. Mais rien n'est perdu ; elle a des malices plein son sac. Elle écrit rapidement une lettre à Mme Simpson :

— Tu vas la lui porter, dit-elle.

Elle lui trace ensuite ses visites à faire, les paroles à dire, le renvoie et se coiffe. Elle va donc enfin pouvoir sortir. Elle ouvre la porte et se trouve face à face avec Crampon. Elle recule exaspérée. Elle prévoit une troisième querelle. Xous la prévoyons comme elle; mais personne ne fait un ^este : c'est la gageure.

Il faut avouer que cette fois la querelle est impayable. Clotilde debout, frémissante, s'est juré de ne rien répondre. Son amant a beau la prendre par tous les bouts, elle s'enferme dans un silence obstiné.

— Mais répondez donc, lui dit-il; un motî un seul motî

Et il pousse sa pointe.

— Ah ! votre amant, s ecrie-t-il exaspéré, je le connais. C'est M. Ernest Mercier.

Et elle, rompant le silence, d'une voix brève et ironique :

— Alfred Mercier !

— 7. rue de la Madeleine.

— Boulevard de la Madeleine !

— Et vous l'avouez !

Et le débat reprend, et quand elle a fini par le pousser dehors :

— Ah ! s'écrie-t-elle, lassée, je ne suis décidément tranquille que lorsque mon mari est là.

Le rideau tombe.

— Eh ! bien, me demande un de mes voisins, vous voilà bien attrapé ! Où est la scène à faire ?

Je conviens de bonne grâce qu'il n'y a point de scène à.

faire ; il n'y aurait même pas de troisième acte que je n'en serais pas autrement surpris. Du moment que Fou me récite sur la scène des articles de la Vie parisienne, on peut arrêter la lecture après le second comme après le troisième. Ces articles sont merveilleusement écrits, je le reconnais, tout pleins de mots profonds, quoique d'une brutalité voulue et d'un cynisme cherché. Ainsi cette femme disant avec reproche à son amant : — Oui, vous vous contenteriez d'une maîtresse qui n'aurait pas de religion î m'a beaucoup amusé. Le troisième acte nous prépare sans doute le même genre d'agrément.

Quand la toile se relève, Clotilde est en tête à tête avec un jeune homme d'aspect élégant et froid à qui elle sert le café.

Nous apprenons que c'est le jeune Simpson. Il annonce tranquillement à sa maîtresse que la vie de Paris commence à l'ennuyer, qu'il retourne à la campagne, où ses fusils l'attendent. Voilà six mois que cette liaison dure, c'est bien assez. Elle s'emporte quelque peu à ce congé si poliment et si cruellement donné, elle verse même quelques larmes et appelle son imbécile de mari, qui a fait son petit somme de l'après-déjeuner.

Le jeune Simpson salue et se retire, non sans avoir échangé, devant le mari, avec la femme, les banalités de la conversation ordinaire, au moment des adieux. Ce petit coin de scène est même délicieux, parce qu'il y a un joli contraste entre les sentiments secrets des personnages et les paroles qu'ils prononcent et que le théâtre vit de contrastes.

Voilà Clotilde retombée à son ennui. Elle regrette Lafont, qui était bien embêtant, mais qui l'aimait.

Lafont revient. Il voudrait bien quereller encore; mais il est fort petit garçon, et c'est pour lui un ravissement

quand il voit qu'on l'accueille avec bonté. Il veut tout de suite profiter de ce retour de tendresse.

— Oh ! pas si vite ! dit Clotilde.

La salle ne bronche pas. Que voulez-vous? la gageure... Le mari rentre. Il s'exclame en revoyant Lafont; il l'accable de doux reproches sur sa longue absence.

— Pourquoi, mais pourquoi nous avoir quittés si longtemps ?

Lafont est fort en peine de répondre. Sa maîtresse le tire de peine :

— Il avait, dit-elle, de l'ennui. Il était jaloux.

— Jaloux! s'écrie Sganarelle. Il faut avoir confiance. Moi, j'ai toujours eu confiance dans ma femme.

Et c'est fini.

Clotilde restera désormais entre ses deux maris, en quête sans doute d'un troisième, sans parler des caprices qui se jetteront à la traverse.

Telle est cette pièce bizarre, curieuse à écouter, parce qu'elle étincelle de traits de mœurs et de mots spirituels, mais fatigante souvent, quelquefois révoltante, et dont le premier mérite, à mon avis, est de montrer que M. Becque pourrait, s'il le voulait, s'il n'abordait pas le théâtre avec des partis pris excessifs et hautains, être un des maîtres de la scène contemporaine.

Il faut savoir gré à M. Samuel d'avoir offert à Becque, sur son théâtre, l'hospitalité qui lui était partout refusée. La pièce ne sort pas du cadre de la Renaissance ; il a donc eu raison de la jouer. Quel que soit le succès d'argent, ce lui sera un honneur d'avoir fait entendre aux Parisiens cette œuvre originale.

16 février 1885.

La Renaissance nous a convoqués cette semaine . pour entendre à nouveau la Parisienne de M. Henry Becque. Et tout d'abord, je supplierai M. Henry Becque de changer ce titre. Ce n'est pas que moi, personnellement, il me choque, mais il effarouche quelques scrupules et fournit un prétexte à certaines réclamations. Que lui coûte-t-il d'appeler sa comédie : Une Parisienne' Il donnerait ainsi satisfaction à quelques plaintes, qui me paraissent après tout assez fondées. C'est un .bien léger changement. Je le suppose accordé par l'auteur.

Et, maintenant, j'ai toute liberté pour lui dire avec quel plaisir j'ai revu sa pièce. Elle m'a fait, à moi et à beaucoup d'autres, un bien meilleur effet que la première fois.

M. Becque en prendra sans doute avantage sur nous, qu'il malmène assez volontiers. Mais j'ai l'habitude de dire les choses comme je les sens, au moment même où je les sens, et ne m'inquiète pas des suites.

- M. Becque reconnaîtra, j'imagine, qu'il nous a fait quelques petites concessions. Il a retranché les mots, phrases ou allusions, qui avaient le plus vivement blessé les susceptibilités du public. Il a eu cent fois raison, et plût à Dieu qu'il se fût rendu plus tôt !

Est-ce tout ? Non, et je ne ferai pas difficulté de confesser à M. Becque, dût-il s'affermir dans le mépris qu'il fait de la critique, que nous aussi nous avons quelque peu changé. Xos yeux se sont dessillés, comme on disait au xviic' siècle. Ce n'est pas que je n'eusse rendu justice à l'extrême mérite de la comédie de M. Henry Becque.

Je viens de relire mon feuilleton ; il n'y a pas une ligne que je ne pourrais encore signer aujourd'hui.

