FÉDORA
Le Vaudeville a donné la première représentation de Fèdora, drame en quatre actes, de M. Victorien Sardou. Jamais soirée ne fut attendue par les Parisiens avec plus d'impatience, non pas même celle du Roi s'amuse, et n'excita chez nous plus de curiosité. Le nom de Sardou a le privilège d'attirer et de passionner la foule. Il était joint cette fois sur l'affiche à celui d'une comédienne qui, après nous avoir quittés, avait durant dix-huit mois empli l'Europe du bruit de ses aventures. Il n'était personne qui ne fût désireux de juger ce qu'avait gagné ou perdu Mlle Sarah Bernhardt à ces fugues poussées à travers tant de pays. C'étaient là deux attractions si puissantes, qu'avant même que le rideau se fût levé sur la première scène de la première représentation, la salle était louée pour les vingtcinq premières.
Contons, en historien fidèle, les événements de cette soirée.
Xous sommes à Saint-Pétersbourg. La princesse Fédora n'a pas vu de la journée le comte Wladimir, qu'elle doit épouser dans quelques jours, et qu'elle aime éper dûment. Inquiète, elle vient chez lui à la sortie du théâtre. Elle craint pour le comte, qui est le fils du ministre de la
police, et qui doit, pour cette raison, être détesté des nihilistes. Comme elle interroge les domestiques, l'oreille tendue aux bruits de la rue, le roulement d'une voiture la fait tressaillir. C'est le comte qui rentre !
C'est lui, en effet, mais blessé, mais mourant. Il a été victime d'un guet-apens, car il a été ramassé dans une maison d'un faubourg isolé, où sans doute il a été attiré par ceux qui voulaient se venger de son père.
Si vous voulez vous rendre compte de ce que c'est au théâtre que le génie de la mise en scène, regardez avec soin ce premier acte au Vaudeville. Au fond, il n'y a pas grand'chose. Une femme attend un homme ; on l'apporte mourant ; elle se lamente, elle demande comment le malheur est arrivé. C'est une entrée en matière qui n'a rien d'extraordinaire : vous la retrouverez dans plus d'un drame.
Ce qui n'appartient qu'à Sardou, c'est l'art merveilleux avec lequel il rassemble toutes les petites circonstances qui, dans la vie ordinaire, accompagnent ces sortes d'aventures : on transporte le corps du blessé dans sa chambre, dont la porte s'ouvre au fond de la scène pour le recevoir. Les serviteurs vont et viennent, d'un pied suspendu, l'air désolé. Des chirurgiens passent et repassent, affairés, jetant un ordre à voix basse, et répondant d'un hochement de tête à de muettes intarrogations.
Un domestique arrive portant une fiole qui doit contenir quelque remède. Fédora s'en saisit au passage et va frapper d'un doigt discret à la porte de la chambre à coucher : on n'ouvre pas. Elle frappe de nouveau, mais un coup faible encore, comme si elle craignait d'être trop entendue ; elle attend, penchée, anxieuse.
La porte continue à rester fermée ; mais un valet de chambre qui a fait le tour parait à l'entrée de gauche, la mine affligée, un doigt sur les lèvres ; il prend la fiole des
mains de la princesse et se retire, sans un mot échangé.
I Je n'est rien que ce détail : l'effet en est immense. Tout l'acte est plein de semblables trouvailles. Il est clair que je ne vous donne pas cette prodigieuse habileté de metteur en scène pour le comble du grand art. Je préférerai toujour à ces adresses de main un développement de caractère ou un sentiment vrai, exprimé dans une belle langue. C'est de l'art inférieur, si l'on veut, mais un art tout-puissant sur la foule, car il la prend par les yeux ; nous ne l'avions jamais vu poussé à ce degré.
Tandis que les chirurgiens soignent le blessé, la police procède à une enquête sommaire, que la princesse suit et dirige avec une exaltation fiévreuse. On apprend qu'une lettre a été apportée dans la journée au comte, une lettre qui sans doute lui donnait un rendez-vous. Il a jeté négligemment cette lettre dans un tiroir de son bureau. Où estelle ! Qui l'a prise ? On s'assure qu'un seul homme est entré dans le cabinet du comte. C'est lui qui doit avoir volé la lettre ; c'est lui qui doit être l'assassin. Il se nomme Loris Ipanhof, et demeure en face.
— Courez! arrêtez-le, crie Fédora aux agents de la police.
