‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 10 sur 47 · CATHERINE · texte numérisé non relu

CATHERINE

Parmi les innombrables saynètes que M. Henri Lavedan éparpille avec une prodigalité merveilleuse dans les journaux, il j en avait une qui m'avait beaucoup frappé lorsqu'elle parut, il y a quelques années. C'était, comme on dit, fait avec rien, et c'était délicieux, exquis. Un jeune viveur, le duc de Contras, était affalé sur une chaise longue dans le salon de sa mère; il reg-ardait mélancoliquement la pluie tomber; il s'ennuyait. La maîtresse de piano de sa sœur entrait pour donner sa leçon, à l'heure accoutumée... Le jeune duc se levait poliment et lui disait que sa sœur était absente et l'avait chargé de présenter ses excuses. La jeune fille voulait se retirer tout de suite ; mais elle était mouillée, elle avait froid ; il la priait de prendre un air de feu et se mettait à causer avec elle, lui sur un ton de badinage courtois et légèrement ironique, elle triste et fière. Elle contait sa vie de travail, comme quoi, sa mère étant morte, elle, la sœur aînée, était devenue la providence de la famille; elle ne gagnait pas seulement le pain de la maison ; elle soignait tout ce petit monde de frères et de sœurs, raccommodant le linge en ses heures de loisir et surveillant le pot-au-feu.

Elle avait eu d'autres aspirations, car elle était sortie

BIBUOTHECA

du Conservatoire avec un premier prix. Mais elle avait simplement et vaillamment accepté la vie que le hasard lui avait faite. Tout cela dit d'un ton uni, modeste, nuancé de tristesse. Le duc se sentait touché et ravi. Il la priait de se mettre au piano et de lui jouer le morceau qu'elle préférait.

— Vous n'aimez pas la musique, lui disait-elle en riant.

— Si, jouée par vous, elle me plaira.

Elle se rendait à ce désir et, comme le duc commençait à marquer un empressement qui sentait la galanterie, elle prenait discrètement congé et, lui, la regardant s'en aller, se disait :

« Et quand je pense que je m'eu vais un de ces jours épouser une de ces jeunes poupées, frivoles et prétentieuses, qui papillonnent dans le salon de ma mère ! Qui sait si ce n'est pas là le bonheur qui vient de passer devant moi? y>

Rien de joli et d'attendrissant comme cette courte scène. C'est par elle que M. Henri Lavedan a ouvert sa nouvelle comédie. Il ne l'a pas terminée de la même façon. Le duc, au lieu de se dire : « Qui sait si ce n'est pas là le bonheur qui vient de passer devant moi ? » se donne sa parole de mettre la main sur ce bonheur-là. Tous pensez bien que dans la comédie cette idée non plus ne lui vient pas comme cela, tout de suite, sans dire gare. H y a longtemps qu'il assiste aux leçons de piano données à sa sœur; il a pu étudier jour par jour le caractère de la jeune fille et se prendre d'admiration et de tendresse pour elle. Il ne lui a jamais adressé de vaines galanteries ; il n'a jamais même laissé rien paraître de son amour ; elle Ta deviné ; mais elle a chassé ce rêve. Et pom-tant, ce jour-là, il a été bien ému ! il y avait dans le son de sa voix, dans la façon

HENRI LAYEDAN loi

dont il avait dit adieu, un respect plus attendri, un imperceptible frémissement de désir.

Elle s'est retirée, sans rien témoi.^-ner de son inquiétude, aimable et réservée, comme à son ordinaire. Le duc ne reste j^as longtemps seul en proie à ses réflexions. Il a pour cousine une jeune femme, qui a été dans son enfance sa bonne petite camarade, «pii a joué avec lui aux jeux innocents, et qu'il s'est habitué à regarder comme sa sœur, au grand déplaisir de la petite fille devenue jeune fille. Hélène, voyant que son cousin ne se souciait pas d'elle, s'était de dépit mariée à un certain ^I. de Grisolles, lequel, après quelques années de mariage, avait été interné après nombre de frasques dans un asile d'aliénés. Elle avait obtenu sa séparation et se proposait d'aller à Rome pour y obtenir la nullité de son mariage. C'est le seul divorce qui soit permis aux catholiques. En attendant, Hélène était venue loger chez la duchesse de Coutras, sa tante.

