‹ Quarante ans de théâtre (volume 2)Chapitre 7 sur 35 · LA HAINE · texte numérisé non relu

LA HAINE

Ce drame est d'une grande sobriété d'action, et rien n'est plus facile que d'en dégager les deux scènes capitales, les deux moments décisifs, ceux qui font coup de théâtre.

Une jeune fille de famille patricienne, Cordélia Saracini, a, dans une fête publique, insulté un homme du peuple, Orso Savagnano. Il a juré de s'en venger. C'est le temps de la guerre des Guelfes et des Gibelins. Toute ville d'Italie est divisée en deux factions : Sienne comme les autres. Orso profite de cette situation, se met à la tête d'hommes déterminés du parti guelfe, y joint quelques aventuriers allemands, et donne l'assaut ; il est vainqueur, il arrive au palais qu'habite Cordélia; il en force les portes. Les frères de Cordélia se sont repliés pour organiser la résistance plus loin; elle est restée seule. Orso monte, la saisit et la déshonore. C'est la nuit ; elle n'a point vu le visage du misérable ; elle ne sait que l'outrage. Elle le conte à ses frères, elle les anime à la vengeance ; il lui faut le coupable; elle est folle de colère et de désespoir.

Enfin un hasard la met sur la piste ; elle a entendu la voix de l'homme, et cette voix, elle la reconnaît : c'est

Orso. Elle s'attache à ses pas; elle épie l'heure, et au moment même où sonne Pangelus qui termine la trêve entre les deux partis, elle se jette sur lui et lui enfonce un poignard dans le cou ; il s'affaisse, et elle s'enfuit, sans s'assurer s'il est bien mo^t.

Cette crainte la poursuit : s'il avait échappé? Elle se décide à faire, de nuit, une revue des morts tombés dans la bataille du jour. Elle les examine les uns après les autres, sans trouver ce qu'elle cherche. Parmi ces cadavres. un blessé se soulève et demande une goutte d'eau. Elle tressaille à cette voix : c'est lui. Il continue de gémir.

— Je ne puis pourtant lui refuser une goutte d'eau.

Elle la recueille dans le creux de sa main à la fontaine, et la lui porte. Elle se penche sur lui, lui met la tête sur ses genoux, et le regarde.

Elle l'aime.

La haine a cédé devant la pitié, qui mène à l'amour.

Voilà un coup de théâtre ; c'est le pivot sur lequel tourne la pièce.

Ce coup de théâtre, je l'ai déjà entendu beaucoup discuter; on contestait la vraisemblance de ce changement soudain.

Ce n'est pas là la vraie critique, à mon sens. Ce revirement est très admissible, très humain. Ce que je reprocherai à l'auteur, c'est de ne l'avoir pas expliqué, préparé, c'est de ne pas nous avoir fait entrer dans les raisons qui le rendaient nécessaire. Ces raisons, il faut que nous les inventions nous-mêmes; il faut que nous retrouvions la logique d'une action qui semble au premier abord si inconséquente.

Tous les développements de Sardou n'ont jusqu'à ce moment porté que sur un point : la fureur de Cordélia, la rage de ses frères, la haine qui sépare les Gibelins des

Guelfes, le mépris des nobles pour ce ramas de va-nu-pieds ; nous n'avons vu que tableau de batailles, qu'expression de sentiments farouches, que caractères entiers, violents, tout d'une pièce. Rien n'a pu nous faire prévoir que sur un simple cri de douleur, Cordélia, qui doit pourtant être habituée aux scènes de carnage, dont l'âme paraît vigoureusement trempée, va s'émouvoir d'une compassion telle que son cœur s'ouvrira à l'amour.

Songez que ce revirement se fait sur un simple mot, se traduit par un seul geste, et que la pièce va être lancée dans une direction nouvelle.

C'est là toute mon objection.

Remarquez que je ne la ferais point, si tout le public était saisi, emporté par ce mot et par ce geste. C'est qu'alors le revirement serait si naturel qu'il n'aurait aucun besoin d'explication. Mais point ; il m'a paru étonner le public et le déconcerter.

Pour moi, personnellement, il m'a semblé curieux et m'a laissé froid.

