‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 5 sur 35 · PATRIE · texte numérisé non relu

PATRIE

La Porte-Saint-Martin a donné cette semaine Patrie, drame en cinq actes et huit tableaux de M. Victorien Sardou. Voilà bien longtemps que nous attendions Sardou au drame. Quand il s'attaquait à la comédie de mœurs, il nous laissait regretter parfois, malgré de grandes et incontestables qualités d'esprit, une étude plus approfondie de son sujet, une analyse plus vraie et plus juste des caractères, une ordonnance plus sévère de l'action. On se souvient que sa comédie pouvait presque toujours se décomposer en deux parties, dont la seconde n'était rattachée à la première que par un lien très faible.

Le drame pur n'exige impérieusement, pour être goûté même des connaisseurs, que des situations fortes, habilement traitées. Sardou excelle à les trouver et à les mettre en scène. Il a, plus que personne, le mouvement; il ne possède pas seulement l'art de faire agir ses personnages, il sait faire manœuvrer les décors, la figuration, et les intéresser à l'action du poème. Piccolino et Don Quichotte étaient des modèles en ce genre. Nous avions donc plus d'une fois souhaité que Sardou appliquât à un genre qui allait se mourant, ses admirables facultés dramatiques, et le renouvelât.

VICTORIEN SABDOU 5'.'

La chose est faite et bien faite. Patrie est un des plus vifs succès qu'ait obtenus Sardou sur aucune scène, et, disons-le aussi, un des mieux mérités. Ce n'est pas que la pièce soit sans défauts. Il y en a et de très grands, et je demanderai la permission de les signaler, car encore faut-il que, même en cet enivrement du triomphe, la critique garde ses droits ; mais les belles parties sont nombreuses ; elles ont enlevé le public et gagné la partie.

Le drame est, de l'un à l'autre bout, traversé par deux courants : l'un de politique, et l'autre d'amour. Qui croyezvous des deux qui a excité l'intérêt des spectateurs et remué leurs âmes ? L'amour, sans doute ; car c'est lui qui est en possession, au théâtre, de plaire et d'émouvoir. Eh ! bien, point du tout. Si étrange que puisse paraître le fait, il est certain : tout ce qui, dans le drame, est pure histoire de passion amoureuse a laissé le public assez froid. Il a éclaté en applaudissements enthousiastes, toutes les fois que l'auteur, touchant des cordes plus nobles, a parlé d'honneur, de dévouement, de vertu patriotique.

Berton et M11'' Fargueil croyaient avoir les premiers et les plus beaux rôles ; ils comptaient beaucoup, j'imagine, sur leurs duos de tendresse exaltée et violente ; le succès a été pour Dumaine, ce vieux patriote, qui conspire pour la liberté des Flandres, et se voue tout entier à son pays. Où la politique et l'amour vont de compagnie, c'est la politique qui prendra toujours le pas devant. Elle éveille des idées plus hautes et des sentiments plus généreux. Il y a dans l'amour, même le plus pur, comme un fond d'égoïsme ; le patriotisme est une passion désintéressée, dont l'image a naturellement plus d'action sur la foule.

Sardou a fondu, avec un art infini, ces deux éléments dans sa pièce. Ce ne sont pas deux actions qui courent parallèlement et tirent chacune à soi l'attention du public.

Elles sont sans cesse mêlées l'une à l'autre ; toute péripétie née de la passion des amoureux a son contre-coup immédiat sur la partie politique de l'œuvre ; et, en revanche, toute décision, prise par les patriotes, frappe, par ricochet, les amants au cœur. Le drame est conduit avec une habileté et une science incomparables, et ce n'est pas un petit mérite, en notre temps, où s'était si bien perdue la tradition de cet art.

Le premier acte est une merveille d'exposition. Je ne sais rien au théâtre de plus clair, de plus rapide, de plus poignant. Xous sommes en Flandre; le duc d'Albe y règne au nom du roi d'Espagne, et répand le sang comme l'eau. On conspire, il le sent plus qu'il ne le sait, et condamne tout suspect à être pendu. Nous voyons le tribunal se livrer à sa terrible besogne : derrière lui, des soldats armés; tout autour, un peuple morne. Les accusés sont appelés l'un après l'autre : c'est un bon bourgeois inoffensif, puis une mère, puis un enfant de quinze ans. Le procès est bientôt instruit : à la corde !