Hélène est une femme passionnée, ardente ; elle a été reprise d'un violent amour pour son beau cousin et comme elle voit qu'il ne s'occupe point d'elle, qu'elle lui est toujours indifférente, elle vient à lui avec l'idée bien arrêtée de lui ouvrir les yeux,

La scène est charmante. Hélène, qui est sur un pied de bonne camaraderie avec le duc feint de le consulter sur la conduite qu'elle doit tenir avec un homme qu'elle aime et (]ui ne veut pas s'en apercevoir.

— Et quel est l'imbécile, lui demande le duc, qui, aime' de vous, ne s'en aperçoit pas ?

On n'est pas plus décourageant que le duc. Ce qu'il y & de plus piquant pour l'amour- propre d'Hélène, c'est qu'à vrai dire il ne se dérobe point. Xon, il ne comprend pas. Elle a beau le presser, lui mettre gentiment les points sur

102 QUAKAXTE A^'S DE THEATRE

les i et ardemment les veux dans les veux, il a l'esprit occupé ailleurs.

Hélène fait allusion à cet amour qui le possède et le duc ne s'en défend pas. Elle voit bien qu'il n'y a rien à faire avec lui et bat en retraite. Elle a raison. Le duc est tout entier à sa passion pour Catherine. Il est résolu à l'épouser. Mais il lui faut le consentement de sa mère et il prévoit de terribles objections.

La duchesse est heureusement une bonne femme, qui a vu jouer les Idées de JI"^^ Aulray, et dont l'âme s'est élevée au-dessus des préjugés de sa caste. Elle avait lu depuis lono'temps dans le cœur de son fils et attendait sa confidence, sans la provoquer. Elle commença par lui présenter toutes les objections qui se dressent devant ce mariage qui paraîtra si extraordinaire à leur monde. Elle lui en signale les dangers possibles ; mais quand elle le voit bien affermi dans son projet.

— Tous arez raison, mon fils, lui dit-elle, d'épouser la femme que vous aimez ; je m'en vais faire pour vous la demande.

Au second acte, nous sommes dans le petit ménage que gouverne l'aimable Catherine. Le père, M. Vallon, est un vieux musicien, organiste dans une église; maigre emploi et peu rétribué. C'est un brave homme, un peu étranger aux choses de ce monde, mais qui a un fond de bonne humeur et se console de tout en se jouant une mélodie sur son harmonium. Il y a dans la maison trois enfants dont Catherine est la vraie mère : Blanche, une jeune fille de seize ans, anémiée, souffreteuse et triste comme la petite Chèbe, de Fromont jeune et Risler aîné, et qui, comme elle, travaille de ses mains pour gagner quelques sous. Elle fabrique des abat- jour et subit les insolentes rebuffades du négociant qui l'emploie. Des deux garçons, l'un a quatorze

HENRI LAYEDAX 103

ans et l'autre dix. Ils sont bien gentils, mais ils coûtent cher, et l'on est en retard avec le boulanger. M. Henri Lavedan n'a point poussé au noir la peinture de cet intérieur bourgeois. Il Ta éclairé du sourire gai de Catherine. C'est elle qui prévoit tout, ordonne tout, inspire à tous un courage qu'elle n'a pas toujours elle-même, car le propriétaire vient de signifier qu'il augmenterait le loyer au prochain terme. Comment fera-t-on ? Il faut bien compter sur la Providence.

— S'il était vrai pourtant qu'il m'aimât! se dit-elle, songeuse.

Mais elle écarte cette pensée et se met allègrement à la besogne. Cette besogne, c'est un pensum qu'on a donné à son frère et qu'elle fait pour qu'il puisse s'en aller jouer à l'air libre.

Elle est tout entière à cette occupation, lorsque entre un homme d'une quarantaine d'années, qui a une tournure de contremaître. C'est un ami de la maison, Paul Mantel. Depuis des années, il a pu apprécier les solides et charmantes qualités de Catherine, il rêve d'en faire sa femme.

— Je sais bien, lui dit-il, que vous ne m'aimez pas, que vous ne pouvez pas m'aimer. Mais vous vous tuez de travail, sans venir à bout de soutenir la maisonnée. Je ne suis pas riche, mais j'ai un emploi de 500 francs par mois; ce n'est pas la fortune, mais c'est de quoi vivre. Et je vous aimerai tant, quand vous serez ma femme, que vous finirez peut-être par m'aimer aussi. Youlez-vous ?

Il parle avec tant de sincérité et de chaleur que Catherine vaincue laisse tomber sa main dans celle qu'on lui tend.

— Tous avez ma parole.

Il s'en va tout joyeux.