Mais... je ne sais comment dire cela... mais, il y a un an, ce que je louais dans la pièce, je le louais par acquit de conscience, parce que, après tout, je suis trop amoureux des lettres pour rester indifférent à une œuvre qui, par endroits, me paraît supérieure. Mais ce n'était point chez moi ouverture de cœur; mes éloges étaient plutôt œuvre de réflexion. Je comprenais et ne sentais point.

Les choses se sont retournées. Je comprends bien aujourd'hui les défauts de ce diable d'homme ; mais voilà... j'en ai senti le charme, et je l'avoue feout uniment, parce que, après tout, comme disent les bonnes gens en mon pays, il n'y a pas d'offense.

Il est probable qu'à force de voir cette pièce (et j'y suis en effet, à la nouveauté, retourné trois ou quatre fois) je me suis blasé sur le dédain qu'elle faisait des règles et des convenances ordinaires du théâtre, et qu'en la retrouvant, à la reprise, débarrassée de violences voulues, mieux jouée dans le vrai mouvement, je n'ai plus été sensible qu'à ce mérite d'observation fine et profonde, à ce dialogue curieux, étincelant, raffiné, qui donne tant de saveur à cette comédie.

Que voulez-vous ? j'ai été ravi, mais là, tout à fait ravi. Mes lecteurs veulent-ils me permettre de leur donner un conseil? C'est d'aller à la Renaissance, mais en tâchant, s'il se peut, de faire abstraction de leurs préjugés sur le théâtre et sur la vie, en se disant : Je vais voir des choses qui me paraîtront énormes, mais qui dans une certaine mesure sont vraies, et dont il vaut mieux ne pas nous scandaliser. S'ils arrivent ainsi à faire place nette de leurs idées préconçues, ils prendront un plaisir singulier à écouter la Parisienne, qui est prise sur le vif des mœurs con-

temporaines, et qui les séduira par le fouillé et le pétillant du style.

J'ose à peine dire que je souhaiterais passionnément de voir cette comédie passer au Théâtre-Français, où elle trouverait une interprétation supérieure. C'est, je ne l'ignore point, un des plus fervents désirs de Coquelin de jouer l'amant; Mlle Reichemberg, qui est si futée et si maligne, jouerait la femme. Le mari serait facile à trouver. Il me semble que ce serait là une tentative curieuse.

Je ne crois pas à un succès d'argent. La comédie de Becque choque trop violemment, au moins pour l'heure, les idées reçues de la bourgeoisie. Mais il y a à Paris de quoi remplir trente fois la salle avant de pénétrer jusqu'aux couches profondes du public récalcitrant. Peu à peu la pièce s'établirait si fortement dans l'estime des connaisseurs, qu'elle passerait, grâce à l'autorité conquise, comme Georges Dan clin, qui excite de si vives répugnances chez les femmes ; mais elles n'en osent rien témoigner ; elles sont bridées par le grand nom de Molière.

Peut-être M. Jules Claretie et quelques-uns de ces messieurs du comité feraient-ils œuvre pie, si, un soir qu'ils seraient libres de toute occupation, ils se rendaient à la Renaissance, et s'ils écoutaient, sans parti pris, la comédie de Becque. J'ai comme une idée que cette comédie, dans vingt ans, sera consacrée chef-d'œuvre ; ce serait un honneur pour la maison de Molière et pour son administrateur d'avoir pris les devants.

Je parle de tout cela bien impartialement, car je sais ce qui ne manquera pas d'arriver. Quand la Parisienne aura réussi près du public, tous les petits jeunes gens ne manqueront pas de me traiter de ganache et de vieil as de pique, parce qu'à la nouveauté j'aurai fait remarquer les défauts de la pièce. Mais moi, ça m'est égal. Je ne fais pas de la cri-

tique pour les autres, mais pour moi. Ça m'amuserait de voir jouer la Parisienne par Coquelin et Reiehemberg. C'est uniquement pour cette raison que je supplie M. Claretie de la transporter rue Richelieu. Tant mieux si ça en amuse d'autres! Mais j'aime le théâtre pour lui-même, pour le plaisir qu'il me procure ; et, quand je m'amuse, il n'y a théorie qui tienne, c'est que la pièce est bonne. Voilà ma profession de foi !

Et cependant, si j'ai un conseil à donner à Becque, c'est de pousser plus avant encore dans la voie des concessions : c'est de supprimer encore deux ou trois traits, qui me semblent un peu trop crus.

C'est le défaut de la jeune école de croire que le mot violent soit un signe de force. Ces messieurs se trompent absolument.

Ainsi, je lisais dans les comptes rendus de la Sapho de Daudet les cris d'admiration jetés par quelques-uns de mes confrères à propos de la scène où la belle, furieuse contre son amant, l'accable d'injures, et le traite notamment de « sale bête ».

Sale bête .' Ils se pâment là-dessus ! Voilà qui est original ! Voila qui est crâne ! Qui donc, avant Daudet, avait osé dire : Sale bête, sur le théâtre ?

Je ne suis pas si enthousiasmé que cela. La difficulté au théâtre n'est pas de dire : Sale bête — je me sens capable, moi, qui n'ai aucun talent dramatique, d'écrire sale bête tout comme les camarades — c'est de ménager une situation où le mot de sale Vête serait de mise. Et c'est précisément cette situation qui manque dans la pièce de Daudet.

Et cette situation fût-elle même trouvée, il n'y aurait encore aucun mérite à la traduire sous cette forme grossière. Le difficile serait d'imaginer une série d'injures qui, tout en demeurant dans les limites de la politesse et même

de la poésie, feraient venir sur les lèvres du public ce mot de sale bête qui ne serait pas prononcé.

Au quatrième acte, M""" Hading, enragée d'être quittée, se roule par terre et mord de rage le plancher du théâtre, Les jeunes gens s'extasient et me poussent le coude : Hein ! est-ce assez nature ? Elle mord la terre ; on ne ferait pas ça à la Comédie-Française.

On le ferait, mon Dieu ! si on voulait. Ce n'est pas bien difficile de se rouler sur le sol et de le mordre. Il est moins aisé de dire congrûment quatre beaux vers que de mordre douze fois le sol. C'est se faire une drôle d'idée de l'art que de le mettre dans ces niaiseries !

M. Becque ne donne pas dans ce ridicule. Mais il aime les violences, et il préfère frapper fort à frapper juste. Il y a là un péril contre lequel nous l'avons mis souvent en garde. Il a tant de talent, ce Becque ! Ah ! s'il voulait se détendre un peu, se répandre dans la vie ! Mais il se recroqueville en lui-même ; il se renferme dans son étroite conception du monde, où il ne voit que des gens tarés, et des voleurs, et des gourgandines ! Il n'a point d'indulgence ! Il n'a du rire que le rire méchant ! Quel dommage !