La maison est fouillée. L'homme a fui ; il n'y a plus de doute. C'était lui le coupable.
La porte de la chambre se rouvre : le comte est mort.
— Je le vengerai! s'écrie Fédora.
Tout ce premier acte est, je le répète, une merveille de mise en scène. Il est fait avec rien ; et il s'en dégage une émotion inexprimable. C'est la vie même, la vie réelle, portée sur le théâtre. La malice de l'auteur (je me sers à dessein de ce mot), c'est d'avoir mis l'enquête sur le devant de la scène, et tous les soins donnés au blessé au fond, derrière une porte fermée. A chaque fois que la porte
s'ouvre pour un détail de service, l'image du mourant apparaît, traverse et interrompt l'interrogatoire qui reprend aussitôt après.
Le succès est grand, et Sardou peut le prendre pour lui tout seul. Car les interprètes ont été médiocres. Mlle Sarah Bernhardt qui s'attendait peut-être à des explosions d'enthousiasme, a été accueillie avec une réserve qui tenait de la froideur ; elle a été saisie, décontenancée ; elle est horriblement nerveuse. Elle joue, les dents serrées, avec cette voix de la gorge qui marque chez elle cette sorte de frayeur irraisonnée, incoercible, que les comédiens désignent d'un mot d'argot : le trac. Ses camarades ont tous pris trop bas; on a peine à les entendre. Colombey, qui est chargé de faire, sous les traits d'un vieux joaillier juif, l'exposition de la pièce, et de conter au public ce qu'il a besoin de savoir pour la comprendre, est si ému que l'on n'entend pas dix lignes de son récit ; le domestique qui lui répond ne parle pas plus haut. Mais qu'importe! l'action se traduit toute seule aux yeux par les mouvements des acteurs en scène. Mlle Depoix obtient un succès de beauté. Elle est jolie à ravir dans son costume de moujick.
Au deuxième acte, nous sommes à Paris, chez la comtesse Olga Soukareff, une grande dame russe, très jolie, très coquette, très perverse, toujours en quête d'émotions violentes, et qui raffolerait volontiers du nihilisme, parce qu'après tout le frisson de la peur est encore une sensation, et que le bonheur se mesure au nombre des sensations éprouvées. Dans son salon, nous faisons connaissance avec ce Loris Ipanhof dont nous avons appris la fuite au premier acte. Nous y retrouvons Fédora, qui, s'étant promis de venger la mort de AVladimir, est venue à Paris s'attacher aux pas de Loris Ipanhof. Pour mieux gagner sa confiance, elle feint d'avoir été exilée, comme il l'est lui-
niénie. Elle veut s'emparer de sa confiance, l'amener à confesser le crime, et le punir après. La police russe entretient à Paris des agents chargés de surveiller les menées des nihilistes. C'est elle qui écoute leurs rapports, qui dirige leurs recherches.
Toutes ces intrigues ténébreuses se poursuivent en pleine fête, chez la comtesse, qui reçoit beaucoup. L'acte s'ouvre par une de ces conversations épisodiques que Sardou aime à jeter au milieu de ses drames, pour les égayer. Il a été, cette fois, moins heureux que dans beaucoup d'autres. La conversion est terne; elle ne porte point. Mais le drame ne tarde pas à faire son entrée, et aussitôt il s'empare de toutes les âmes.
Fédora ne s'est pas épargnée à rendre Loris Ipanhof amoureux fou. Mais on ne joue pas impunément ce jeu. Il est beau garçon, ce Loris Ipanhof; il est éloquent; il a quelque chose de romanesque; il est très séduisant. Fédora serait-elle en effet séduite ? Se serait-elle prise à son propre piège ?
Elle n'en sait rien elle-même; elle ne voit pas clair dans son propre cœur. Est-ce bien par esprit de vengeance qu'elle cherche et attire ce Loris ? N'obéit-elle pas, à son insu, à quelque sentiment secret qui l'entraîne vers lui ? C'est une question qu'elle s'adresse. Si pourtant cela était vrai !