Le tour du comte de Rysoor arrive. C'est un patriote, qui n'a que deux amours au cœur, sa patrie d'abord, puis se jeune femme dona Dolorès. Il s'est absenté durant quatre jours, malgré l'édit du roi ; et, bien qu'on ne sache point où il est allé, son affaire est sûre. Il se prépare à la mort. On fait venir les témoins, et, le premier de tous, le capitaine qui loge chez lui en garnison. 0 surprise! ce capitaine raconte qu'il a vu son hôte la veille : il rentrait au logis, un peu ivre, à minuit, et faisant tapage, quand le comte est sorti de sa chambre à coucher, l'a interpellé vivement, poussé sur l'escalier, et, se retournant vers dona Dolorès, qui l'éclairait : « Rentrez chez vous, lui a-t-il dit, et ne craignez rien. »

Ce témoignage sauve le comte et le désespère. Il conserve

encore quelques doutes, et tirant le capitaine à part : x Merci, capitaine, pour le service que vous venez de me rendre. » Mais l'autre n'a rendu aucun service ; il a dit la vérité.

— Vous m'avez reconnu, sortant de ma chambre ?

— Qui aurait pu en sortir que vous, à minuit ?...

— C'était bien moi, dit le comte.

Et il apprend que la personne, quelle qu'elle soit, s'est blessée à la main. « Je la reconnaîtrai ! » pense-t-il.

Tout ce dialogue se fait rapidement, à coups pressés et à voix presque basse. L'effet en est prodigieux au théâtre. En cinq minutes, de la façon la plus naturelle et la plus ingénieuse, nous sommes mis au courant et de la conspiration et de l'adultère, et il plane sur ce double événement une incertitude qui accroît encore la curiosité.

Dès l'acte suivant, le secret nous est révélé. La comtesse de Rysoor est la maîtresse de Karloo Van der Xoot, un jeune homme de bonne famille flamande, l'ami du comte, et son second dans ses projets patriotiques. Elle s'est prise pour lui d'un amour furieux ; elle est prête à tout pour ne point le perdre, et quand son mari lui vient demander compte de la nuit dernière, elle lui avoue le front haut qu'elle a un amant; que, pour lui, elle ne l'a jamais aimé : il est Flamand, elle est Espagnole; il est calviniste, elle est catholique ; elle veut un amour sans partage, il lui préfère sa patrie.

Toute cette scène, qui est très montée de ton et violente de langage, ne produit pourtant aucun effet. C'est qu'on n'y est point préparé. Comment, lui, le comte de Rysoor, a-t-il épousé une Espagnole et une catholique ? Il l'aimait; mais la logique de son caractère défendait qu'il s'abandonnât à une passion qui lui va devenir si funeste. Je lui en veux d'avoir un jour sacrifié toutes ses haines à un désir d'amou-

reux. Je me demande comment une femme, que je vois si impétueuse et si hardie, a pu jusqu'à ce jour cacher le secret de ses répulsions. Elle aime Karloo : mais Karloo est, lui aussi. Flamand hérétique et patriote. Il ne vient dans la maison du comte que pour conspirer avec lui.

Comment n'en sait-elle rien ? Comment peut-elle lui demander, en lui parlant de la conjuration flamande : « Tu n'en es pas, n'est-ce pas ? » Eh î quoi, elle sait si peu ce que fait et médite l'homme qu'elle aime si éperdument ? Quand elle prend la résolution de dénoncer son mari aux Espagnols, elle ne se doute pas que , du même coup , elle leur livre son amant qui fait cause commune avec lui î

Voilà bien des points d'interrogation ! Us me gênent ; outre que je ne puis me défendre d'une certaine répugnance pour une si odieuse trahison, je ne m'en explique pas suffisamment les motifs, et cela me refroidit. La comtesse arrive chez le duc d'Albe. Elle lui conte les menées des conspirateurs, et leur lieu de réunion, et le coup de filet par où on les pourra prendre tous. Il est très animé, ce récit, très pathétique, et il ne touche pas. Il révolterait presque. C'est, encore une fois, que l'auteur ne nous a point fait entrer dans les raisons qui poussaient cette femme.