Poursuivons : Cordélia a recueilli chez elle l'ennemi de sa maison, le larron de son honneur : elle le soigne, il est guéri. Pendant ce temps-là la guerre civile a continué, et le parti d'Orso est vainqueur; mais l'empereur d'Allemagne, profitant des dissensions de la ville, est venu mettre le siège devant Sienne. Il menace à la fois Guelfes et Gibelins, et demande, pour lever le siège, une grosse somme d'argent.

L'amour de Cordélia a transformé Orso. Il serait digne d'elle, il conquerrait le droit de lui demander sa main si, réunissant Guelfes et Gibelins contre l'ennemi commun, il chassait l'Allemand de la terre de la patrie ! Il court accomplir ce projet. — Tu n'as été jusqu'à ce jour qu'un bandit, sois un héros, lui a dit Cordélia.

C'est là le second point culminant dont je parlais, lasituation capitale du drame.

La scène se passe sur la place publique. Les Gibelins sont vaincus, sont enchaînés, et le bourreau est là, tenant sa hache Le parti d'Orso s'est érigé en tribunal ; tous les soldats forment un grand cercle autour, et le populaire assiste à toute cette délibération.

C'est alors qu'Orso arrive.

Il s'ouvre de son projet à cette foule.

— Rendez-moi ces prisonniers que vous allez tuer, donnez-leur des armes et marchons tous ensemble contre l'ennemi commun.

Vous pouvez vous figurer sa harangue : elle est pleine de beaux sentiments, exprimés d'un style très rapide. Pourquoi n'a-t-elle pas soulevé dans la salle les mêmes frémissements qu'y excitait jadis le comte de Rysoor, dans Patrie, quand il pardonnait à l'homme qui l'avait outragé, à condition qu'il sauvât la patrie? La scène est pourtj&nt, cette fois, bien plus pittoresque ; pourquoi l'impression estelle moindre ?

C'est qu'au fond personne ne s'intéresse ni à cet Orso, qui n'a été en effet qu'un bandit, ni à cette Cordélia qui, d'un côté comme de l'autre, donne, sans motif suffisant, dans les extrêmes de la passion violente. L'injure qu'elle a subie n'est pas de celles qui émeuvent ; chacun se dit en secret qu'il vaudrait mieux n'en point tant parler, ou que si le souvenir en est évoqué sans cesse, c'est précisément entre ces deux personnages, amants aujourd'hui, qu'il devrait se dresser comme un spectre, imposant la réserve.

Xous nous sentions tous pris de compassion pour le comte de Rysoor. Il était si bon, si grand, si tendre ! Il aimait d'un tel cœur sa femme et sa patrie ! et l'homme,

qui l'avait deshonoré, en éprouvait de si cruels regrets, il sentait si bien l'indignité de son crime, il avait un si brûlant désir de le réparer, que toutes les âmes tressaillaient de plaisir, d'attendrissement et d'orgueil, quand l'époux outragé remettait aux mains du jeune héros l'épée qui lui permettait d'effacer son crime.

Mais ici ! je n'estime point Orso; Cordélia ne me touche en aucune façon ; je suis fort indifférent au sort de Sienne, et l'empereur Charles IV, qui l'assiège, ne m'a jamais été présenté. Enfin, que vous dirai-je? Tout cela m'est égal. Orso dit de fort belles choses ; mais il y a dans le Conciones une foule de harangues en ce genre, et j'en sais toutes les beautés par avance.

Il faut un dénoûment à tout drame; celui qu'a choisi Sardou est bien cruel, après tant de scènes atroces.

Le frère de Cordélia sait que sa sœur veut épouser un plébéien. Comment ne le saurait-il pas? Au moment où Orso, grâce à son éloquence patriotique, a su entraîner la foule derrière lui, une femme s'est levée, lui criant devant tout le peuple assemblé : « Je t'aime ! » Le frère est indigné ; il est bien vrai que ce plébéien (dans l'entr'acte) a battu l'empereur et sauvé Sienne. Mais ces grands services n'effacent ni la tache originelle de sa naissance ni son crime.

Cordélia est aux pieds des autels, remerciant Dieu de la victoire remportée. Son frère arrive, et à la suite d'une querelle très courte et très violente, elle tombe pâmée sur les marches de l'autel. Le farouche Saracini tire son poignard pour la tuer ; mais il n'ose répandre le sang dans le lieu saint. Comme tout bon Italien, il a du poison dans sa poche. Il en verse sur les lèvres de sa sœur évanouie, et par un geste plein de grandeur triste, il prend quelquesunes des roses offertes à la Vierge et les jette sur le corps, qui gît inanimé à ses pieds.

