‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 6 sur 35 · RABAGAS · texte numérisé non relu

RABAGAS

Ralagas, tous nos lecteurs le savent déjà, est une pièce essentiellement politique. Je n'aime pas beaucoup, à vrai dire, la politique au théâtre. Je l'y trouve inopportune et irritante. Je ne crois pas cependant qu'on doive avoir de parti pris sur cette question. Il est permis à la comédie de toucher à tous les sujets dont l'attention publique est préoccupée; et s'il lui plaît de parler politique, elle le peut assurément à ses risques et périls.

C'est affaire à l'auteur de voir s'il veut, devant le public du jour, traiter des sujets si brûlants, et toucher des points si sensibles. Il y a certes, en morale, des préjugés, qu'il ne fait pas bon de froisser au théâtre ; mais les opinions sont bien plus tendres encore en politique ; et quel que soit le détachement qu'affecte un spectateur, il ne lui est guère possible de voir traîner dans la boue, sous ses yeux, le parti dont il est, sans laisser échapper un cri de révolte.

C'est donc toujours un jeu dangereux à jouer ; il l'était plus que jamais au lendemain de nos guerres civiles, quand la France est cruellement divisée en factions, dont aucune n'a pris le dessus, quand toute émotion du public peut se tourner en émeute, quand les Prussiens guettent l'heure de revenir. J'estime donc qu'il eût été plus sage et plus patriotique à Sardou de s'abstenir.

Cependant, j'ai un tel respect pour les droits de l'art, qu'une fois l'œuvre faite, je ne lui demanderai que d'être une œuvre excellente. D'autres, dont la politique est la première de toutes les préoccupations, pourront se prononcer plus sévèremenc sur une semblable tentative ; je serai moins rigoureux, et me sens tout disposé à l'admettre, quels qu'en puissent être les inconvénients, si elle remplit les conditions imposées au genre.

Il me semble que la première de toutes est d'exprimer d'une façon définitive des vérités qui soient éternelles. Je m'explique.

Quand il ne s'agit que de morale courante, il est loisible à l'écrivain dramatique de badiner légèrement sur un travers passager, d'atteindre un ridicule d'une piqûre légère et de le dégonfler, ces plaisanteries ne tirant pas à conséquence. On en rit un soir, et c'est tout.

Mais si vous touchez à la politique, vous ne pourrez vous excuser du trouble jeté dans les âmes, de la guerre civile attisée au feu de vos railleries, que par le sérieux visible des intentions, par la souveraine grandeur des idées mises en œuvre, par l'étude approfondie des caractères, par je ne sais quel goût d'immortelle beauté répandue sur toute l'œuvre.

Une comédie politique a le droit d'être un pamphlet ; elle n'a pas le droit de n'être qu'un pamphlet.

Le Mariage de Figaro a bien été la satire des institutions politiques du dix-huitième siècle; mais il a exprimé des vérités qui sont de tous les temps, qui n'ont rien perdu de leur actualité aujourd'hui même, et qui traverseront les siècles sous la forme que Beaumarchais leur a donnée.

Si j'en veux à Sardou, ce n'est donc point d'avoir écrit une comédie politique : c'était son droit de poète ; ce n'est pas non plus de l'avoir faite dans un sens plutôt que dans

un autre : c'était son droit de citoyen; Aristophane a été le premier réactionnaire de son temps, et il était applaudi de toute la démagogie d'Athènes. Non, ce qui me fâche dans l'œuvre nouvelle de Victorien Sardou, c'est qu'elle est fort médiocre, autant du moins que j'en ai pu juger à cette première audition; c'est qu'elle n'est qu'un pamphlet, et un pamphlet, qui n'est pas de premier ordre.

Le premier acte se passe à Monaco, chez le roi de cette principauté microscopique et fantaisiste. Il roule tout entier sur les ennuis de ce pauvre prince en butte aux attaques incessantes d'une opposition tracassière, qui excite contre lui son peuple, et travestit tous ses actes. Il y a certainement beaucoup de vivacité et d'esprit dans ces conversations, qui ont amusé le public. Il y manque... je suis bien embarrassé pour trouver le mot. Mais l'acte fini, j'entendais autour de moi tous les journalistes, répandus dans les couloirs, se dire les uns aux autres : « Mais nous avons dit tout cela mille fois ! mais ce sont des mots pillés de droite et de gauche, chez nous ! mais ces prétendues hardiesses sont des truismes ! » Eh ! oui, sans doute, nous avons dit tout cela, et fort souvent, et tout aussi bien! Mais voulait-on que Sardou inventât rien en cette matière?