Je ne dis pas que l'action qu'elle commet soit impossible ni même improbable. Il y a des furies de cette espèce. Mais la vraisemblance théâtrale exige bien plus de ménagements que la vérité vraie. Il ne suffit pas qu'un personnage agisse conséquemment à son caractère ou à sa passion ; il faut encore que le spectateur en soit persuadé. Il me reste des doutes sur dona Dolorès.

Tandis qu'on les trahit, les conspirateurs se réunissent dans les caveaux de l'Hôtel de Tille. Tout est prêt : le prince d'Orange est aux portes de la ville ; et sur an signal parti du beffroi, il doit entrer et se mettre à la tête de la popula-

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tion. C'est le comte de Rysoor et Karloo, en attendant, qui mènent tout. Le vieux patriote a devancé l'heure avec son jeune ami. Il l'échauffé de sa flamme ; il lui offre le commandement de l'entreprise, que son âge lui interdit de prendre ; il l'exhorte à vaincre ou à mourir ; il lui demande de renouveler le serment de se dévouer à la patrie ; et comme Karloo lève sa main nue, le comte y voit le sillon d'une blessure.

Ah ! je vous réponds que la salle ne chicanait plus son émotion, cette fois ? Il y a eu dans tout le public un frémissement d'attente et d'anxiété. La situation est très belle, et Sardou en est sorti par un coup de maître, par une scène, qui, j'ose le dire, est admirable et vraiment digne de Corneille. Karloo se jette aux pieds de l'époux outragé : ce Tuemoi, s'écrie-t-il avec désespoir; tue-moi, je ne me défendrai pas ; j'ai mérité la mort. Je me fais horreur à moi-même. »

Le comte reste quelques instants immobile, incertain, et relevant Karloo :

« Je ne veux point, lui dit-il, à cette heure, où la Flandre a besoin de tous nos bras, lui enlever un de ses plus braves enfants. Je n'ai pas plus le droit de t'arracher la vie que tu n'avais celui de me ravir l'honneur ! Tu m'as pris ma femme, rends-moi ma patrie ! »

A ce dernier mot, des acclamations se sont élevées de toutes parts; c'était comme une explosion d'enthousiasme. Et que Dumaine a bien dit la tirade, sans faux éclat ni forfanterie de générosité, d'un ton de bonhomie simple, grande et émue, avec cette voix douce et profonde qui remue les plus secrètes fibres du cœur !

Le reste de l'acte ne dément pas les premières scènes. A peine les conspirateurs sont-ils assemblés qu'on entend, au loin des roulements de tambour et des cris de trompettes : de droite, de gauche, par en haut surgissent des soldats es-

pagnols ; on échange des coups de feu, et les Flamands, massés sur le milieu du théâtre, voient de tous les côtés des fusils dirigés sur leurs têtes : ce Mais tirez donc, s'écrie Karloo, vous voyez bien que nous ne nous rendrons pas. »

Rien de pluspittoi Jsque que ce tableau ; voilà donc enfin la vraie mise en scène, celle qui illustre l'action du drame et qui la complète. Ici tout est à souhait pour le plaisir des yeux ; mais ce plaisir n'est pas le dernier but que s'est proposé l'auteur. Décors, figuration et mouvements de scène sont arrangés pour donner aux sentiments des personnages plus de lumière et d'éclat.