A ce moment, la foule entre à l'église pour célébrer la victoire, Orso en tête. On lui signale ce cadavre perdu dans l'ombre, et qu'ont trahi de sourds gémissements. Cordélia se tord dans les souffrances.

— C'est la peste ! s'écrie un des assistants.

La peste n'arrive pas là à 1 improviste, pour les besoins du dénoûment. On en a parlé tout le long du drame. Tout le monde recule avec horreur ; seul, Orso s'élance et prend la jeune fille dans ses bras.

La loi est formelle : tout pestiféré, toute personne qui l'a touché doit être retranché du nombre des vivants et muré. Les portes se ferment ; le prêtre bénit ce couple qui va mourir, et laisse seuls les deux nouveaux époux. La scène devrait être touchante ; car enfin ils sont unis pour l'éternité, et vont, dans un suprême baiser, s'envoler vers la mort. Personne n'est ému.

Que manque-t-il à tout cela ? Il manque... il manque... ma foi, je vais lâcher le mot, il manque de la musique. Ce sont là des situations d'opéra ; c'est-à-dire que les scènes sont arrangées pour l'effet pittoresque, et que les sentiments humains qu'elles provoquent ont ce je ne sais quoi de vague que peut seule traduire une belle mélodie soutenue des voix puissantes de l'orchestre.

Comme drame, — il est bien entendu que je ne donne ici que mon impression personnelle, que je ne prétends l'imposer à personne, — je me suis franchement ennuyé. Il n'y a pas un moment, dans cette pièce, où je me sois intéressé à quelqu'un ou à quelque chose.

Est-ce à dire pour cela que ce soit une œuvre médiocre ?

Assurément non. Il y a de grandes qualités dans cette vaste composition. Ce n'est déjà pas un petit mérite de l'avoir su ordonner avec cette clarté et cette puissance, à travers de si nombreux prétextes à mise en scène.

Sardou a le maniement aisé des masses chorales. De même qu'autrefois nos vieux poètes voyaient une action se dérouler dans ce milieu abstrait de l'âme humaine, il saie distribuer la sienne, avec une grandeur et une habileté merveilleuse, en tableaux qui mettent l'imagination en branle. Xe croyez pas que ce soit là un art facile ; ne vous dites pas : Parbleu! avec un directeur disposé à dépenser cent mille francs et un bon metteur en scène, j'en ferais bien autant.

Xon. mon ami, mon jeune ami, vous n'en feriez pas autant. Tous prodigueriez les décors, les processions, les batailles : mais vous ne sauriez choisir parmi les scènes de la pièce, celles qui peuvent être à effet, celles qui seront en quelque sorte les illustrations nécessaires du drame. Vous, vous jetteriez les cent mille francs dans le trou à côté. On a beaucoup vanté, en ces derniers jours, la prodigieuse habileté de metteur en scène que possède Sardou. Mais ce n'est là qu'un mérite vulgaire.

Sa grande qualité, c'est de savoir juste ce qu'il faut mettre en scène : c'est d'être un auteur dramatique. Elle éclate à tous les moments de ce drame, et voilà pourquoi je n'ose pas trop en vouloir à Sardou.

Il est certain que sa pièce, prise à un certain point de nie, est très remarquable. C'est un livre illustré par Doré, dont personne ne lit plus le texte. Les gravures vous le révèlent ; car elles tombent à pic sur les situations intéressantes, et elles vous l'expliquent en même temps.

Et cependant je ne pouvais me défendre d'une réflexion. Mme de Staël conte, dans son Allemagne, qu'un jour un spectateur, écoutant dans une de nos tragédies le récit d'une bataille, demanda qu'on levât la toile de fond pour qu'il la vît de ses yeux. Eh! bien, j'éprouve un sentiment contraire quand je vois ce genre de pièces.

Supposez que Corneille, composant le < 'il, eût intercalé ce tableau : c'est la nuit; le ciel est piqué d'étoiles qui la rendent plus obscure; un fleuve coule au fond de la scène, et derrière, une ville s'enfuit à l'horizon lointain, éclairé de quelques rares lumières.

Une trentaine de figurants au plus s'avancent discrètement sur la scène, et, de temps à autre, des compagnons viennent se joindre à eux. Ils échangent quelques mots à voix basse, se postent le long du cours d'eau et, de temps à autre, quelqu'un dit : Attention! les voilà!