Et nous? Mon Dieu! nous, depuis vingt minutes nousattendons l'arrivée de la duchesse. C'est un artifice de l'an-

teur de l'avoir retardée afin d'exciter notre impatience. Si pourtant elle était venue un quart d'heure plus tôt ! La voilà enfin, mais trop tard.

Vous imaginez l'inquiétude de cet e^^cellent Talion, quand il voit entrer chez lui la duchesse de Contras. Il se dit que, si elle a pris la peine de monter ses cinq étages, c'est pour lui adoucir la rudesse du coup qu'elle va lui porter en lui annonçant qu'elle renonce aux leçons de piano. La duchesse a 1)eaucoup de peine à le détromper. Il ne peut croire à tant de bonheur; il se confond en excuses et en remerciements. La scène est des plus piquantes. S'il donne son consentement ! Parbleu, oui, qu'il le donne ! Mais encore faut-il consulter Catherine.

Catherine est frappée au cœur. Elle refuse. Bien entendu, qu'elle tait le véritable motif de son refus, qui est sa parole donnée à un autre. Mais elle laisse entendre qu'il est irrévocable. La duchesse n'en croit rien. Elle donne à la jeune fille vingt-quatre heures pour réfléchir. Elle répondra par lettre ; et, dans la lettre, il n'y aura qu'un mot : oui ou non.

Une fois seule avec son père, elle s'ouvre à lui du fatal secret. Le bonhomme comprend qu'une honnête fille n'ait qu'une parole ; mais si Paul Mantel pouvait la lui rendre î C'est bien aussi ce que pense tout bas , sans oser se l'avouer à elle-même, la sévère Catherine.

Et voilà Paul Mantel qui entre, exubérant, heureux, tout fumeux de la noce prochaine. Il trouve des visages consternés. Qu'y a-t-il ? On lui apprend, goutte à goutte , la" funeste vérité. Son premier moment est de colère et de désespoir ; puis il rentre en lui-même. Après tout, c'est le duc qui est aimé. Comment entrer en lutte avec ce rival qui a tout pour plaire; jeunesse, beauté, fortune. En vain Catherine s'obstine à déclarer qu'elle tiendra sa parole, il l'en

HENRI LAVEDAX 105

dégage, il la force à écrire le oui définitif et déclare que c'est lui-même qui le portera à Thôtel Coutras.

Vous ne sauriez croire le succès prodigieux de ces deux premiers actes. Ce n'était pas seulement qu'ils fussent très adroitement coupés et que le dialogue en fût aimable et spirituel, c'est surtout parce que la pièce semblait marquer un revirement de goût vers le théâtre honnête et romanesque. C'était une revanche sur la comédie rosse. Nous avions déjà constaté avec joie que Gifrano de Bergerac allait chasser les brumes de l'ibsénisme. Voici que Catherine nous délivrait des malpropretés du Théâtre-Libre. La réaction paraissait bien un peu trop prompte et trop complète à (quelques beaux esprits. C'est du sous-Feuillet, disait l'un; c'est du Berquin, disait l'autre; c'est cynique de vertu, ajoutait un troisième. Au fond, on était enchanté. Il est délicieux, ce prologue en deux actes ; il est, d'un bout à l'autre, animé d'un souffle de gaieté douce, et il y a dans le dialogue une grâce exquise.

Quelle serait la pièce maintenant ?

Il n'y a rien de plus amusant, une fois la donnée de l'auteur bien exposée, que d'imaginer soi-même par avance la comédie qui va suivre. C'est un exercice que je vous recommande , car il garde de l'ennui au théâtre.

Je voyais deux routes à suivre.

Catherine est transportée dans un milieu qu'elle ne connaît pas; elle était dans son petit logement du quatrième étage une jeune fille charmante; elle ne pourra s'acclimater au monde où elle va entrer ; elle y fera gaffes sur gaffes, elle perdra l'amour de son mari et se désespérera. Elle finira par s'étioler dans cet air irrespirable pour elle, à moins qu'elle n'en soit évincée.

C'était la première hypothèse. Il y en avait une autre qui, à vue de pays, m'avait séduit bien davantage. Catherine

arrivait dans ce monde frivole , gâté et corrompu ; elle y apportait sa nature droite, ses hauts sentiments, sa noblesse d'âme. Elle faisait, sans se l'être proposé, sans se donner pour cela aucun mal, comprendre au duc qu'il y a quelque chose qui vaut mieux que les bonnes manières du monde aristocratique, c'est la vertu aimable et fière, c'est la noblesse des sentiments, c'est la «-randeur du caractère. Ce sujet, Augier n'a fait que l'indiquer dans le Gendre de M. Poirier. Il pouvait avoir tenté M. Henri Lavedan. C'était un sujet de haute comédie. Il eût fallu en ce cas que l'auteur mît aux prises sa Catherine avec les caillettes du noble faubouri>- et lui donnât l'avantage avec l'assentiment du public.