Le duc d'Albe interroge les prisonniers, et n'en tire aucune réponse. Il veut connaître le signal qui doit attirer dans la ville le prince d'Orange. Il s'empare du sonneur, qui, lui, doit être au courant.

ce Le signal ? ou tu es fusillé ! »

Le sonneur se jette à genoux; c'est un pauvre homme, il a femme et enfants, il obéira. Il monte au beffroi, et là, au lieu du signal convenu, il sonne le glas des morts; le duc d'Albe voit, au mouvement de joie des prisonniers, qu'il est pris pour dupe, et il fait abattre le sonneur, dont on apporte en scène le cadavre, porté sur un faisceau de fusils. Tous les Flamands se découvrent respectueusement devant cet obscur martyr, et le duc d'Albe, grinçant des dents, commande qu'on les traîne en prison.

X'y eût-il que ce tableau dans la pièce de Sardou, il justifierait à lui seul l'immense succès qu'elle a obtenu. Cela est tout à fait supérieur, et vraiment beau. L'effet y est obtenu par des moyens simples; les sentiments exprimés sont grands, sans enflure de style. La langue est sobre et vigoureuse, la mise en scène splendide, et ajoutant, par la vivacité de son coloris, à l'impression générale de l'ensemble.

Et cependant, il y a dans Patrie un autre moment qui

est superbe encore. Le comte est en prison, promis au tortionnaire, et il s'entretient avec Karloo. Karlooest honteux et désolé de n'avoir pu racheter sa faute. Il demande et redemande pardon à son ami ; sa douleur est d'autant plus vive que, seul des condamnés, il a reçu sa grâce et un sauf-conduiu, sans comprendre d'où lui vient cette faveur. Il ne peut soupçonner la trahison de Dolorès, et ne sait pas qu'elle a demandé et obtenu sa grâce. Il s'en excuse , le front humilié, près de son vieil ami. Il lui offre encore une fois sa vie et son sang.

« A cette heure, lui dit le comte avec une grandeur chevaleresque, l'affront fait à mon honneur par une femme m'est de bien peu de chose. »

Et il lui explique qu'en face de la mort, encourue pour sauver la patrie, tous les mesquins intérêts s'effacent de l'âme et la laissent tout entière à une magnifique idée.

Il continue en lui disant que sa vie importe à la vengeance de tous. Ils ont été trahis. Par qui ? C'est à lui de le chercher, et, le Judas trouvé, de l'immoler aux mânes des libérateurs de la patrie :

« Jure, lui dit le comte, jure de vouer ce qui te reste de jours à chercher le coupable, et de le punir de son infamie ! »

L'autre prête le serment. Et comme les bourreaux viennent chercher le condamné, on le voit qui les suit, répétant à demi- voix, le doigt sur les lèvres : ce Songe à ton serment ! souviens-toi! »

Une émotion indescriptible s'était emparée de toute la salle. Il y a dans toute cette scène un mélange de noblesse et de passion qui remuait tous les cœurs. Ce désintéressement d'un patriote, planant, sans effort, au-dessus des passions vulgaires de l'humanité; ce serment demandé à un jeune homme, et qui va le conduire inévitablement au moment oii il trouvera sa maîtresse, et sera, de par son ser-

ment, obligé de lui percer le cœur : les sentiments exprimés, et le dénoûment que l'on devinait, s'agitant au loin dans l'ombre, tout cela se résume dans un dernier mouvement qui emporta tous les cœurs. Le comte, en franchissant le seuil de la chamb/e où il doit être livré à la question, s'est frappé d'un coup de poignard. Karloo saisit l'arme qu'on rapporte : « C'est bien ! dit-il ; de ce même fer, je tuerai le traître ! »

J'ai à dessein insisté sur ces scènes patriotiques, parce qu'elles sont hors de toute comparaison avec les autres. Vous pensez bien que, tandis que les hommes s'entretiennent ainsi des destinées de la patrie égorgée et des nécessités de la vengeance, dona Dolorès poursuit le cours de ses menées amoureuses. C'est elle qui. réclamant le prix de sa trahison, a demandé la vie de son amant. Le duc d'Albe la repousse d'abord, mais elle se jette' aux genoux de la fille du fier duc* une pauvre enfant poitrinaire, qui obtient de son père tout ce qu'elle veut, en appuyant un mouchoir sur sa bouche ensanglantée ; et elle la touche jusqu'aux larmes.

