‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 9 sur 47 · ROSINE · texte numérisé non relu

ROSINE

Rosine n'est pas une pièce très bien faite. Elle languit par endroits, et les scènes ne se rattachent pas aisément les unes aux autres... Mais elle est d'une philosophie supérieure ; et sans prétention à la thèse, sans grande tirade , sans déclamation, sans mots cruels, en restant toujours dans le ton de la comédie, elle nous oblige à rentrer en nous-même et à réfléchir sur la misérable condition de la femme dans la société actuelle, sur l'évolution prochaine que va nécessairement subir le mariage et la famille. Rosine est, au fond, infiniment plus révolutionnaire que la Loi de V homme; et comme elle est plus humaine aussi! comme elle est plus intéressante! Il est plein de talent, cet Alfred Capus, de talent dramatique, bien entendu ; nous comptons sur lui autant que sur Brieux pour nous rendre la comédie de mœurs.

Rosine est une jeune femme qui ^it en province, dans une petite ville, avec son mari, un des meilleurs employé? de M. Hélion, chef d'usine.

Avec son mari? j'ai tort de parler ainsi. Elle n'est pas mariée. C'était une jeune fille d'assez bonne famille bourgeoise. Le père est mort, la mère aussi. Elle s'est trouvée réduite à la misère. Elle a rencontré un jeune gars, fils de paysan, riche en terres. Il s'est épris d'elle ; car elle était pom- lui d'une condition supérieure ; il est venu à son se-

cours ; il l'aurait épousée , s'il n'avait pas eu derrière lui sa mère et sa sœur, terriljles paysauues, qui ne comprennent pas qu'un paysan prenne pour femme une lille qui ne sait rien des choses de la ferme et (pii porte avec élé^^'ance des atfutiaux élégants. Il était mineur encore, et elle a cédé, convaincu que sa liaison sei-ait légitimée un jour. Son pseudomari a quitté le travail de la terre et est entré dans les bureaux de M. Héliou. Ils n'ont rien dit aax gens de l'endroit de leur situation irrégulière. Tout le monde les croit mariés, sauf le notaire, M"^ Pagelet, qui aime beaucoup Rosine, la voyant si modeste, si bonne, si vaillante, et qui n'a pas trahi leur secret. Eosine vit confiante dans l'amour et la loyauté de celui qu'elle appelle son mari ; il s'est absenté quelques jours, pour aller, disait-il, chercher ses papiers. Elle l'attend; c'est Lucie Bertaut qui arrive, Lucie la paysanne, Lucie la sœur, dont elle se sait détestée.

Lucie vient apprendre à Eosine que son amant la . lâche pour une bonne paysanne qui a de la bonne terre et de bons écus. La scène est excellente, une maîtresse scène, où l'auteur met à nu, d'une main sûre, la rapacité du paysan, sa haine du bourgeois, sa défiance du progrès, ses superstitions. M"*® Daynes-Grassot a joué à merveille cette scène épisodique qui clôt le prologue. Car le premier acte n'est qu'un prologue, à vrai dire.

Voilà Rosine seule et sans ressources. Car elle a repoussé fièrement la somme que lui apportait Lucie Bertaut en dédommagement de son honneur perdu. Elle nu plus d'autre appui que l'honnête notaire, M'' Pagelet, qui lui donne d'abord le bon conseil de (juitter le pays après ce scandale, et ensuite, sur son refus, lui offre de lui trouver de l'ouvrage chez les dames de la ville. Elle est couturière et ne demande qu'à gagner honoral)lement sa vie.

M"^ Pagelet ramène, en effet, ces dames' à sa protégée.

Toutes font partie de quelque œuvre de bienfaisance.

— Est-ce qu'elle n'a pas eu d'enfants ? demande l'une d'elles, qui préside à l'œuvre des enfants assistés.

— Pas que je sache, répond Pagelet.

— C'est dommage ! notre œuvre aurait pu lui donner un secours.

— Si elle avait pu prévoir ! reprend le notaire d'un ton d'ironie sarcastique.

La pièce est toute pleine de ces mots qui sont d'un grand sens et d'un comique profond.

Ces dames donnent en effet de l'ouvrage à Eosine, qui l'accepte, sérieuse et digne ; mais elles se plaisent à lui faire sentir, chacune à sa façon, l'infamie de sa conduite et combien elles sont généreuses d'aider à ne pas mourir de faim une personne, qui prétend vivi'e de son travail, quand elle a de l'éducation, de bonnes manières et des robes qui ne sont pas de sa condition. Il semble que l'argent qu'on lui donne en échange de son travail soit une aumône qu'on lui jette. On lui en veut de n'être pas plus platement reconnaissante.