Yoilà un sujet et un beau sujet de drame ! Certes, si quelqu'un était capable de le traiter et d'en faire une œuvre vraiment forte, c'était bien Sardou. Mais il sait que les savantes analyses de la passion, il sait que les études psychologiques paraissent aujourd'hui fâcheuses à un public qui vient au théâtre uniquement pour s'amuser. Il préfère être un amuseur. Mais il n'y a pas à dire, c'est le premier des amuseurs ; et même alors qu'il n'est que cela,
il y a chez lui des parties de grand écrivain dramatique. Ah ! que de belles facultés il gaspille ! et quel chagrin se mêlait l'autre jour au plaisir que je sentais avec tout le monde !
Il faut que Fédora ait avec Loris Ipanhof une explication définitive ; il faut qu'elle sache enfin la vérité. Car, plus elle creuse le problème, moins elle arrive à une solution certaine. Loris est-il un nihiliste? est-il un assassin? Il n'y a que sa fuite qui l'accuse. Mais, à Paris, il ne se cache pas : la police n'a jamais pu surprendre une démarche suspecte; son visage est loyal. La princesse se donne toutes ces raisons de douter, et elle éprouve, en se les donnant, un certain dépit contre elle-même.
La scène de l'explication est d'une habileté... d'une malice... pardon ! si ces mots reviennent sans cesse dans cette analyse ; c'est qu'en effet ce qu'il y a d'admirable surtout dans le nouvel ouvrage de Sardou, c'est le prodigieux tour de main du faiseur, c'est une adresse incomparable dans l'exercice de la prestidigitation dramatique.
Le stratagème dont se sert Fédora pour arracher son secret à Loris est une merveille d'ingéniosité : elle apprend brusquement à Loris qu'elle est rappelée à Saint-Pétersbourg.
— Vous partez ! s'écrie Loris, et moi, je suis exilé ! je ne puis vous suivre.
Et Fédora alors, du ton le plus simple :
— Oui, sans doute, pour le moment ; mais cet exil peut être levé par l'empereur. Je m'y emploierai ; et dans un mois, dans un an au plus...
Voilà Loris au pied du mur.
S'il ne peut pas rentrer à Saint-Pétersbourg, ce n'est pas seulement qu'il est exilé pour cause politique. Il est accusé d'un crime. C'est lui qui a tué le comte Wladimir.
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— Ah I misérable, c'est toi !
— Oui, c'est moi, mais de la façon la plus loyale. Il n'y a pas eu crime, je suis innocent.
— Il n'y a pas eu crime! Prouve-le! mais prouve-le donc.
Et ici permettez-moi d'attirer votre attention sur un nouveau truc plus subtil encore que tous les autres.
La logique voudrait que Loris Ipanhof mis en demeure de s'expliquer donnât tout de suite les raisons qu'il a de se croire innocent d'un crime, commis réellement par lui.
Il y a là sans doute une histoire que nous ne savons pas, et sur laquelle s'opérera le revirement familier aux dramaturges
Oui, mais si cette révélation se fait tout de suite, voilà la pièce terminée; et puis le public est déjà saturé de l'émotion première; la seconde risque de manquer son effet. Ajoutez que les deux acteurs ont mené la scène avec une intensité de passion, avec un déploiement de voix tout à fait extraordinaire et qu'ils sont épuisés. La contrepartie n'aura pas toute son action.
Que fait Sardou ?
Il trouve moyen de renvoyer l'explication à l'acte suivant.
— Ce n'est pas ici, dit Loris à Fédora, dans cette maison, le lieu de révéler le mystère d'une pareille histoire.
Avouez que cet esprit de précaution lui pousse tard. Car tout ce qu'ils ont dit jusqu'à présent était tout aussi secret, et ils ne se sont pas gênés pour le dire, pour le crier même.
Ce n'est là qu'un artifice de dramaturge expert. Mais voyez comme l'intérêt est suspendu à propos. C'est le feuilleton coupé au bon moment sur la phrase légendaire : Quelle était cette main? Quelle était cette tête?
Et voilà qu'en effet, le rideau baissé, tout le monde se répand dans les couloirs. Quelle scène! Quelle admirable scène ! — Et ce qui lui donne plus de saveur encore, c'est qu'on en attend la contre-partie, dont il est impossible de deviner la surprise. Oh ! Sardou a ménagé ses effets ! et ce n'est qu'un cri sur Sarah, la grande Sarah ! Elle a été admirable de félinerie et de violence ! Elle a jeté des mots avec une simplicité brusque, qui a fait frissonner tout l'auditoire !