Toutes ces scènes sont bien faites ; elles m'ont agacé. Quand les âmes sont montées au ton des nobles et patriotiques dévouements, elles ont quelque peine à se réduire aux mesquineries des passions vulgaires. Il leur devient assez indifférent que Gustave rentre en possession de Caroline, ou Caroline de Gustave. Tout ce petit trantran des amours contrariées sonne faux et déchire l'oreille.

Vous voyez d'ici le dénoûment : Karloo court, muni du poignard sacré, à la recherche du traître. Il retrouve sa maîtresse, qui l'attend, pour l'emporter, loin des Flandres, et jouir de l'amant qu'elle a reconquis, au prix de si abominables trahisons ! Tous deux sont très passionnés, et l'auteur a évidemment fait grand fond sur cette scène d'amour. Je ne saurais vous dire l'impression de froid que jettent

sur le public ces transports qui ne sont plus à leur place. Elle a beau, cette farouche Espagnole, se coller à la poitrine de son amant, et lui crier : « Je t'adore ! >• Elle me fait l'effet d'une honteuse courtisane qui vous jette à l'oreille

un : « Veux-tu monter chez moi ? -.

3 ai beau me dire que cette impression est injuste ; je ne puis m'en défendre. Cette femme est répugnante ; elle me dégoûte. Karloo a beau lui répondre, emporté par le souffle brûlant de cette passion qui se déchaîne : «: Et moi aussi, je t'adore! Je ne vis que pour toi! » J'ai envie de leur crier : <c Ce n'est pas vrai! non, ce n'est pas vrai ! Il a bien d'autres idées en tête, et de plus généreuses et de plus vaillantes ! » Quelle différence, si ce caractère de la femme eût été fouillé, si c'eût été une Phèdre, avec ses ardeurs ! On croit à Phèdre, et l'on s'y intéresse ! Mais dona Dolorès n'est qu'une cavale frémissante ! Va-t'en, prostituée ! tu me fais horreur !

Karloo, qu'un détail imprévu, par un coup de lumière soudaine, a mis au fait de la trahison, lui enfonce au cœur le poignard dont s'est frappé le mari, et lui-même, il saute par la fenêtre, dans le bûcher allumé pour ses complices. Ainsi finit ce drame, et de tous les personnages qui l'ont traversé, il ne reste debout que le duc d'Albe et ses acolytes. Tous les autres ont péri.

Parmi les artistes, il faut donner la première place à Dumaine. C'est lui qui a le plus beau rôle, mais il s'en est montré digne. Berton porte peut-être dans le personnage de Karloo une élégance un peu froide. Il a eu de superbes moments, ceux où le sentiment de la patrie lui inspirait des accents nobles et convaincus. On veut le désarmer, et, sur la prière de sa fille, le duc d'Albe lui rend son épée, en le nommant capitaine dans les légions d'Espagne. « Je n'en veux point, dit Karloo, à qui cette réponse doit coûter la

vie ; quand la Flandre m'appelle, mon épée frémit dans le fourreau, et s'élance d'elle-même joyeusement au devant de l'ennemi ; je ne la reprendrai jamais au service de l'Espagne. » Tous ne sauriez croire de quel air digne, de quel ton chevaleresque Berton a dit cette phrase, que je vous gâte en la citant. Je l'ai trouvé plus faible, et presque commun dans les duos d'amour.

Mme Fargueii avait un rôle antipathique, celui de Dolorès, et je crains qu'elle n'en tire pas grand profit pour sa gloire. Les uns prétendent qu'elle était malade, d'autres qu'elle n'avait pas le diapason de cette vaste salle. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a paru faible. L'auteur a eu le tort de tailler le rôle sur le patron de son talent ; en sorte que nous avons vu revenir une foule d'effets déjà connus, et un peu usés : notamment un je ne sais quel mélange de détails, jetés du ton le plus simple, à travers des tirades très pathétiques.