Est-ce qu'avant le Mariage de Figaro, toutes les idées que Beaumarchais y a reprises n'avaient pas été cent fois, mille fois traitées et ressassées par des hommes qui n'étaient rien moins que Voltaire, Diderot, Montesquieu, d'Alemberfc et les autres encyclopédistes ? Quel a donc été le mérite propre de l'écrivain dramatique? Il a ramassé ces vérités éparses, toute cette lumière diffuse, en traits acérés, qui se sont enfoncés dans la blessure. Toute la gent des écrivailleurs avait dit, avant lui, que les hommes étaient égaux, et que la naissance n'était qu'un hasard qui

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ne préjugeait rien du mérite. Toutes ces dissertations sur l'égalité se sont condensées en cette flèche aiguë, immortelle : ce II s'est donné la peine de naître ! »

Eh ! bien, c'est là ce qui manque à Sardou. Il a écrit, en journaliste de talent, dans ce premier acte, une série d'articles très vifs et sémillants, qui ne seraient pas sans faire honneur à la feuille où ils paraîtraient, dont cinquante personnes parleraient sur le boulevard Montmartre, à la sortie de la Bourse, et qu'on aurait oubliés le lendemain. Il n'a pas aiguisé ces vérités en flèche, il n'a su leur donner ni une pointe, ni des ailes. Pas un de ces mots à l'emporte-pièce qui résument un millier de dissertations et qui sont, comme l'algèbre du journalisme, une algèbre vivante, passionnée, qui éblouit l'imagination de la foule en même temps qu'elle satisfait la raison du philosophe, et qu'on sent marquée du sceau de l'immortalité.

La prose de Sardou est jolie, coquette, frétillante; elle a même l'allure dramatique ; mais essayez d'en détacher une de ces phrases qui sont comme les médailles en or pur du bon sens, qui reluisent et sonnent, vous ne le pourrez pas. Tout cela est sautillant et dispersé.

Le second acte nous mène à la brasserie du Crapaud volant, qui est en même temps le bureau de rédaction du journal de l'opposition. C'est là que nous faisons connaissance avec Rabagas, qui donne son nom à la pièce.

J'aurais souhaité que Rabagas fût un type, comme l'est Giboyer, comme l'est Figaro, le type du déclassé ambitieux, et que toutes les époques se pussent reconnaître à ce portrait aussi bien que la nôtre. La chose valait la peine d'être tentée; elle eût demandé une longue réflexion, et beaucoup d'art. Mais je crains bien que Sardou ne soit décidément qu'un improvisateur.

Son Rabagas n'est qu'un composé de morceaux hâtive-

ment pris aux illustrations de ces derniers temps et mal cousus ensemble. Ce n'est pas un caractère qui se tienne, c'est une caricature, où l'on a pêle-mêle mis la bouche d'Emile Ollivier sous le nez de Oambetta, sans oublier l'oreille de Darimon, et tout cela grossi, chargé, criant.

Le Rabagas qui fait son entrée au Crapaud volant, avec ses allures de bohème, ne peut pas être le même Rabagas qui accepte si aisément une invitation à la cour, et n'a d'autre ambition que d'être ministre. L'un rappelle les légendes qui ont cours sur Gambetta jeune; l'autre fait souvenir d'Ollivier. Quoi de plus dissemblable que ces deux hommes !

C'est qu'avant tout, Sardou cherche le succès du jour, et il n'y en a pas de plus aisé que celui de l'allusion qui fait scandale. Il ne s'est pas mis en peine de concevoir un caractère et de le proposer à l'étude des hommes qui pensent. Il a charbonné sur le mur de son Crapaud volant une silhouette amusante, comptant sur la curiosité en éveil du public, pour faire éclater de rire.

Il est certain que cet acte est d'une turbulence fort gaie. La verve en est un peu grossière et tumultueuse, d'accord ; les plaisanteries ne sont pas neuves, il s'en faut, et la plupart sont d'un goût douteux. Mais enfin, il y a dans toutes ces scènes beaucoup de ce brio particulier à Sardou ; c'est un piétinement sur place, qui trompe sur le peu de chemin parcouru.

Le troisième acte nous transporte au bal de la cour, où Rabaças a été invité, et s'est rendu en culotte courte, selon l'étiquette. La maîtresse du prince s'est chargée de museler le lion, de lui couper les dents et les ongles et de le rendre plus doux qu'un mouton. Ceux qui seraient curieux de s'assurer combien l'art de Sardou est gros, et je dirai presque brutal, n'ont qu'à comparer la scène où

Eva fait au tribun les offres de la cour, à une autre scène à peu près semblable qu'ils trouveront dans Richard cTArlington.

Dumas père n'était pourtant pas de ceux qui ont la main très délicate et bien légère. Et pourtant, comme cette scène de la séduction est mieux ménagée chez le vieux maître ! On se sent presque tenté d'excuser l'homme d'Etat qui faiblit et qui cède. Rabagas n'est qu'un malotru vulgaire, et miss Eva, une entremetteuse de cour.

Voilà donc le bohème devenu ministre. La sédition qu'il avait commandée lui-même pour le soir, ignorant son élévation future, éclate sous les fenêtres du prince ; il veut haranguer le peuple, et il en est hué. Il perd un peu la tête, et ne cesse de s'écrier : « Mais qu'est-ce qu'ils peuvent demander encore, puisque je suis ministre ? » Enfin, il donne les ordres les plus sévères pour qu'on balaye toute cette canaille, et il ose, du premier coup, user de moyens de répression devant lesquels avaient reculé jusqu'à ce jour le prince et ses ministres.