Elle parle encore trop vite, et ce débit précipité, qui est chez elle un des signes visibles de l'émotion intérieure, fait que l'on perd quelques-unes de ses phrases. Mais le visage est si expressif, toutes les passions s'y peignent avec une violence si farouche, qu'on lit sur sa physionomie mobile et vivante les mots que l'on n'entend pas.
C'est une merveilleuse artiste assurément; mais comme on nous dit qu'était Mme Dorval. J'avoue que, tout en l'admirant de tout mon cœur, si passionnée, si frémissante, je me prenais à regretter le temps où elle était plus harmonieuse, où voltigeait autour d'elle un idéal parfum de poésie.
Je ne sais quel journal contait l'autre jour que Sardou avait pris soin de hacher son dialogue, pour enlever à Mlle Sarah Bernhardt tout prétexte à sa mélopée d'autrefois. Eh ! bien, au cas où l'assertion serait véritable, je ne pourrais m'empêcher d'y avoir quelque regret. Elles étaient d'une grâce si pénétrante, ces caresses de voix de la charmeuse du temps passé ! Ah î cette voix d'or, qui était si délicieuse dans Hernani, dans Ruy Blas ou dans Phèdre, nous ne l'avons pas une seule fois entendue l'autre soir ! Quel dommage !
Au troisième acte, nous sommes chez la princesset Elle
attend Loris Ipanhof, à qui elle a donné rendez-vous pour la fameuse explication à une heure du matin.
Mais admirez ici encore l'ingéniosité de Sardou.
Avant d'introduire Loris, il nous montre Fédora avec les agents de la police russe. Elle assigne à chacun d'eux son rôle. Loris sortira par telle porte qui donne sur le quai. Ils l'attendront, le bâillonneront, l'emporteront sur un yacht préparé exprès jusqu'au Havre et de là à Saint- Pétersbourg, où il sera livré à la justice. Elle écrit tous ces renseignements à Saint-Pétersboursr au ministre de la justice, et elle ajoute à ses dénonciations le nom du frère d'Ipanhof qu'on vient de lui signaler.
Le chef de la police est enchanté de ces instructions. Il ne cache pas à Fédora qu'elle a eu raison de prendre son parti, car on la soupçonne à Saint-Pétersbourg de quelque connivence avec les nihilistes, et si elle avait hésité plus longtemps, on avait ordre de s'emparer de Loris et de lui faire son affaire, malgré elle.
Toilà tout bien disposé. Tout cet arrangement ne laisse pas d'être romanesque. Mais, vous le savez, les faits sont pour nous de peu d'importance. Ce qui importe, c'est la vérité des caractères et des sentiments.
Loris arrive et en moins de rien tout s'explique... Oh ! mon Dieu! c'est bien simple!... Loris était marié avec une femme nommée Wanda, et le comte Wladiruir lui faisait la cour. Elle donnait des rendez-vous à son amant dans une maison écartée. Loris a surpris le secret d'un de ces rendez -tous. Et comment? Il a su qu'elle avait écrit une lettre au comte "Wladimir. Il est venu chez lui et il a volé cette lettre que le comte, avec une imprudence qui ne se justifie que par les besoins du drame, avait jetée dans un tiroir ouvert. Il a lu cette lettre accusatrice : il a appris l'heure et le lieu du rendez -vous. Il est entré, il
a surpris les deux amants. Wladimir, en voyant le comte, a fait feu ; Loris a riposté. Le comte est tombé atteint d'un coup mortel.
Voilà toute la vérité. Le récit en lui-même n'est pas bien intéressant, et il soulèverait de nombreuses objections. Mais, outre qu'il est fait avec ce mouvement qui est familier à Sardou, il a été dit par Berton avec une simplicité et une émotion incomparables, il a été écouté par Mme Sarah avec une nervosité d'attitude et de physionomie dont rien ne saurait donner l'idée.
A un moment, Loris raconte qu'il a vu les deux amants s'embrassant :
— Passe les baisers! s'écrie-t-elle impatiente, tue-le! tue-le donc !
Toute la salle a été secouée d'une émotion singulière. On nous avait beaucoup dit que nous fondrions tous en larmes dans ce drame. Non, je vous assure, on n'a pas envie de pleurer. C'est une curiosité haletante et fiévreuse. mais sèche. Je ne trouve dans toute cette succession de scènes rieft de vraiment pathétique, pas un mot du cœur qui prenne aux entrailles. Mais on a la sensation d'un homme ardemment collé au cou d'un cheval qui s'est emballé. C'est quelque chose de vertigineux; on a la gorge serrée d'une terrible angoisse.