Dona Dolorès conte au duc d'Albe que les conjurés se sont réunis au pied des remparts, sous les yeux même des sentinelles; et s'arrêtant tout à coup : « C'est ainsi que les choses se passent sur vos remparts. » Elle lance cette incise en changeant tout à coup d'allure, de geste et de voix ; l'effet est sûr, mais il y a si longtemps que nous le connaissons ! et il est là si peu en situation !

Charly joue le duc d'Albe. Il lui donne une figure sèche et impassible, un costume sévère et une voix cassante, qui sont très mélodramatiques. Sa fille se présente sous les traits aimables de M,le Léonide Leblanc. Elle est bien. jolie, et d'un organe si tendre, si pénétrant, qu'on excuse un peu ce rôle, qui vous semblera inutile, et même un peu davantage. Laurent représente, avec sa rondeur habituelle le pauvre sonneur, tué pour son dévouement à la patrie.

Charles Lemaître est chargé d'un rôle épisodique de

marquis français, qui m'a semblé très joli d'un bout à l'autre, et dont il n'a presque rien tiré. Outre qu'il était affligé d'un fort enrouement, il n'a pas l'aisance d'allures et de voix nécessaires au personnage. 11 assène la plaisanterie quand il devrait persiffler. Montai s'est composé une tète suffisamment sombre et farouche d'inquisiteur espagnol.

La mise en scène est d'une exactitude et d'une splendeur qu'il faut louer sans réserve. Peut-être retrancheraisje cependant un tableau, qui n'est qu'un décor et un décor dont l'effet est nul pour l'orchestre et le parterre, celui du trou creusé dans la glace. L'avant-dernier nous montre une procession d'auto-da-fé, avec ses terribles moines, dont les yeux seuls brillent à travers leurs noires cagoules.

C'est un hors-d'œuvre aussi, mais d'un effet saisissant. Il n'a pas l'extrême mérite du tableau où les Espagnols s'emparent des conjurés ; il ne fait pas corps avec l'action ; mais il ajoute à l'émotion produite, et ce serait dommage de l'enlever.

A la chute du rideau, tous les artistes ont été rappelés avec enthousiasme, et par deux fois. On a réclamé l'auteur, qui a eu le bon goût de ne point reparaître, et l'on s'est séparé à une heure et demie du matin.

22 mars 1869.

Je me souviens encore comme si j'y étais du premier soir où nous fut jouée Pairie. Quel enthousiasme ! Que d'acclamations î Quand le rideau eut tombé sur le dernier acte, ce

fut une explosion de cris et de bravos : on demandait Sardou, on voulait qu'il parût en personne. Il fallut qu'un acteur vînt affirmer, à deux reprises, que Sardou avait quitté le théâtre. Voilà seize ans de cela ! Hier, l'enthousiasme a été moins Druyant, cela est certain, mais l'admiration a été tout aussi vive. On m'assure que Sardou a retouché quelques parties de son drame, et, notamment, dans le rôle du comte de Rysoor. Ces corrections doivent être peu importantes ; je ne m'en suis pas aperçu. J'aurais souhaité qu'il retranchât l'épisode, fort inutile, des soldats de garde jetés au fond d'un trou creusé dans la glace et recouverts de neige. Il allonge, sans grand profit pour elle, une œuvre qui est déjà de développements démesurés.

La pièce a un défaut plus grave et qui est, celui-là, irrémédiable, parce qu'il tient à la contexture du drame. Je l'ayais déjà très nettement indiqué dans le feuilleton que j'écrivis en ce temps-là, au lendemain de la première représentation. Il m'a plus encore frappé à cette reprise. C'est, à mon sens, le seul point noir de cette œuvre admirable.

Doiorès n'est point intéressante. Il semble, à voir les choses en gros, qu'elle soit la principale figure du drame, que ce soit elle qui en porte tout le poids ; elle est toujours au premier plan; et l'auteur ne la montre jamais qu'animée de sentiments farouches, dans de grands et extraordinaires mouvements de passion. Regardez-y de plus près, vous verrez qu'elle n'est, au fond et en réalité , qu'un personnage chargé de pousser les ressorts d'une action où sont mêlés les personnages vraiment intéressants de Patrie. C'est une grande utilité. Elle ouvre et ferme les portes par où les héros sortent ou entrent ; elle les ouvre bruyamment, avec des cris furieux : elle les ferme, en les faisant claquer avec un bruit sinistre ; mais son office se borne à les fer-

mer ou à les ouvrir. Sans elle, rien n'irait ; la machine du drame s'arrêterait à chaque instant ; elle pousse le ressort, et il se remet en marche. Mais elle n'est pas le drame.