Dans la brume, on distingue à peine des barèmes qui glissent silencieusement sur la rivière ; les soldats en descendent ; ils sont accueillis par de grands cris ; combat sur la scène, poussée des deux partis de figurants, les uns sur les autres, jusqu'à ce que le côté vaincu se rembarque avec des cris, et qu'un combat singulier s'engage à la rampe, entre le Cid et le chef des assaillants.

Mettons que ce tableau soit réglé avec la précision pittoresque de Sardou, cet incomparable metteur en scène, vaudra-t-il jamais pour la postérité les beaux vers de Corneille :

Nous partîmes cinq cents, mais par un prompt renfort Nous nous vimes trois mille en arrivant au port...

Et ce mot admirable :

Nous nous levons alors

Ce ciel de fond piqué de jets de gaz fera-t-il sur nos neveux le même effet que le vers mélancolique et charmant :

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles

Décidément l'ancien système avait du bon : il était trop

exclusif; celui que Sardou prétend lui substituer ne l'est-il pas davantage encore ?

Ce sont les figurants et les accessoires dont le rôle est prépondérant à cette heure. La foule est le personnage principal. Les tableaux succèdent aux tableaux, et dans l'œuvre nouvelle, ils sont tous uniformément sombres.

Le champ de bataille ou l'église, on ne sort pas de là ; l'orgue ou le clairon, et des morts partout. Je ne sais qui demandait un loup dans les bergeries de Florian. Une larme de tendresse, une vraie, belle larme au travers de toutes ces tueries. Sardou!

Il est possible que je me trompe ; car j'en reviens là ; ce drame est plein de talent, et il a été profondément étudié par un artiste que je crois très convaincu. Mais je ne puis pourtant m'abstraire de ma sensation première ; tout cela m'a laissé parfaitement froid.

On s'est tant extasié sur la splendeur de la mise en scène, que j'aurais comme une envie sourde de n'en point parler. Ce devrait être un détail de peu d'importance : on lui donne à présent la première place. Il n'est que juste cependant de reconnaître que. parmi ces décors, quelques-uns sont des chefs-d'œuvre d'un goût exquis ; le dôme vu de face est une merveille de légèreté et de grâce; l'intérieur de l'église est superbe.

Les paysages italiens crient de couleur locale. Toute la figuration 'est habillée avec un soin intelligent et consciencieux, qui fait honneur et à l'auteur et à la direction. Les chants sont beaux et bien exécutés. C'est, à tout prendre, un spectacle digne d'être vu.

C'est Mlle Lia Félix qui a emporté le meilleur du succès. Elle a trouvé des accents superbes d'indignation, de douleur et de désespoir, lorsqu'elle raconte à ses frères l'outrage dont elle a été victime. Elle a été magnifique d'en-

thousiasme, quand elle a envoyé son amant réconcilier les Guelfes et les Gibelins et chasser l'Allemand de la terre natale.

Tout ce que je puis reprocher à ce rôle (ce n'est pas la faute de l'actrice), c'est d'être d'une violence uniforme; il n'y a pas un moment de rémission; toutes les phrases vibrent ; tous les mots sont à effet ; il faut tout crier ; tout mettre en dehors. Il y a pour la comédienne et pour le public une certaine fatigue à cette tension perpétuelle.

Mme Marie Laurent s'était chargée d'im rôle à côté; un rôle très long, mais qui tient si peu à l'action, que j'ai pu la raconter, sans même avoir besoin de prononcer son nom.

Elle y est également très belle ; mais c'est encore, c'est toujours la même note, une note de haine et de fureur.

— Ceux qui aiment cette note-là..., disait Bilboquet.

C'est moins ici un jugement qu'une impression que je donne. L'impression n'est pas favorable au drame nouveau ; mais lorsqu'on ne consulte, en fait d'art, que la sensibilité, elle est sujette à tant d'erreurs, qu'il ne faut pas trop s'y fier.

Une action très mince perdue dans un cadre immense, des passions d'une violence uniforme et dont l'expression a toujours je ne sais quoi d'épileptique, une merveilleuse entente du décor et de la figuration, de belles situations d'opéra, un éblouissement perpétuel des yeux, rien pour le cœur, presque tout pour l'imagination, tel me paraît être à cette heure le nouveau drame de Sardou.

7 décembre 1874.

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