Toute cette fin de tableau est encore pleine de mouvement, et assez drôle par intervalles. Mais c'est toujours de la caricature. On y sent trop que Rabagas se moque de lui-même, pour l'amusement du public. Il me semble que des bohèmes, arrivés au pouvoir, se prendraient bien plus au sérieux que cela, et qu'au lieu de se dire à eux-mêmes : Xous sommes d'indignes pleutres, ils se feraient des phrases sur le bonheur du peuple, et seraient dupes de leur propre éloquence.

Jamais ambitieux, arrivé au souverain pouvoir par un coup de fortune, a-t-il dit à ses anciens acolytes : « Voyons ! pas de blague entre nous ! qu'est-ce que nous voulions ? Des places, n'est-ce pas? Eh! bien, nous allons nous les partager. s On se les partage, mais sérieusement, au nom

du peuple, dont on prétend faire le bonheur. Il est vrai que la chose tournée de cette façon n'exciterait pas le rire facile de la foule; mais elle serait, je crois, d'une observation plus vraie et plus profonde.

Tous ces gens, mis en scène par Sardou, ne sont que des pantins grotesques dont il tient la ficelle. A l'un, il fait lever le bras ou la jambe ; à l'autre, tirer la langue ; à l'autre, faire la grimace ; aucun n'agit en vertu de son caractère. Rahagas n'est qu'une vaste pochade en cinq actes, et j'en reviens là: a-t-on le droit de risquer la paix publique pour une pochade ?

Les deux derniers actes sont d'une faiblesse déplorable. Sardou a, suivant une malheureuse habitude, cousu une intrigue vulgaire d'amoureux à sa pièce politique ; et jamais il n'a été moins heureux dans ses inventions. C'est une berquinade, et dont le pire défaut encore est que personne n'a rien pu y comprendre le premier soir.

Il faut, pour se rendre compte de l'action, faire une attention extrême à des détails de portes, qui conduisent à une partie du palais plutôt qu'à une autre ; si l'on oublie une seule circonstance, on perd le fil de 1" intrigue ; c'est ce qui est arrivé l'autre jour à toute la salle. Il est vrai qu'elle ne s'en souciait guère.

Tout cet imbroglio de lettres surprises, de rendez-vous donnés, de jeune fille compromise, et se mariant à son amoureux est si vieux, si usé ; il était si peu en harmonie avec les passions soulevées chez les spectateurs par les premiers actes, il avait été même si maladroitement combiné pour l'effet scénique, que les plus chauds partisans de Sardou l'ont abandonné à ce moment. Cela était décidément trop mauvais. J'imagine qu'on en aura coupé la plus grande partie depuis la première représentation.

Rabagas n'apparaît qu'une fois au dernier acte. L*au-

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teur lui a mis dans la bouche un long récit de révolutions qui est la parodie de nos dernières insurrections. Est-ce le récit qui est mal venu ? est-ce Grenier qui l'a mal dit ? Le public était-il plus agacé, plus nerveux? Je n'ai pu m'en rendre compte, à travers l'agitation croissante d'une salle, qui était, depuis trois heures, si violemment surexcitée? Le fait est que cette longue tirade a été accueillie par des murmures, et qu'à la fin, elle a provoqué de nombreux sifflets.

Je ne l'ai pas trouvée spirituelle, pour mon compte. Mais je me défie de mon impression à ce moment. Je dois même loyalement mettre en garde mes lecteurs contre ce feuilleton, bien que j'aie tâché d'y observer beaucoup de mesure. Mais comment voulez-vous qu'on écoute impartialement une pièce dans cet air chargé d'orage, au milieu de gens qui vous agacent de leurs applaudissements de parti pris ou de leurs coups de sifflet intempestifs.

C'est Grenier qui faisait Rabagas. Etait-il bien nécessaire d'enlever Grenier aux Variétés, pour lui confier ce rôle? La troupe du Vaudeville est une des meilleures de Paris, et quand Sardou apporte une pièce à ce même Vaudeville, il ne veut d'aucun des acteurs qui la composent. Il lui faut Lafont, il lui faut Grenier. Tout cela est bien étrange. Enfin, c'est son affaire et celle du directeur.

Grenier était fort ému. Il m'a paru accentuer encore ce qu'il y a de grossier et de vulgaire dans la figure de Rabagas. Il l'a joué en pitre; mais peut-être était-il difficile de le jouer autrement, et a-t-il suivi les indications de l'auteur. Lafont n'était pas, lui non plus, bien à son aise. Il a manqué une ou deux fois de mémoire, et c'est dommage ; car il a été parfait de dignité et de bonne grâce.

Et maintenant, quel sera le succès de la pièce?

Je n'en sais rien. Je voudrais bien qu'on permît à l'essai

de se faire jusqu'au bout, et que si elle doit tomber, ce fût dans l'indifférence publique. Les gens que l'on égorge ont toujours le droit de crier au martyre. Pourquoi le leur donner ?

5 février 1872.

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