Non, elle n'est pas le drame. Le drame, c'est le comte de Rysoor, sacrifiant son désir légitime de vengeance au besoin '<ue la patrie a de l'épée de Karloo. C'est Karloo, écrasé sous un pardon généreux, et courant, pour effacer son crime, rejoindre ses camarades dans la mort. L'amour de Dolorès pour ce Karloo n'est qu'un moyen de théâtre pour amener les situations pathétiques où l'idée de patrie sera en jeu.

Si Sardou avait voulu faire tomber la lumière sur les amours de Karloo et de Dolorès, il nous aurait dit comment ces amours étaient nées, il nous aurait exposé pourquoi le comte de Rysoor, patriote et calviniste, avait épousé cette ardente Espagnole, cette catholique furieuse. Il nous aurait expliqué comment, femme de Rysoor, maîtresse de Karloo, il pouvait se faire qu'elle ignorât que son amant conspirait avec son mari, et que trahir l'un, c'était livrer l'autre aux Espagnols.

Xous aurions eu la genèse de cet amour, et ses progrès et son histoire. Mais point ; M. Sardou ne se donne pas cette peine. Il faut que nous prenions sa Dolorès telle qu'il nous la montre, d'un bloc, une femme enragée d'amour et capable, pour en sauvegarder les intérêts, des plus abominables coups de tête, des folies les plus exécrables. Elle est comme cela, parce qu'elle est comme cela. C'est à prendre ou à laisser.

Nous sommes bien forcés de l'accepter ainsi ; et aussitôt la voilà en besogne , car c'est elle qui fera toute la grosse besogne du drame. C'est elle qui s'en ira dénoncer les conjurés et avertir le duc d'Albe ; elle le fait avec des roulements d'yeux terribles, d'effrayants éclats de voix, frappant

à tour de bras sur la table, se roulant par terre ; mais elle a beau multiplier les gestes et les cris, toutes ces clowneries de fureur et de désespoir me sont indifférentes, parce que ce n'est pas à elle du tout que je m'intéresse, mais aux conséquences que sa c ponciation aura sur la conjuration et sur les conjurés. Sïl ne s'agissait que d'elle, je lui dirais paisiblement :

— Crie, ma fille, crie si ça peut te faire plaisir, je n'écoute pas.

Et pourquoi l'écouterais-je ? Est-ce que je la connais? Est-ce que je sais rien de son passé? Est-ce que j'ai eu le temps de m'intéresser à sa faute et de l'excuser ? Elle a beau bramer d'amour, comme une biche aux abois, je ne sens pas, là-dessous, une vraie passion. Cela sonne faux.

C'est elle encore qui, les conjurés une fois pris, ira solliciter la grâce de Karloo, avec autant d'impudeur que d'impudence. Elle me dégoûterait fort (car c'est une très vilaine drôlesse), si je ne sentais bien que M. Sardou a besoin, pour son drame, de délivrer Karloo, le réservant, après la mort de Rysoor, à quelque mystérieuse et sanglante vengeance. Aussi, ne suis-je point touché de ces violences de gestes et de paroles; elle a beau se retordre les bras, se rerouler par terre, je n'en ai cure. Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit. Elle a ouvert la porte, tout bonnement.

Et même, au dernier acte, quand elle a retrouvé Karloo, et que, comme une louve affamée, elle se jette sur lui et veut l'emporter au loin, dans quelque tanière obscure, où ils cacheront leur amour, je ne crois pas encore à la sincérité de ce dévergondage d'hystérie. C'est Karloo qui m'attache et qui m'émeut. J'attends avec impatience le moment où il va lui plonger au cœur le poignard teint du sang du mari et se livrer ensuite lui-même à la main des bourreaux.