Les femmes la haïssent ; c'est le contraire chez les hommes, ils l'aiment trop. M. Hélion, le gi-and usinier, est un viveur de province, marié à une très jolie femme, qu'il trompe de son mieux. Comme il ne peut pas faire de frasques dans ce pays de commérages, il va deux fois par mois passer cinq ou six jours à Paris, où il a une maîtresse :

— Ce n'est pas de l'adultère, dit-il en badinant ; c'est de la villégiature.

Sa maîtresse vient de le quitter. Il jette les yeux sur Rosine, qu'il avait déjà remarquée, quand il la croyait mariée. A présent, elle est sans défenseur. Il serait fort impertinent à une fille pauvre de refuser un protecteur riche, qui lui promet l'indépendance et les plaisirs de la vie pari-

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sienne. Eosine n'est pas précisément une vertu, puisqu'elle a failli ; mais elle est fi ère. Elle repousse ces marchés, qui lui semblent honteux. L'autre se pique au jeu et revient à la charge. Ce n'était d'abord pour lui qu'une agréable passade ; cette résistance l'aguiche. Le voilà amoureux.

M™^ Hélion s'en aperçoit. C'est une maîtresse femme que M'^*' Hélion. Elle n'est pas jalouse de son mari. Elle est au courant de ses fredaines et elle les lui passe volontiers, pour avoir la paix chez elle. Mais elle ne veut pas d'une liaison qui pourrait affecter un caractère sérieux. Cette Rosine, avec ses allures modestes, son caractère hautain, sa supériorité de sentiments et d'esprit pourrait mener loin un mari :

— Mon ami, dit M™^' Hélion au sien, je sais (jue vous m'avez trompée, vous ayant fait suivre à Paris. Je n'ai rien dit; je vous ai laissé tranquille. Mais j'entends qu'il ne se passe rien ici ; je ne veux pas être ridicule.

Hélion file doux ; mais il continue de tourner autour de Rosine :

— Mettons, lui dit sa femme, que je sois jalouse de cellelà et non des autres. Elle m'ennuie, cette vertu qui vous tient rigueur!

Elle abuse de la supériorité que donne l'argent pour accabler Rosine de duretés ; elle la chasse et donne le mot à toutes les dames de la ville, qui s'engagent à lui refuser de l'ouvrage.

En même temps (|u' Hélion, nous avons vu rôder près de Rosine un jeune médecin, Georges Desclos, qui après avoir passé son doctorat, est venu s'établir dans sa ville natale, près de ses parents. Il y a déjà six docteurs dans la ville; il n'a pas de clients, et ceux qu'il a ne payent guère. Il vit râpé, gueux, mélancolique, enragé contre son impuissance et sa pauvreté, mais amoureux. Lui aussi, il avait adressé

quelques compliments à Rosine, quand il l'avait crue mariée. Elle est libre à cette heure. Il l'aime profondément, mais en dedans ; car il la sait courtisée par Hélion, et il ne se croit pas en état de lutter contre un rival qui peut pousser jusqu'au petit hôtel.

8a tante, M""® Granger (la sœur de son père), le veut marier et lui a déniché un parti plus que sortable, pour lui, pauvre hère. Elle lui parle de la jeune fille. Georges qui se tient sur la réserve :

— Elle m'a paru insignifiante, dit-il.

— Parce que tu ne Tas jamais regardée avec l'idée de l'épouser. La prochaine fois, tu la trouveras charmante.

— Ça m'étonnerait.

— C'est une fille qui deviendra très johe, quand elle sera mariée.

— Eh : bien, j'attendrai qu'elle en soit là !

Il se dérobe, sans que ni sa tante ni ce brave homme de notaire se doutent qu'il y a de l'amour sous jeu. Mais le père de Georges, le vieux' Desclos, est plus perspicace. Ce père Desclos, que Boisselot, un comédien de premier ordre et qui n'a pas la réputation qu'il mérite, a joué à ravir, a été la joie de cette comédie. C'est un vieux philosophe, un peu bougon, un peu taquin, mais foncièrement bon et exempt de préjugés, dont le grand plaisir est de faire enrager sa sœur, une provinciale forcenée, et de lui bousculer toutes ses idées sur les convenances sociales.