28 décembre 1885.

La Comédie-Française a donné cette semaine la première représentation de la Parisienne, comédie en trois actes et en prose de M. Henry Becque. La première à ce théâtre, bien entendu ; car vous savez que la Parisienne^ après avoir été refusée par tous les directeurs de Paris, avait été représentée à la Renaissance par M. Fernand Samuel. La pièce avait, en ce temps-là, obtenu près du public

spécial des premières un succès étourdissant ; l'accueil avait été moins chaud dans une partie de la presse. Quelquesuns d'entre nous, tout en reconnaissant les qualités d'observation forte, de style sobre et vigoureux qu'il était impossible de ne pas admirer dans l'œuvre nouvelle, firent leurs réserves sur l'esprit de système de l'auteur.

La pièce, bien que le lancer eût été prodigieux, ne poussa pas très loin ; elle ne souleva point les couches profondes du grand public, qui est toujours long à suivre le mouvement. Il ne se mit pas en marche cette fois. Le succès n'en fut pas moins très retentissant, s'il n'avait pas été fructueux. La Parisienne devint comme l'évangile de la nouvelle école, dont M. Henry Becque était le dieu. On nous répéta tous les matins, et dans je ne sais combien de journaux : Ah î si l'on jouait la Parisienne sur un vrai théâtre ! Quand une pièce ne réussissait qu'à demi à la Comédie- Française : Yoilà ce que c'est, s'écriait-on, de ne pas jouer la Parisienne! Si, au contraire, le public faisait mine de s'y plaire : C'est qu'on ne lui donne pas la Parisienne, répétait-on en chœur ; s'il avait vu la Parisienne , il ne goûterait plus ces inepties. On rappelait sans cesse le nom de Molière à côté de celui de M. Becque et Monval, le plus dévot, le plus fervent des moliéristes, pâlissait de terreur à voir l'auteur du Tartuffe ainsi éclipsé par celui de la Parisienne. Les salons s'en étaient mêlés; on y avait monté la Parisienne, on avait invité les amis de l'auteur et ceux de la maison, et tous s'étaient pâmés d'aise au chefd'œuvre, et le cri avait repris de plus belle : Ah ! si l'on jouait la Parisienne à la Comédie-Française î Pourquoi ne joue-t-onpas la Parisienne à la Comédie-Française?

Au fait, et pourquoi ne la jouerait-on pas ? nous dîmesnous à notre tour, nous qui, tout en appréciant à sa grande valeur le mérite de l'ouvrage, doutions fort qu'il pût plaire

sur cette scène. Après tout, il peut se faire que nous nooa trompions dans nos prévisions fâcheuses. Ils ont peut-être raison ; il n'y a, en fait d'oeuvres théâtrales, qu'un tribunal qui puisse nous départager, c'est le public. Pourquoi ne lui soumettrait-on pas la Parisienne.' Si elle réussit, nous verrons à donner à notre critique une orientation nouvelle. Si elle tombe, on nous laissera peut-être tranquilles, pour un bon bout de temps, avec les prétendus chefs-d'œuvre de l'art nouveau.

Xous nous mîmes en campagne : nous demandâmes obstinément que la Parisienne figurât enfin sur l'affiche de la Comédie-Française. Xous fîmes chorus avec tous les adeptes de la jeune école et nous joignîmes, mais pour d'autres raisons, nos instances pressantes aux sommations dont ils persécutaient le comité de la rue Kichelieu. Ces messieurs hésitaient : ils n'aiment pas beaucoup les aventures. C'en était une, et ils craignaient qu'elle ne tournât mal. L'instinct qu'ils ont du théâtre les avertissait du danger ; mais Claretie était d'avis qu'il fallait tenter l'épreuve. C'était également l'opinion et de M. Gustave Larroumet et du ministre, qui ne le laissèrent point ignorer aux comédiens. Ils cédèrent.

Il faut leur rendre cette justice : une fois la résolution prise, ils n'opposèrent à M. Becque aucun mauvais vouloir ni aucune tracasserie. Ils firent bonne mine à l'œuvre et à l'auteur. Il choisit ses interprètes, les dressa avec la minutie entêtée qu'il apporte dans la mise en scène de ses ouvrages et monta la Parisienne comme il l'entendit. M. Claretie n'intervint que très discrètement ; puisque c'était un art nouveau, il était juste de laisser le premier grand prêtre du culte en préparer et en organiser les rites.

Et cependant de toutes parts on nous annonçait la venue du messie. Chaque matin, dans une demi -douzaine de

journaux, une étoile se levait, sous forme d'entrefilets ou d'articles, qui conduisait les mages au coin de la rue Richelieu où l'art nouveau allait naître. Paris était dans une grande attente.

La représentation enfin a eu lieu. Il serait inutile de le dissimuler, la Parisienne a été ce que nous appelons dans notre argot un four noir. Ça, c'est un fait et un fait indéniable. Au reste, ceux qui, apportant au théâtre des yeux prévenus, ont vu à la Comédie-Française un public charmé applaudir la pièce, ceux-là seront bien obligés de se rendre dans quelques jours. Car le public paraît disposé à témoigner de ses véritables sentiments par je ne sais quel empressement à passer devant le bureau de location sans s'y arrêter.

Il faut en prendre son parti : le succès a été négatif, absolument négatif. Je ne sais que trois explications à donner :

La première, c'est que les interprètes ont trahi l'œuvre ; qu'ils n'y ont rien compris et ne l'ont pas jouée dans le mouvement ;

La seconde, c'est que le public est composé d'idiots, de crétins, de gâteux, qui sont par nature et par éducation insensibles aux œuvres vraiment fortes ;

La troisième, c'est que peut-être dans cette Parisienne si vantée, il y a, en dépit des grandes qualités qui la recommandent, une façon d'entendre le théâtre dont le théâtre ne saurait s'accommoder.

En trois mots, c'est évidemment la faute ou des acteurs, ou du public, ou de l'œuvre.