Fédora reconnaît son erreur à ce récit : l'amour, qui se dérobait au fond de son cœur, s'est éveillé tout à coup. Ce "Wladimir la trahissait donc ! C'était un infâme ! Loris, en le punissant, l'a vengée ; Loris est un héros. Elle l'aime ; elle ne s'en cache pas ; elle le crie.
Le temps a passé dans ces confidences. Il est deux heures du matin. Il parle de se retirer. Mais, s'il sort, la police russe l'attend. C'est la mort s'il résiste ; car on le tuera dans la lutte. Et s'il se laisse faire, s'il est emporté en
Russie, c'est la condamnation, c'est l'exécution infamante. Non, il ne faut pas qu'il parte.
Il insiste.
La scène est fort longue et très montée de ton. J'avoue que pour moi elle me touche médiocrement. Ipanhof est jeune, amoureux ; il ne craint pas de compromettre la princesse, puisqu'il est entré mystérieusement, sans être vu de personne. Fédora fait tout ce qu'elle peut pour le retenir. A sa place, il me semble!... et il n'a d'autre raison, pour justifier sa résistance, que de prolonger la crainte que nous avons de le voir livré en proie à la police russe. Cette crainte est chez nous moins vive qu'il n'imagine. Nous connaissons M. Sardou. Nous savons qu'il ne tiendra pas rigueur à son héros. Ce héros pourrait se décider plus vite. Cette lutte d'un homme qui résiste aux supplications d'une femme, qui s'obstine à la respecter alors qu'elle s'abandonne, cette lutte de Joseph contre Mme Putiphar ne va pas sans un soupçon de ridicule. Ici, il me semble que Sardou a forcé la note.
Au quatrième acte... Et, au fait, pourquoi y a-t-il un quatrième acte ? Ipanhof n'est pas coupable ; Fédora l'aime ; "Wanda, la femme d'Ipanhof, n'a qu'à mourir ; on ne s'y intéresse guère; on ne l'a jamais vue. Yoilà la pièce terminée.
M. Sardou, qui avait écrit un prologue admirable, mais inutile, a écrit de même un épilogue, moins admirable, mais tout aussi inutile.
Inutile ? Pas tout à fait. Car il a donné occasion à Berton de se révéler grand artiste. Nous avions vu plus d'une fois jusqu'à ce jour Berton intelligent et consciencieux comédien. Xous ne nous serions jamais douté qu'il pût déployer la sensibilité profonde dont il a témoigné dans ce dernier acte. Il a trouvé des cris de passion qui ont soulevé
le public ; il s'est montré le digne partenaire de l'éminente actrice avec laquelle il jouait.
Je n'entrerai pas dans le détail de ce quatrième acte, qui est romanesque et, à mon avis, peu intéressant. La lettre qu'a écrite Fédora à la police russe au commencement du troisième acte a eu pour effet de faire prendre le frère d'Ipanhof, qui a été jeté en prison, où il a été noyé par une crue de la Neva. La mère des deux Ipanhof, en apprenant cette fin terrible, est morte elle-même. Toutes ces nouvelles arrivent à Loris, apportées par un télégramme, qui lui annonce une lettre où lui sera livre le nom de la dénonciatrice.
Ce nom, il le sait enfin ; il court sur Fédora et va l'étrangler dans un accès de fureur ; mais elle a bu du poison, afin de fournir à Mme Sarah Bernhardt l'occasion d'une mort pathétique.
Il est certain que Berton a été, dans ces dernières scènes, merveilleux de tendresse, de désolation, de fureur; que MUe Sarah Bernhardt a étalé sur la scène une mort des plus pathétiques. Je ne puis pourtant m'empêcher de remarquer le peu de vraisemblance de cet acte, et combien les sentiments y sonnent faux. J'ajouterai que sur le moment on n'y prend pas garde ; le mouvement dont M. Sardou emporte son public est si endiablé, qu'on n'a jamais avec lui le temps de se reconnaître et de respirer.
Vous avez pu voir par cette analyse que Fédora n'est qu'un fait divers découpé en tranches, et mis en scène avec une habileté prodigieuse de main, avec un incomparable brio de dialogue. C'est une œuvre supérieure dans un genre qui n'est que de second ou même de troisième ordre.
18 décembre 1882.