Ainsi, le jour où il apprend que Rosine a été abandonnée par son amant qu'on croyait son mari :

— Madame, lui dit-il, nous vous attendions tous les deux ce soir à dîner; j'espère bien que vous consentirez à venir seule. Ma sœur et moi en serons charmés.

La sœur lève au ciel des bras effarouchés et roule des yeux furibonds. Desclos rit dans sa barbe.

Desclos a suivi d'un œi\ indulgent le flirtage de son fils avec Rosine. Aussi n'est-il qu'à demi-étouné quand il reçoit un mot de son fils, qui le prie de venir le retrouver chez elle.

Yoici ce qui s'est passé :

Rosine à bout de ressources, conseillée par une cousine sans préjugés, allait écrire à Hélion une lettre d'acceptation résignée, quand Georges était entré : et la conversation, une conversation que tous deux croient la dernière, s'étant engagée entre eux, ils en sont venus tout naturellement à parler de leur amour. Tous deux sont également pauvres ; mais tous deux en ont assez, de cette ville où l'on crève de misère. Si nous partions ensemble. Je suis docteur, je ferai n'importe quoi, je travaillerai, je gagnerai notre vie. Rosine est ébranlée ; elle se décide enfin, elle se jette dans ses bras.

Le vieux Desclos entre. On le met au courant de la situation.

— Mon enfant, dit à son fils le vieux philosophe, tu fais une énorme bêtise. Mais il y a beaucoup de bêtises qui réussissent, et il y a des heures dans la vie où l'on n'a le choix qu'entre plusieurs bêtises. Vous vous aimez, partez, mes enfants !

Georges avoue à son père qu'il n'a pas le sou. Le bonhomme s'attendrit :

— J'avais économisé cinquante louis pour faire à la ferme des réparations urgentes, je vous les donnerai ; soyez heureux.

Et, tout à coup, se frappant la cuisse et partant d'un joyeux éclat de rier :

— Je ris, c'est de penser au nez de ta tante, quand je lui dirai ça. Je ne lui dirai pas tout d'un coup, tout de suite, mais par petits paquets. Ça me promet quelques bonnes soirées cet hiver.

La scène est délicieuse j elle a été jouée de façon merveilleuse par Boisselot ; mais, entre nous, je n'en sais pas de plus révolutionnaire, je n'en sais pas qui marque mieux le pas énorme que nous avons fait depuis vingt ans vers l'union libre. Je m'imagine Emile Augier écoutant ce dénouement inouï. Il a passé comme une lettre à la poste.

Il est vrai qu'il a été admirablement préparé par Fauteur. S'il me restait assez de place, j'aurais plaisir à vous montrer avec quelle adresse il l'a aménagé, et nous a conduits à désirer nous-mêmes la pilule qu'il confectionnait pour nous.

Cette pièce, qui est très hardie sous sa forme discrète, nous a charmés. Elle est écrite d'un style net et incisif qui est proprement celui du théâtre. Elle pétille de mots, qui sont des mots de situation et de caractère.

7 iuiu 1897.

LE PRINCE D'AUREC

Il faut louer M. Albert Carre, le directeur du Vaudeville, d'avoir, au refus de la Comédie-Française, accueilli l'œuvre nouvelle, parce qu'elle était pleine d'esprit et de talent ; mais l'auteur doit se féliciter qu'on ne l'ait pas reçue rue Richelieu. Elle n'y aurait pas obtenu le succès qu'elle a emporté à la Chaussée-d'Antin.

Le Prince cïAurec est une suite de conversations pétillantes d'esprit, étincelantes de mots, où il n'y a pas d'action, ce dont je prendrais encore assez aisément mon parti, puis- (|ue c'est le nouveau système, mais où il n'y a pas non "plus d'études de caractères. Les personnages en scène s'analysent eux-mêmes; ils n'agissent point, ce ne sont pas des êtres de chair et d'os, ce sont de pures abstractions de l'esprit, qui représentent des moments d'une certaine civilisation.

A l'heure où la pièce s'ouvre, le prince d'Aurec est à la côte. C'est un Gaston de Presles qui a descendu un cran plus bas ; car le Gaston d'Emile Augier avait o-ardé le respect de ses aïeux, la foi de l'aristocratie ; le prince d'Aurec,

qui joue, qui aime, qui fait des folies, tout comme Gaston, et même avec plus de laisser-aller et de dégingandage, ne croit plus à rien, même à ce prestige qui lui vient de sa race. Il blague la société moderne, ce gentilhomme : ce dont on ne saurait s'étonner ; mais il blague également les hauts faits de ses ancêtres, et l'épée de ses pères ; une épée de connétable, qu'il ne ceint qu'aux grands jours, j'entends, aux jours où il danse la pavane aux fêtes du high life. Cette épée, comme on le lui dit à lui-même, sans qu'il s'en fâche, on ne la porte plus qu'au Mont-de-Piété. Elle vaut cent trente mille francs, comme un liard, et il y a marchand à ce prix.