Les acteurs, c'étaient Mlle Reicheniberg, MM. Prudhon, Feraudy, Le Bargy et Mlle Lynnès. On n'a pas manqué de s'en prendre à eux de l'insuccès. «: Si les artistes de la Comédie-Française, écrit M. Jean Jullien, dans la revue Art et Critique, où sont défendues passionnément les doctrines

du Théâtre- Libre, n'y ont pas mis de la mauvaise volonté,

[u'ils sont incapables de comprendre une œuvre d'art, ce qui ne m'étonnerait encore pas. Et puis, ce qu'il y a de complet, c'est la façon ridicule dont la mise en scène est réglée ; à ceux qui aiment les sorties inanquées, je recommande les sorties de Prudhon ; à Batignolles, depuis longtemps, on n'ose plus ainsi quitter la scène ; et les conversations face au public, et l'inévitable canapé face au public ! On s'est plu à ligoter cette œuvre essentiellement moderne dans tout ce que la convention a de plus odieux. Quant à la diction, M"* Reichemberg est invraisemblable. Où il faudrait du laisser-aller, du naturel, elle met de la pompe, souligne et reste avant tout de la maison. Tant pis si la pièce n'est pas faite pour la maison! Périsse un chef-d'œuvre plutôt que de déroger à la tenue. Il n'est pas permis d'être petite bourgeoise dans la maison de Molière. Pteichemberg dans Clotilde, c'est le prince de Sagan jouant Bibi-la-Grillade. Mais à qui confier le rôle ? A la Comédie-Française il n'y a plus d'artistes ; il n'y a plus que des sociétaires. »

Voilà des acteurs bien récompensés de leur peine ! Xotez que M. Jean Jullien, dont j'ai exprès choisi le compte rendu, n'est pas un petit jeune homme de cervelle échauffée ; c'est un écrivain sérieux, qui a l'habitude de peser ses paroles et qui jouit dans notre monde des lettres d'une réelle autorité.

Je ne dirai pas que M!!c Pteichemberg m'ait beaucoup plu; mais M11, Antonine dans le même rôle ne m'avait pas plu davantage, et ce n'est peut-être la faute ni de l'une ni de l'autre. Je ne comprends pas le rôle, et du diable si je sais comment il faudrait, comment on pourrait le jouer ! Cette Clotilde est-elle une femme foncièrement perverse, ou une petite bourgeoise, se plaisant à la popote de son double ménage, et ne trompant qu'une fois par aventure

son amant qui est devenu pour elle un second mari ? Estce une coquette fieffée ou une femme sensuelle ? A toutes ces questions, point de réponse.

J'entends bien ce qu'on va me dire : Clotilde, c'est Clotilde, et la preuve que Clotilde existe, c'est que M. Henry Becque l'a copiée sur nature. Mais on ne fait pas œuvre d'art avec une vérité trop particulière. Il n'y a pas de théâtre sans logique ; il faut qu'un caractère se tienne et s'explique de lui-même. Clotilde m'échappe. Je crois que Mlle Reichemberg lui prête trop de dessous, qu'elle la fait plus fine et plus malicieuse que l'auteur ne l'a voulu. A vrai dire, je n'en sais rien et je serais fort embarrassé de me justifier à moi-même cette impression. Ce n'est, en effet, qu'une impression. Je n'ai pas connu Clotilde. M. Becque ne me donne sur elle que des renseignements incomplets et qui me paraissent contradictoires. Au reste, je ne suis pas le seul de cet avis, et M. Henry Fouquier écrivait l'autre jour : « Il m'est impossible de trouver dans Clotilde une femme d'un caractère déterminé, et dès lors, ajoutait-il, la pièce est sans leçon, sans conclusion, et la grande comédie disparaît, laissant derrière elle un excellent vaudeville aux situations un peu monotones. »

Je prie mes lecteurs de me pardonner, si je m'abrite cette fois, contre toutes mes habitudes, derrière l'opinion conforme de quelques-uns de mes plus éminents collègues en critique. Mais les adeptes de la nouvelle école affectent de croire que je suis le seul de mon avis, un indécrottable encroûté, qui a conquis, on ne sait comment, une certaine influence sur le grand public, que c'est moi qui arrête l'éclosion et empêche le succès des chefs-d'œuvre. Je suis bien aise de montrer que, sur la plupart des questions d'esthétique théâtrale et de critique courante, je suis d'accord avec un grand nombre de ceux qui s'occupent de ces

questions, et je n'ai par-dessus eux que l'avantage — triste avantage, hélas ! — d'être plus vieux dans le métier et d'avoir par conséquent plus d'autorité.

M. Jean Jullien se moque de Prudhon. Mais j'inclinerais à penser que Prudhon nous a représenté le vrai personnage de Becque infiniment mieux que Vois, à la Renaissance. Vois nous l'avait montré nerveux, rageur, insupportable. Prudhon en a fait un gros bêta solennel et larmoyant. Il me semble que c'est lui qui est dans le vrai. Le dénouement, tel que nous l'a donné M. Becque, est inacceptable avec le caractère de Vois; il est justifié au contraire par celui de Prudhon. Je sais bien que Lafont est tout aussi agaçant sous les traits de Prudhon que sous ceux de Vois, quoique ce ne soit pas la même sorte d'agacement. Mais est-ce la faute de l'un ou de l'autre, ou celle de l'auteur.

On n'a rien dit contre Féraudy. C'est que Féraudy joue le personnage du mari, et que ce mari est un type consacré; c'est que nous l'avons déjà vu dans Le plus heureux des trois. Féraudy ne l'a pas rendu avec l'éclat de bonhomie qu'avait Geoffroy, un acteur génial ; mais il a été bien supérieur au brave comédien qui avait joué le rôle à la Renaissance. Le Bargy a de même échappé aux critiques de ces messieurs : c'est que, dans le rôle de Simpson, il a parfaitement traduit ce type de clubman correct et froid, qui ne prend de l'amour que juste ce qu'il en faut pour ne point déranger sa vie, pour ne pas l'empêcher d'aller à la chasse. Mlle Lynnès a été, elle aussi, fort agréable, dans un rôle de femme de chambre qui se fait la complice de sa maîtresse sans être sa confidente.

La pièce n'est donc pas si mal jouée que ces messieurs ont bien voulu le dire. Quant à la mise en scène, elle a été réglée par Becque lui-même. Si le canapé est placé face au

public, si les acteurs ne lui tournent pas le dos en parlant, c'est apparemment que Becque a pensé que ce qui était possible à la rigueur sur une petite scène comme celle du Théâtre-Libre ou de la Renaissance, ne l'était pas devant une salle aussi vaste que celle dé la Comédie- Française. Là, il faut qu'on ne perde rien du dialogue; et comment le faire entendre, si l'on cause tout bas, dans les petits coins, à trois mètres de la rampe, le dos tourné à ceux pour qui l'ont parle ? Si M. Jean Jullien arrive jamais à faire représenter une de ses pièces rue Richelieu, il verra bien que ces nécessités s'imposeront à lui comme aux autres. Toutes les théories du monde n'y feront rien.

La seule chose juste qui ait été dite à mon sens sur cette matière, l'a été par M. Henry Bauër, à Y Echo de Paris. « Je souhaiterais, a-t-il dit, que la Parisienne fût jouée aux Variétés, par Réjane, Baron et Dupuis. » Il a raison : la Parisienne est un pur vaudeville à la manière noire. Moi aussi, je souhaiterais que l'on fît cette épreuve, et l'on s'apercevrait alors qu'il y a non seulement plus d'agrément, plus de science de théâtre, mais encore plus d'observation vraie et profonde dans Ma Cousine, de Meilhac, que dans la Parisienne, de Becque.