M. Henri Lavedan n'a pris — et je le regrette — aucune de ces deux voies. Il a réduit sa pièce aux proportions d'une comédie anecdotique, fort agréable encore, mais qui est, hélas ! de moindre volée.

Quand le rideau se lève sur le troisième acte, nous sommes au château de Contras, et il y a six mois que Catherine est duchesse. Elle a fait une sottise grave ; une sottise qui est peu dans son caractère; car on nous l'a représentée comme une femme à l'esprit souple et fin; une sottise en tout cas que sa belle-mère, la duchesse, qui la prise et l'adore, n'aurait pas dû lui laisser commettre ; elle a installé sa famille au château, père, frères et sœur. Le père, qui est un horticulteur enragé oubhe son sécateur au salon, sur la table d'apparat ; la petite Chèbe , geint de sentir sur elle la main de la mort lorsque enfin la fortune lui a souri pour la première fois; des deux frères, l'un qui a passé gommeux tape de temps à autre sa sœur de cinq louis, l'autre se roule sur les tapis et bouscule tout ; le duc est énervé, il retrouve la maîtresse de piano sous la grande dame, il se plaint à sa mère.

HENKi LAVEDAN 107

Tous ces détails de vie intime fournissent un prétexte tï quelques jolies scènes, amusantes encore, mais d'une observation superficielle et qui ne prouvent pas grand'chose. Car le duc n'aurait qu'à dire à sa femme : «. Ma chère amie , soyez assez bonne pour mettre vos frères au lycée et pour assigner à votre père un pavillon au milieu des fleurs qu'il aime. » Catherine se rendrait tout de suite à ces sages a\is, et il n'aurait plus de récriminations à faire. Ce serait à lui ensuite de la mener dans le monde, dont on ne nous présente aucun échantillon, et où elle ne serait nullement déplacée.

La comédie s'amoindrit à ces bagatelles, que nous sentons peu sérieuses. Elle tourne ensuite au drame. Mais ce drame résulte d'un fait qui aurait pu tout aussi bien ne pas avoir lieu, qui n'est pas essentiel à la donnée de la pièce.

Hélène de Grisolles, la cousine du premier acte, est revenue de Rome où son procès est en bon train. On lui a donné l'hospitalité dans le château de la duchesse. Là, elle voit tous les jours son cousin ; c'est elle qui prend la haute main dans la maison, qui est l'âme des plaisirs qu'on y goûte. On nous le dit tout au moins ; car nous ne le voyons guère, et c'est un tort. Il eût fallu nous montrer, par des exemples sensibles, comment une personne, fût-elle une pimbêche, si elle a été élevée dans ce milieu, en sait mieux les usages et y plaît bien plus qu'une jeune femme intelligente et noble de cœur, qui a vécu dans une autre sphère.

Tant il y a qu'Hélène est redevenue amoureuse folle du duc, qui est en train de se désaft'ectionner de sa femme. Elle le trouve seul, qui paraît d'humeur assez maussade et revêche. Elle lui découvre, 'mais cette fois sans ménagement, l'amour dont elle brûle ; elle s'offre, comme M™" Putiphar à Joseph.

— Donne-moi, lui dit-elle, une heure de ta vie. Je n'en veux pas davantage ; je mourrai heureuse.

Joseph s'émeut, la serre sur sa poitrine et l'embrasse.

Catherine était déjà fort jalouse de cette insupportable cousine qui accaparait son mari, qui le tutoyait, montant à cheval avec lui le matin , dansant le soir avec lui ; elle surgit à l'entrée du salon, et les surprend tous les deux en flagrant délit de conversation, qui n'avait qu'un dernier pas à franchir pour devenir criminelle.

— Yous avez voulu mon mari , crie-t-elle à sa rivale, gardez-le, je vous le donne !...

— Je le prends ! répond Hélène d'un ton hautain. Mais le duc tombe affaissé sur un fauteuil :

— Je ne puis pas, dit-il.

Et le rideau tombe. La scène est à effet sans doute. Mais qui ne voit que ce n'est plus là la comédie de mœurs que nous avions espérée ? C'est du pur mélodrame, qui tire tout son pathétique d'un foit arrangé par l'auteur pour former situation.