La princesse ne vaut guère mieux. C'est une tête à l'évent, qui, elle aussi, sans compter, a jeté l'argent par les fenêtres, et quand la toile se lève sur le premier acte, le mari s'est flanqué au baccara une culotte de quatre cent mille francs {aliàs vingt mille louis), tandis que madame est harcelée pour des notes de couturière qui montent à deux cent mille francs. Tous deux sont au fond assez moroses ; mais ils n'en laissent rien paraître. Le mari a conduit le matin, avec sa dextérité ordinaire, son mail-coach. On se doit, n'est-ce pas? à son rang; il compte, pour boucher le trou de la culotte, sur sa mère, la duchesse de Talais, qui a déjà trois fois payé ses dettes. Il plaisante avec agrément et cynisme sur sa situation qui n'est pas des plus reluisantes.

Madame a d'autres ressources.

Tous deux ont accueilli dans leur intimité le baron de Horn, un banquier Israélite, vingt fois millionnaire, qui a voulu décrasser ses écus en se frottant à la noblesse. Qui est ce baron de Horn ? Comment a-t-il fait sa fortune ? Quel est son caractère propre ? Xous n'en savons rien et nous n'en saurons jamais rien. C'est un sac d'écus juif, et

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voilà tout. C'est une entité, une abstraction. Sur lui, sur ses antécédents, sur son esprit, sur son tempérament, l'auteur ne nous apprendra rien. Il est riche, et il veut, en dépit de son origine, entrer au Jockey et avoir une maîtresse titrée. Il n'a pas d'autres signes caractéristiques. C'est lui qui signera à la princesse un chèque de deux cent mill<' francs, qui en prêtera quatre cent mille au prince.

Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'avec la fureur de s'analyser, qui tient tous les personnages de "M. Henri Lavedan, il s'ouvi'e à un journaliste de sa bassesse et de son infamie. J'avais toujours cru (|ue les hommes d'argent, quand ils étaient admis à frayer avec la noblesse, en étaient très fiers et se targuaient de leur bonne fortune en relevant ceux de qui ils la tenaient. Tout ce que dit le baron de Horn peut se résumer en ces simples mots : Je suis le dernier des pignoufs ; les gens chez qui je veux entrer sont lés pires des canailles ; mais je tiens à être vu chez eux.

C'est évidemment l'auteur qui parle pour son compte derrière ces personnages. Et l'homme de lettres à qui s'adressent ces belles confidences n'est pas en reste. Il y aurait eu (la remarque est de M. Henri Bauer, qui l'a ingénieusement développée) il y aurait eu un joli portrait à faire du journaliste ou du romancier qui va dans ces milieux aristocratiques, d'abord pour y chercher des impressions, puis par vanité, par goût, et qui en a la tête tournée, qui finit par se croire de ce monde, qui en prend toutes les morgues et en subit tous les camouflets.

Mais non ; l'écrivain de M. Henri Lavedan est un être de raison comme son banquier juif, un porte-paroles, un fil de transmission électrique. Électrique, oh ! pour cela, oui ! ce ne sont à coups pressés que décharges de mots qui })étillent dans ces sortes de pièces, où il n'y a ni action ni caractères, mais qui sont écrites par un homme de beaucoup

d'esprit. Le j)remier acte est toujours charmant : d'où vient ? c'est que le public n'est pas encore en humeur de chicaner: il accepte tout ce qu'on lui donne, ne sachant point si ce qu'on lui donne ne le conduira pas quelque part. Il tressaille à tous les mots d'esprit du dialogue, et le dialogue en ce premier acte est éblouissant de fusées qui partent de tous côtés, à l'improviste.

Vous ne sauriez croire le succès de ce premier acte, où il n'y a ni action engagée, ni caractères dessinés, ni scènes annoncées. On a ri, on a battu des mains ; et j'ai pris moimême ma part de la joie générale, non sans quelque sentiment d'inquiétude sur ce qu'il allait advenir.

Xos appréhensions n'étaient que trop fondées.