Nous ne nous joindrons donc point à ceux qui accusent les interprètes. Irons-nous nous en prendre au public ? Je me permettrai sur ce point de faire remarquer aux novateurs l'inconséquence de leur polémique. Ils en appellent sans cesse des jugements que quelques-uns de mes amis et moi nous rendons sur les œuvres nouvelles, au public qui, disent -ils, est de cœur avec eux, mais qui n'a pas la liberté d'exprimer son opinion. Nous, bonnes gens, nous faisons tout ce qui nous est humainement possible pour que la pièce en litige soit soumise à ce public, dont ils se réclament. On la joue, grâce à nos efforts ; le public marque

qu'il s'y ennuie, qu'il n'en veut pas, et, tout aussitôt changeant de tactique, ils s'écrient : Le public ! de combien d'imbéciles est composé le public ?

Il faut pourtant bien admettre qu'en fait d'oeuvre de théâtre le public est souverain juge, au moins en premier ressort. Pour tout autre ouvrage de l'esprit, le suffrage de quelques amateurs peut contrepeser l'indifférence ou même la répugnance de la foule. Mais le premier mérite d'un drame ou d'une comédie, c'est de faire effet sur un grand nombre d'hommes assemblés. C'est l'essence même d'un ouvrage de théâtre de plaire au public pris en masse.

Je sais bien qu'il est toujours permis d'en appeler à la postérité. Aussi ne me flatté-je jamais de prononcer des arrêts définitifs. Quand je pense comme le public, je tâche de me rendre compte à moi-même des raisons qui ont fait que je me suis diverti ou ennuyé, et ces raisons je les lui présente, afin de le confirmer dans son opinion. Lorsqu'il m'arrive (et cela, quoi qu'on dise, m'arrive fort souvent) de ne pas partager certains engouements de la foule, j'essaye de la ramener, non en l'insultant, ce qui ne sert pas à grand'chose, mais en lui développant, en lui faisant toucher du doigt les causes de ce que je crois être son erreur. J'ai eu le plaisir de voir certaines de ces campagnes couronnées de succès, après quinze ou vingt ans de polémique.

Je trouve tout naturel que les jeunes adeptes des nouvelles écoles fassent pour Becque ce que j'ai fait toute ma vie pour ou contre tant d'autres. Mais peut-être gagneraient-ils à être plus modérés de langage. M. H. Bauër nous dit, sans ménagement : « Cette œuvre peut servir à une classification intellectuelle, et l'on jugera de la capacité artistique d'un quidam à la façon dont il entendra la Parisienne. »

Toilà qui est bien péremptoire. Quoi ! le monde se divisera en deux classes, les admirateurs quand même de la Parisienne, les élus qui passeront à la droite de Dieu; et les autres, qui seront rejetés à gauche! Ah ! ce sera le cas de relire le sermon de Massillon sur le petit nombre des élus. Car il sera petit, bien petit, si on le compare au nombre de ceux qui aimeront mieux passer à la gauche de Dieu qu'au bureau de location.

Si nous ne pouvons, nous autres, rejeter l'insuccès, ni sur les interprètes, ni sur le public, force nous est bien d'en demander compte à la pièce. Je m'en tiens à l'appréciation si juste qu'en a donnée M. Emile Faguet, sous sa forme ramassée et lumineuse. - La Parisienne paraît étineelanfce à la lecture, et elle l'est; mais elle a contre elle, quand on l'écoute, tout le plaisir qu'on y a pris, qu'on attendait et qu'on ne retrouve pas à la représentation. »

C'est précisément cette conclusion où j'étais arrivé, quand j'écrivis mon premier feuilleton, qui me semble encore, quand je le relis, assez équitable pour que je ne sente pas le besoin de le refaire.

17 novembre 1890.

J'ai reçu, à propos de mon dernier feuilleton, une lettre on plutôt une manière de mémoire apologétique de M. Antoine. Comme le directeur du Théâtre-Libre y traite d'une question qui occupe en ce moment tous les amateurs de théâtre et qui en passionne quelques-uns, je l'ai lue avec la curiosité la plus vive. Je n'ai pas hésité un instant à la mettre sous vos yeux. Personne ne cherche la vérité de meilleur cœur que moi ; je suis ravi quand je puis donner

la parole à mes contradicteurs et je trouve fort bon qu'ils puissent exposer leurs raisons au public.

M. Antoine commence par quelques réflexions, (jue je supprime, sur la façon dont a été jouée la Parisienne de Bécane à la Comédie-Française, et il continue en ces termes :

N'êtes-vous point frappé de cette coïncidence : trois pièce-, la Parisienne, Grand1 Mère, le Maître, toutes les trois venant du même coté, conçues dans l'esprit de renouveau qui tourmente l'école nouvelle, échouant toutes les trois, dans trois théâtres différents et, de l'avis commua, rencontrant une interprétation insuffisante avec, pourtant, des comédiens qui appartiennent pour la plupart à l'élite des artisteparisiens ?

Comment expliquer suffisamment cette triple rencontre et n'est-il pas intéressant d'en rechercher les causes?

Xotez, bien entendu, que je ne me permets aucune appréciation littéraire; ce n'est pas mon affaire, je parle simplement métier. Eh! bien, je pense qu'il y a ici une grosse question technique à élucider, qui doit passionner tous les auteurs de demain et peut-être aussi les comédiens intelligents et avisés, soucieux de leur art et du mouvement théâtral actuel.

Donc. Graud'Jfère a été un four, le Maître a été un four, la Parisienne est, dites-vous, un four.

Pour les trois pièces, la presse s'est généralement accordée à trouver l'interprétation médiocre.

En ce qui concerne le Maître et la Parisienne, on avait un point de comparaison; 1 "interprétation primitive; pour Grand'Mère, ce point d'appui manquant, on a, un peu plus que de raison, fait payer à Ancey les pots cassés.

Eh! bien, la raison toute simple de cette triple aventure où des comédiens, excellents d'habitude, ont été jugés médiocres un soir « et pour cette fois seulement », c'est qu'aucune des trois œuvres n'a été mise en scène et jouée dans le sens.