Dolorès n'est donc qu'une utilité, une « grande utilité »,

comme on dit en style de coulisses, et Sardou, pour nous faire illusion sur l'importance subalterne du rôle, l'a soufflé, en quelque sorte, et démesurément grandi. C'est là, je crois, le point faible du drame. ]1 s'y trouve toute une partie de passion qui n'est point passionnée, dont la passion tout au moins est factice, superficielle et, si j'ose ainsi parler, d'applique. Cela se sent et refroidit les scènes que l'on s'imaginerait devoir être les plus émouvantes.

Les réflexions que je viens de présenter expliquent comment personne ne m'a complètement satisfait dans le rôle de Dolorès. J'y ai vu Mlle Fargueil, qui l'a créé ; puis, en 1872, M"e Daguéret; et, enfin, Mme Tessandier.

M"e Fargueil avait, dans ce rôle, fait preuve d'une incomparable puissance ; elle nous avait laissés pénétrés d'admiration pour les ressources de son talent, mais froids. Ce n'était pas sa faute.

Mme Tessandier n'a pas eu cette souveraine élégance de mouvements qui distinguait sa devancière ; M"e Fargueil, même dans les mouvements les plus désordonnés de la passion, restait grande dame. Mme Tessandier n'est plus, dans cette scène, la comtesse de Rysoor ; mais c'est une femme du peuple, ou, si vous aimez mieux, une bête déchaînée. Elle arrive à l'effet par la vulgarité violente de l'attitude, du geste ou de la physionomie. L'effet ainsi produit est d'un goût contestable, mais on ne saurait s'y soustraire.

Marais a fort bien dit un morceau de bravoure, où son prédécesseur Berton enlevait la salle : le morceau de VÉpée. Quelle drôle de chose que le théâtre, quand on y réfléchit ! Cette tirade est d'un effet immense sur le public, et, à la bien prendre, elle est d'une révoltante absurdité. Karloo, qui est un des chefs de la conjuration, est venu chez le duc d'Albe pour obtenir de lui, à l'aide d'un conte imaginé à plaisir, que les chaînes ne seront pas, ce soir-là, tendues dans le

quartier, où ils doivent opérer. Il a réussi dans cette négociation ; il a trompé le duc d'Albe. Voilà qui est bien.

Il Ta trompé, grâce à l'intervention de la fille du duc, qu'il a, quelques jours auparavant, sauvée d'un pressant danger. Cette jeune personne intercède pour le héros et demande qu'on lui rende son épée. Le duc d'Albe y consent, et, par la même occasion, il le nomme à un poste quelconque.

Qu'est-ce qu'il reste à faire à Karloo? Qu'est-ce que le plus vulgaire bon sens lui conseille de faire ? Il doit nécessairement, lui conjuré, accepter, vaille que vaille, le nouveau titre qu'on lui inflige, courir retrouver ses amis et leur dire :

— Eh ! bien, j'ai réussi : les chaînes sont levées; c'est pour ce soir.

Point du tout. Voilà ce nigaud qui se met à faire de belles phrases :

— Quand c'est la Flandre qui m'appelle, mon épée frémit dans le fourreau et s'élance d'elle-même, joyeusement, audevant de l'ennemi. Jamais je ne la tirerai au service de l'Espagne...

C'est la meilleure manière de se faire arrêter sur-lechamp et conduire en prison; et, de fait, il y serait fourré à l'instant même, si sa protectrice ne simulait pas une quinte de toux et une syncope ; quand elle inspire de ces inquiétudes à son père, il ne sait rien lui refuser, et il relâche l'imprudent, Mais Karloo l'a échappé belle.

Il a parlé comme un niais . Mais cette niaiserie a grand air ; elle empaume le public. Sur le moment, on ne réfléchit pas à l'impertinence de ce discours ; on est pris par le grandiose de la pensée et par le brillant de l'expression. Sardou nous a mis dedans.

20 avril 1886.

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