Au premier acte, il avait été tout le temps question d'un bal costumé que le prince donnait le soir même. Au second, les salons sont illuminés ; mais le monde n'est pas encore arrivé, et l'on doit répéter une pavane qui sera le clou de la fête. Celui qui mène cette pavane, c'est le vicomte de Montrejeau, qui est peut-être la figure la mieux étudiée, la plus vraie et la plus comique de cette pièce. Le vicomte de Montrejeau est de bonne noblesse, mais provinciale. Il outre tous les ridicules de l'aristocratie du faubourg Saint- Germain. C'est le dernier des ignorants et des sots; mais il fait figure de gentilhomme, quand il s'agit de conduire un cotillon ou un four in hand. C'est lui qui dit, voyant un portrait de Louis XIV : « Louis XIV... grand roi... five o'clock avec Molière!... très chic!... » C'est tout ce qu'il sait d'histoire, et ses idées ne vont pas plus loin. Galipaux a joué ce rôle de la façon la plus comique, bien qu'à mon avis un peu caricaturale. Il eût fallu en faire une figure digne de la Comédie-Française ; il en a fait une charge du Palais-Royal, mais il a été bien amusant tout de même. Si cette pavane n'était qu'un divertissement propre à

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combler un vide de l'action, il faudrait la louer encore pour ringéniosité et la grâce de son arrangement ; mais elle a cet extrême mérite de donner aux scènes sérieuses qui vont suivre le cadre frivole qui leur est le mieux approprié dans ce milieu de vaine et légère aristocratie. Tout ce monde s'est déguisé ; tout ce monde chante, danse, s'amuse à des riens, feint d'y attacher et vraiment y attache la plus grande importance, si bien que les noirs soucis dont les maîtres de la maison sont rongés revêtent, pour ainsi parler, la forme de ces amusements et de ces badinages. Le geste fait contraste avec l'idée, et de ce contraste jaillit le rire. Tenez, un exemple entre \ingt :

Le prince d' Aurec a pour cette fête endossé la cuirasse et coiffé le casque de son aïeul le connétal)le. Toute cette ferraille le gêne, et il a, un moment, pour reposer ses cheveux, déposé son casque sur la console. Voilà qu'il apprend que son intendant l'a trahi, révélant à sa mère la perte qu'il a faite au jeu; il sonne, le domestique paraît, et le prince, d'un geste héroïque, reprenant son casque et l'enfonçant sur sa tête, chasse le domestique. Ça, c'est du vrai théâtre, et du théâtre excellent, parce que le jeu de scène traduit aux yeux, sous une forme visible, l'idée même de la pièce, une idée juste, c'est que ces gens-là n'appliquent qu'à des niaiseries les reliques d'honneur et de fortune qu'ils tiennent de leurs aïeux.

Voyez encore la scène entre la princesse et le banquier juif Le banquier, que nous avons vu au premier acte signer un chèque de 200. 00<» francs à la princesse, et ce n'était pas le premier, veut naturellement rentrer dans ses petits débours et profiter d'un moment où il est seul avec elle pour lui faire la cour.

Quel ragoût de nouveauté piquante donnent à la scène les costumes qu'ils portent ! La princesse est déguisée en

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Marion Delorme ; lui, en rajah, et il est grêlé de diamants :

— Il y en a au moins pour un million ? demande-t-elle.

— Pour trois, répond- il modestement.

Tous deux, sous le couvert des personnages qu'ils représentent, se renvoient des propos, fort sérieux dans le fond, mais de forme badine, lui osant davantage, parce qu'il parle à Marion Delorme ; elle se dérobant devant le rajah. ,La scène est charmante.

Mais voici que toutes ces élégances mondaines et frivoles sont mises en déroute. La gravité de la situation surgit brusquement. C'est la duchesse de Talais, la mère du prince, qui entre en coup de vent, prie les invités de passer dans un autre salon et demande à rester seule avec son fils. La duchesse de Talais, elle, est d'origine plébéienne. Elle était née Piédoux, et, quoi qu'elle n'eût pas de sang bleu dans les veines, elle avait été épousée pour ses millions par le duc, qui l'avait laissée, après deux ans de mariage, veuve, à demi ruinée , avec un fils à élever.

Par une ironique contradiction, cette fille de la bourgeoisie est, dans la pièce de M. Henri Lavedan, la seule personne qui croie encore de tout son cœur à la race, qui ait le respect du nom, qui professe des sentiments dignes de cette aristocratie où elle n'est entrée que par mésalliance. Elle a eu le courage de se séquestrer du monde à la mort de son mari et de reconstituer patiemment, à force d'économie, la fortune qu'il avait écornée, afin de la mettre aux pieds de son fils . quand le prince d* Aurec serait en âge de tenir son i-ang.