C'est que ce théâtre nouveau (ou renouvelé) exige d'autres interprètes ; c'est qu'on ne doit pas jouer des œuvres observées (ou prétendues telles si vous voulez) comme on interprète le répertoire ou comme on joue les comédies fantaisistes ; c'est qu'il faut pour pénétrer dans la peau de ces personnages modernes lâcher tout l'ancien

bagage: c'est qu'une œuvre vraie veut être jouée vrai, de même qu'une pièce classique veut surtout être dite, puisque le personnage n'est le plus souvent qu'une abstraction, qu'une synthèse, ou une entité philosophique sans chair ni os; c'est que les personnages de la Parisienne ou de Grand'Mère sont des gens comme nous, vivant dans des intérieurs comme les nôtres et non dans de vastes salles à dimensions de cathédrales; c'est que ces gens-là vivent, pensent et se meuvent comme nous, au coin de leur feu, sous la lampe, autour d'une table et non devant la boite du souffleur; c'est qu'ils ont des voix comme les nôtres, des tics comme les nôtres, que leur langage est celui de notre vie journalière, avec ses élisions, ses tours familiers, et non la rhétorique pompeuse des œuvres classiques.

Quand Mlle Reichemberg attaque la première scène de la Parisienne avec sa voix d'actrice et que M. Prudhon lui répond avec son timbre de Dorante, ils disent immédiatement faux la prose de Becque et ils l'ont fait l'autre soir durant trois heures, sans se lasser. La caractéristique de ce nouveau théâtre est, n'est-ce pas? Y inconscience des personnages, toujours comme nous qui faisons des bêtises et disons des énormités sans nous en apercevoir. La plupart de nos comédiens, dès qu'ils sont en scène, sont irrésistiblement portés à substituer leur propre personnalité au bonhomme qu'ils devraient rendre; an lieu d'entrer dans leur personnage, c'est leur personnage qui entre en eux. C'est ainsi que, l'autre soir, nous avons eu Mllc Reichemberg et non Clotilde, MIL Prudhon, Le Bargy et de Féraudy, mais pas du tout des hommes de Becque.

Et ce salon... Avez-vous jamais rencontré nulle part un salon semblable? Est-ce une demeure de bourgeois aisés que cette vaste salle, haute comme celles du Louvre, froide, sans intimité, meublée en l'air, sans le moindre recoin où l'on sente, comme chez n'importe lequel de nous tous, l'endroit préféré où l'on bavarde et le fauteuil où l'on paresse, la besogne faite ?

Je sais l'objection : le décor est secondaire. Oui, peut-être dans le répertoire, toujours et encore ! Mais pourquoi ne pas le réaliser, puisqu'on le peut arec du soin et que cela ne nuit en rien à l'œuvre, pourvu qu'on reste dans la juste mesure? Dans les œuvres modernes, écrites dans le mouvement et dans le sens de la vérité et du naturalisme où la théorie des milieux et de l'influence des choses extérieures a pris une si large place, le décor n'est-il pas le complément indispensable de l'œuvre? Ne doit-il pas prendre, au théâtre, la place que la description tient dans le roman? N'est-il pas le corollaire obligé, une

sorte d'exposition du sujet? Certes, on ne fera jamais complètement vrai, puisqu'il y a au théâtre, nul ne songe à le méconnaître, une dose de convention adéquate aux conditions matérielles d'expression, mais pourquoi ne pas diminuer cette convention le plus possible?

Les dimensions de la scène ou de la salle importent peu. Si le cadre est trop vaste, pourquoi ne pas le rapetisser en s'ingéniant à des plantations plus en avant, moins larges? Et quant à la diction, ne sait-on pas que l'acoustique de la salle des Français est merveilleuse? La plupart des autres théâtres, moins grands de moitié, sont moins bien partagés. Raison de plus pour ne pas se servir de décors immenses où, lorsqu'il s'agit d'oeuvres intimes, la voix se perd. A l'Odéon, on a joué Grand' Mère dans un salon monumental: le même qui avait du reste complètement étouffé, par les mêmes inconvénients, un acte de Renée Maupertn.

Qu'est-ce que vous voulez qu'une œuvre toute de vie et de mouvements familiers devienne dans une atmosphère faussée ?

Les mouvements sont aussi mal compris que les décors. On ne règle pas les allées et venues des comédiens sur le texte ou dans le sens de la scène, mais selon la commodité ou le caprice des acteurs, qui jouent chacun pour leur compte personnel, sans se soucier des autres. Et cette rampe les hypnotise ; tout le monde tâche d'avancer le plus possible dans la salle. On m'a cité un théâtre où, du temps du gaz, ils brûlaient tous, aux becs grands ouverts, le bas de leurs pantalons.

Mlle Reichemberg, l'autre jour, monologuait debout, en brodant, comme les bonnes femmes tricotent au pas de leur porte ; pas une fois Clotilde et Lafont ne se sont adressés franchement l'un à l'autre, c'était le balcon qui fixait obstinément leur attention. Mais à la ville, au bout de deux phrases, vous diriez à votre interlocuteur : « Regardez-moi donc, sacrebleu, c'est à vous que je parle ! » et vous auriez raison.

La vérité est qu'à ce théâtre nouveau il va falloir logiquement des interprètes nouveaux. C'est une vérité élémentaire que je rabâche partout.

Voyez encore l'exemple du Maître. Cette tentative, aux Nouveautés, était aussi baroque que possible. Je l'ai dit l'autre jour aux rils Brasseur et je n'ai caché ma pensée à personne. L'expérience était faite dans les plus mauvaises conditions, le Maître étant sûrement la dernière pièce de chez nous qu'il fallait songer à acclimater en ce milieu élégant et boulevardier. Jullien, excessivement pressé, a fait là

une fausse manœuvre dont il peut mesurer les conséquences : il a amoindri le très gros succès d'art qu'il venait de remporter et, sans profit pécuniaire appréciable, il a eu encore le désagrément de fournir aux adversaires et aux incrédules des arguments contre les théories qu'il soutient et contre les camarades qui luttent à côté de lui.

Mais enfin, la chose décidée, il s'est minutieusement appliqué à demander à ses interprètes nouveaux les mouvements notés chez nous. On a peint un décor exactement semblable : on a poussé le soin jusqu'à se procurer les mêmes meubles et les mêmes accessoires. Et pourtant ce n'était pas cela. C'est que les comédiens du boulevard n'avaient pas dans les jambes ces mouvements dont je parlais tout à l'heure. Une « passade » faite par Janvier, par exemple, n'est plus la même quand elle est exécutée par Decori : c'est que Decori, avec toute son expérience, a dans les jambes, j'y insiste, tout le métier courant et que cela ne saurait s'en aller tout de suite. Il est gêné par mille considérations dont on ne doit pas se soucier quand on veut réaliser une interprétation naturelle. On dit à. Janvier, qui n'a pas de «. métier », d'aller à la cheminée et il y va tout simplement, avec l'allure logique de son personnage ; l'autre a une marche spéciale, une « marche de théâtre », dont il aurait cent fois plus de peine à se défaire qu'il n'en a pu avoir à l'apprendre.