Il est encore intéressant, ce troisième acte, malgré la déception qu'il nous apporte. Le quatrième est franchement médiocre, et s'il n'avait été sauvé par le jeu des acteurs, je ne sais s'il n'aurait pas compromis le succès définitif de l'ouvi-age.

Catherine est offensée dans sa dignité, outragée dans son amour ; elle veut se séparer ; elle ne pardonnera point. Je dois tout de suite vous dire qu'en dépit des affirmations réitérées de l'auteur, nous ne pouvons prendre beaucoup au sérieux cette colère de Catherine. Le duc , après tout, n'est pas si coupable ; nous pressentons qu'il ne demandera pas mieux que de fau-e les premiers pas vers la réconciliation. Tout cela ne nous paraît être qu'une bouderie exprès prolongée. Les amoureux n'y font pas tant de façons pour se

pardonner et se reprendre dans les pièces de Mari^anx, de ^Meilbac on d'Angier.

Catherine, bien décidée à fuir la maison conjugale, a écrit à ce Paul Mantel, qui, autrefois, s'est sacrifié à son bonheur et lui a juré une amitié étemelle. Mantel arrive, il est mis au courant de la situation et demande à parler au duc.

Entre nous, je vous le dis tout de suite, la scène n'a pas l'ombre de sens commun. Car ^lantel va reprocher au duc sa conduite, et le duc n'aurait qu'une chose à faire : ce serait de le flanquer à la porte en lui demandant de quoi il se mêle. Oui, mais Mantel, c'est Worms.

— Jamais, m'a dit un de ceux qui ont présidé à la mise en scène de Catherine, jamais nous n'aurions osé hasarder ce quatrième acte, s'il n"eût dû être joué par Worms.

Songez donc I Paul ^lantel vient dire au duc :

— Mon droit de vous parler de Catherine, c'est que je l'ai aimée, c'est que j'avais sa parole, c'est que je la lui ai rendue, pour qu'elle fût à vous. C'est de ma main que vous la tenez ; je puis donc vous demander des comptes. Je veux qu'elle soit heureuse, vous me devez de la rendre heureuse.

Tout ce discours est d'une absurdité rare. Mais quand vous entendez Worms, quelle autorité dans son geste! quelle voix profonde et mouillée! De quelle conviction sincère et commandante tout ce discours est animé dans sa bouche ! On trouve tout naturel que le duc courbe la tête :

— Comment donc, monsieur, mais comment donc ?

Le voilà persuadé ; la réconciliation que tout le monde désire se fait en un tour de main, et moi, je me dis tout bas : ce C'est égal ! Hélène fera bien tout de même de retourner à Rome. »

jf,. 1 Je n'ai dissimulé aucun des défiiuts de la pièce. Elle jgjnous a charmés par l'honnêteté de la conception, par la

grâce du détail, par l'aoTément du dialogue. Xous ayons été ravis de ce retour à Feuillet et à Sedaine. Il y avait si longtemps qu'on nous avait mis au régime du vitriol. Xous avons bu ce petit lait avec délice.

Catherine est jouée à merveille. Le Bargy, que l'on voit plus volontiers dans les rôles sarcastiques, est léger, aimable et de grand air dans celui du duc de Coutras ; Féraudy est d'une bonhomie charmante dans le papa Vallon, et Paul Yeyret est amusant en gamin, qui tape sa sœur de cinq louis.

C'est W^'' Brandès qui jouait Hélène de Grisolles. Elle y a obtenu un succès éclatant. Elle a dit avec beaucoup de finesse la scène du premier acte, où elle tâche d'éveiller sur elle l'attention de son cousin, et elle a emporté celle du troisième dans un grand mouvement de passion. Le rôle très long, très complexe et très difficile de Catherine, était peut-être un peu lourd pour les jeunes épaules de M*^^ Lara. Elle y a été fort goûtée ; elle y a déployé une grâce triste et fière dans les premiers actes ; elle a été pleine de sensibilité aux derniers. Je n'aurais qu'une observation à lui adresser : elle pai*le beaucoup trop vite et va parfois jusqu'au bredouillement. Peut-être était-elle un peu nerveuse le soir où nous l'avons vue. Son débit se réglera mieux aux autres représentations.

M™' Pierson est tout à son avantage dans le rôle d'une duchesse qui ne se pique que de bonté, à qui il suffit d'être une aimable bourgeoise de beaucoup de distinction.

31 janvier 1898.

Page 1