Dernièrement j'ai, à la prière des auteurs, fait répéter, par la troupe des Menus-Plaisirs, Deux Tourtereaux et une pièce qui sera jouée dans quelques semaines. Pour l'acte de Ginisty et Guérin, j'ai tenté d'indiquer aux deux très gentils camarades qui reprenaient les rôles, les mouvements, l'allure réglés avec France. Eh ! bien, j'ai dû y renoncer pour ne pas chagriner deux braves gens qui suaient sang et eau sans résultat. Pour l'autre pièce, c'a été encore bien pis. J'ai tout lâché au bout d'une répétition. Je ne pouvais les décider à aller simplement à une table ou à s'asseoir dans un fauteuil sans regarder dans la salle et sans prendre une allure particulière. Il n'y a rien à faire. Et, sans aucun doute, ces artistes savent leur métier ; ils font tous les soirs, comme les interprètes de la Parisienne, des choses bien plus difficileSj mais ils ont perdu la simplicité et le don d'agir tout bonnement comme s'ils n'étaient pas regardés.

Obtenir d'un comédien qu'il parle longtemps assis est impossible. Dès qu'il commence un couplet un peu long, irrésistiblement il dit au metteur en scène : ce Je me lève, n'est-ce pas? )) C'est que, pour eux, rompus à l'ancienne formule, aux Desgenais phraseurs, la scène est une tribune et non un endroit clos où il se passe quelque chose. Je me

souviens qu'à une conférence chez Sallande , en 73, vous citiez cette anecdote d'un acteur du Palais-Royal, Arnal ou Ravel, je crois, qui, ayant son chapeau à accrocher, se promenait obstinément devant la rampe, cherchant avec conviction un clou sur ce quatrième mur. Cela m'avait beaucoup frappé et vous m'aviez paru fort approuver la chose. Ainsi, vous êtes peut-être la cause de mes tâtonnements actuels. Voilà comment on corrompt la jeunesse sans s'en douter!

Je m'arrête. Mais je vous en supplie, portez votre attention de ce côté et observez. Vous serez frappé du désaccord profond qui s'ébauche entre les œuvres à tendances nouvelles et les interprètes qu'elles rencontrent. Il y a là un point important et une curieuse face du mouvement théâtral actuel.

Pour moi, je suis profondément heureux, car l'évolution se dessine. Et je ne songerais guère à prendre la parole si ce n'était devenu une espèce de sport de « tomber » avec bienveillance, il est vrai, mais enfin de « tomber » le Théâtre-Libre chaque fois qu'une œuvre sortie de chez lui court ailleurs des aventures diverses. Il ne faut pas s'y tromper : on va collectionner encore des fours, recevoir des volées, être nié intrépidement, mais le branle est donné. Il y a tout un travail souterrain et vous savez que le public y mord déjà. On avait dit autrefois que notre modeste maison était affaire de mode et qu'elle disparaîtrait un beau soir, comme elle était venue. Or, vous saves que notre public grandit chaque année, que, par conséquent, le terrain s'élargit de plus en plus. On y viendra, aux nouvelles idées, j'en ai le ferme espoir, mais fichtre! il ne faut pas s'emballer et croire naïvement conquérir du coup le renom littéraire, les grosses recettes et l'amour passionné de la foule. Il passera encore beaucoup de pièces sur les affiches auparavant et nous en sommes à peine aux premiers tâtonnements. Pour le moment, il faut se contenter de regarder eE. arrière et de constater le chemin fait depuis cinq ou à six ans.

Votre dévoué,

A. Antoine.

Je n'ai, par malheur, pas le loisir de répondre aujourd'hui à cet exposé de principes. La semaine est trop chargée. Je ne puis m'empêçher pourtant de vous conter deux anecdotes qui se rapportent à Tordre d'idées touché par M. Antoine. Je rencontre l'autre soir Valabrègue et lui dis

le chagrin que nous avions eu de voir Y Homme de paille. qui était une de ses plus jolies comédies, compromis à la dernière reprise par une exécution tout à fait insuffisante.

— Pourquoi, lui demandai- je, avez-vous laissé massacrer comme ça une pièce qui avait beaucoup réussi ?

— Que voulez-vous? me dit -il. On n'est plus maître des acteurs. Voilà Mm' France, qui aux répétitions s'obstine à parler tournant le dos au public.

«. — Mais, mademoiselle, on ne vous entendra pas, où l'on vous entendra mal. Il faut que le mot, quand il part des lèvres du comédien, soit souligné par le geste, par le jeu de la physionomie ; autrement il perd toute sa force.

ï — Mais, monsieur, il faut bien que je regarde la personne avec qui je cause : et si elle fait face au public, il n'y a pas à dire, il faut que je tourne le dos à ce même public.

c — Mais non, mademoiselle, vous parlez tous deux pour ce même public. S'il paye, c'est pour vous entendre et pour vous voir. Dans la vie même, vous ne vous plantez pas toujours vis-à-vis de votre interlocuteur : vous regardez en face, tout en causant avec lui; à plus forte raison au théâtre, b

Eh : bien, ajoutait Valabrègue, me rapportant ce débat, j'ai dû y renoncer. Comme ce n'était pas une pièce nouvelle : conime cette reprise, après tout, ne m'inquiétait pas outre mesure, j'ai planté la les répétitions et j'ai laissé faire.

Et moi, je riais dans ma barbe, car j'avais reçu le matin même la lettre d'Antoine et Valabrègue y répondait, sans s'en douter, par un argument des plus topiques.

Il y a quelques jours, une des plus spirituelles comédiennes de notre temps vint dans une maison, où elle trouva des gens de lettres et des artistes. La conversation tomba naturellement sur la Parisienne, de Becque, que l'on venait de donner, et sur la façon dont Mlle Reichem-

berg avait interprété le rôle ; les uns la critiquaient, d'autres faisaient observer que le rôle n'est pas clair.

— C'est possible, disait la comédienne, mais ce qui est clair, c'est que le rôle n'est pas d'une ingénue. Eh ! bien, Mllc Reichemberg a les mouvements de l'ingénuité...

— Vous entendez par là?...

— Tenez ! au troisième acte, elle veut amener Lafont à s'asseoir auprès d'elle, sur le canapé où elle prend place. Une femme qui sait son métier s'assied de façon à laisser une place libre, une place invitante. M"'' Reichemberg s'assied en ingénue, tonte droite, comme ça, au milieu du canapé, si bien que l'homme ne peut s'asseoir ni à droite ni à gauche. La Parisienne doit connaître l'art de s'asseoir. Moi, je sais m'asseoir.

Et, se jetant sur un canapé qui se trouvait à portée, elle se renversa dans le coin sur une hanche, tandis que ses petits pieds, ne touchant plus terre, émergeaient d'un fouillis de dessous irritants et semblaient dire avec un léger frémissement d'impatience : Mais il y a une place là ! asseyez-vous donc, grand nigaud !

— Voilà, ajouta-t-elle, comme on s'assoit, quand on est Parisienne.

On rit, on la complimenta, et je pris là une des meilleures leçons de mise en scène que j'aie reçues de ma vie.

Mais la semaine nous réclame. Xe nous amusons plus à ces bagatelles. Bagatelles ? Sont-ce des bagatelles ? Après tout, c'est une partie importante de l'art dramatique. C'est celle qui pour le moment excite les discussions les plus vives. Le temps que nous y pouvons employer n'est pas précisément perdu. Il faut pourtant faire son métier de chroniqueur.

"24 novembre 1890.

La Parisienne est maintenant une œuvre très connue, autant par la lecture que par les représentations qui en ont été successivement données à la Renaissance et à la Comédie-Française. Nous avons tous notre opinion faite, sur cette pièce. Ce qui faisait ce soir-là la curiosité du spectacle, c'est que la Parisienne avait pour interprètes Mlle Réjane et Majer. On sait que les fanatiques de la Parisienne et l'auteur lui-même avaient mis l'insuccès (insuccès très relatif, au reste) de la comédie au compte des acteurs qui l'avaient trahie, dans les deux théâtres qui l'avaient représentée.

J'étais de ceux qui, tout en admirant beaucoup .l'œuvre «le M. Henry Becque, que je n'ai cessé de combler d'éloges, croyaient que ses grandes qualités n'étaient pas de celles qui dussent jamais prendre le vrai public; j'avais exposé maintes fois les raisons de cette opinion qui ne m'était pas d'ailleurs personnelle, car elle était partagée par beaucoup ûe bons esprits. C'était donc pour nous une curiosité piquante de voir cette pièce jouée enfin par les artistes qu'avaient rêvés l'auteur et dans le cadre qu'il pensait être, qui était en réalité le mieux approprié à son ouvrage.

Eh ! bien, il n'y a pas à dire, le public a été de glace. En sortant du second acte, je rencontrai dans les couloirs un de nos plus brillants confrères, grand partisan de la pièce, et qui l'avait défendue avec autant de vivacité que de talent. Il était là, comme moi, bien que la presse n'eût pas été officiellement conviée.

— Parbleu ! lui dis-je, je suis ravi que vous ayez vu cela de vos propres yeux ; car vous ne m'en auriez pas cru, si je vous l'avais dit. Jamais la Parisienne ne sera mieux jouée

qu'elle ne Test ce soir ; Réjane est l'enfant gâtée du public, et ce public, vous le savez, n'est pas un public quelconque, c'est un public trie sur le volet, un public d'abonnés, qui apporte à la représentation une rare absence de préjugés. Eh ! bien, a-t-il été assez froid ? Pas d'autres applaudissements que ceux de la claque. Réjane elle-même n'a pas pu le dégeler.

Il en convint ; car là, sur le coup, il n'y avait pas moyen de faire autrement :

— C'est de votre faute, me dit-il. Vous suivez le goût du public ; vous devriez lui imposer le vôtre.

— Mais non, lui disais-je, le public ne pense comme moi que parce que je pense comme lui. Soyez sûr que ce public, qui témoigne d'une résistance si hérissée, n'en admire pas moins, tout comme moi, le merveilleux talent, d'une espèce particulière, qu'a déployé M. Henry Becque dans cette œuvre. Mais, que voulez-vous ? il ne peut pas coûter plus que moi, en feuilletant cette série de Gavarni où se mêlent quelques Forain, le plaisir spécial que l'on vient demander au théâtre. Et voilà pourquoi il est de mauvaise humeur. J'aurais eu beau lui crier : « Il faut que tu t'amuses ! » il m'aurait envoyé promener. Ces objurgations réussissent près de lui, quand il s'agit de musique, parce qu'en dépit d'une éducation qui ne date que de quelque vingt-cinq ans. c'est un art où il ne se connaît guère encore. On a assez aisément raison de ses répugnances. Le théâtre est l'art dont tout le monde en France a le goût, et c'est pour cela que tout le monde y a du goût et son goût. On ne prend conseil de personne pour avoir du plaisir.

Il est évident qu'à cette représentation de la Parisienne le public a paru en avoir fort peu. Oserais-je dire que Mlle Réjane, qui, une fois son interprétation admise, est incomparable, me semble avoir détourné la pièce de son

véritable sens. Clotilde est, je crois, une bourgeoise inconsciente et paisible , qui prend ses arrangements pour vivre commodément avec l'adultère, pour avoir tranquillement et sans remords deux maris, qu'elle aime également pour des raisons diverses. C'est ainsi que l'avait comprise et jouée Mlle Antonine, à la Renaissance. Mlle Eéjane en a fait une coquine aussi abominable qu'amusante à qui la perversité sort par tous les pores. Ce jeu fin, spirituel, étudié, est des plus curieux à suivre ; il a dans sa simplicité voulue des dessous raffinés et attirants. Est-ce bien la Clotilde de IL Becque ? Le croiriez- vous ? le seul passage qui ait remué sincèrement le public, c'est au troisième acte, quand Clotilde, abandonnée par Simpson avec une froideur cynique et brutale, se laisse aller à un mouvement de sensibilité vraie. J'imagine que l'actrice a un peu forcé la note du texte, en donnant à ces quelques lignes un tour de mélancolie pénétrante. Mais si c'est une faute, je serais tenté de m'écrier : Heureuse faute ! car toute la salle a tressailli et battu des mains.

Mayer a très industrieusement composé le rôle difficile de Lafont. Mais c'est là qu'on a bien vu qu'il y avait au théâtre quelque risque à jouer trop nature. Sous le prétexte qu'un amant, quand il parle à sa maîtresse, lui effleure l'oreille de ses propositions et de ses prières, il a parlé si bas qu'il fallait deviner ses paroles, qu'on n'entendait qu'à demi, même au Vaudeville; on ne les eût pas du tout entendues à la Comédie-Française. Et puis, il y a des mots — c'est une nécessité du théâtre, une loi d'optique — il y a des mots à qui il faut faire un sort, si l'on veut qu'ils soient compris et goûtés du public. Cela est vrai partout, mais surtout dans les pièces de Becque, où chaque réplique est un trait. Il faut, non la laisser tomber indifféremment de ses lèvres, mais la lancer, après avoir fait mine de ten-

dre l'arc, parlons sans métaphore : après avoir pris un temps, si court qu'il soit, qui la prépare. Ce dialogue, qui fourmille de mots piquants, fait, quand il est dit ainsi, l'effet d'être uni et plat.

25 décembre 1893.

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