Le prince, qui n'a pas même pu décrocher son baccalauréat, est devenu ce que vous savez. Elle a déjà trois fois payé ses dettes. Mais ce qu'elle vient d'apprendre a comblé la mesure : quatre cent mille francs perdus au jeu dans une nuit, le papier timbré tombant par masse à l'hôtel des

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(rAurec, le scandale de reffondi'einent proche; elle n'y a pu tenir : son sang plébéien n'a fait qu'un tour, et la voilà qui, en costume de Mainteuon, entreprend son fils, déguisé en chevalier du moyen âge.

La scène est fort longue, très vive et toute pétillante de mots plaisants et parfois cyniques. Elle a été beaucoup applaudie le premier soir ; je m'y suis amusé, sans doute, mais elle n'a point satisfait ce goût de logique que je porte toujours au théâtre.

Qu'est-ce que doit (selon toute vraisemblance) chercher à obtenir de sa mère ce niais de prince d'Aurec? C'est qu'elle casque encore de cinq ou six cent mille, c'est qu'elle le tire de ce cruel embarras. Car à ce moment-là il n'a pas encore songé au banquier juif. On s'attend donc qu'il va flatter quelque peu les manies de sa mère afin de l'amadouer. On s'y attend d'autant mieux qu'au premier acte, comme il taquinait sa mère sur ses préjugés de noblesse féodale, un de ses amis lui a dit à l'oreille :

— Prends garde, tu as l)esoin d'elle ! Et il a répondu :

— C'est exprès ; pour me ramener à des idées meilleures et pour m'arracher de bonnes promesses, elle payera mes dettes.

De faire payer ses dettes par sa mère, c'est donc sa pensée, sa préoccupation. Eh ! bien, dans cette scène, où tous deux s'expliquent vertement, le prince dit juste tout ce qui peut être le plus désagréable à la duchesse, tout ce qui doit amener une rupture. Il la pousse à bout, sans raison ni merci, si bien qu'elle le menace d'un conseil judiciaire, et cette menace, elle la mettra à exécution dans l'entr'acte.

Je ne comprends pas cet imbécile de prince. Qu'il soit vain, sob, ridicule, à la bonne heure ! Mais quel est, en cette affaire, le secret de son inexplicable conduite ? Le voilà

bien avancé ! Il est obligé d'accepter l'offre obligeante du banquier juif, qui propose d'acheter, moyennant quatre cent mille francs, un parrain au Jockey-Club. Marché conclu. De phis, le prince serait réduit à vendre hôtel, chevaux et jusqu'à l'épée du connétable; il lui faudra aller vivre chez la duchesse, à la campagne, pourvu d'un conseil judiciaire.

A sa place, j'aurais mieux aimé, ce me semble, être moins cassant avec ma mère, et, comme disent les bonnes gens, faire des petits pains.

Au troisième acte, nous le retrouvons triste et navi'é au château de sa mère. Il s'ennuie et sa femme bâille. « Travaillez, » lui dit sa mère. Mais, que faire ? On passe en revue, dans une scène où abondent les mots de satire, qui sont tous, malheureusement, des mots d'auteur, toutes les professions où se porte l'activité des hommes de notre temps. Le prince n'est bon à rien ; il ne peut, il ne veut faire œuvre de son cerveau ni de ses dix doigts. Il est incurablement frivole. C'est la fin de l'aristocratie.

Au château, le banquier s'est fait recevoir.

Il suit son idée ; le temps est venu pour lui de toucher ses dividendes. Il pousse sa pointe près de la princesse ; il la serre de si près qu'elle se révolte, et la voilà qui monte sur ses grands chevaux, qui le traite de haut en bas... Nous sommes un peu étonnés ; quand une femme emprunte à un monsieur, qui n'est pas son parent, 200.0U0 francs d'un coup, sans parler d'autres sommes moins importantes, elle sait généralement à quoi elle s'expose et elle est mal venue à se fâcher quand on vient lui lirèsender la hedide note. Il paraît que la princesse est d'un monde où l'on croit qu'on fait trop d'honneur aux banquiers en leur demandant de l'argent et qu'ils sont trop payés du service par le plaisir de l'avoir rendu à des personnes titrées ; on ne nous avait pas

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avertis de cette particularité. C'est un tort au théâtre de ne pas prévenir le public.

J'écoute avec stupeur la princesse traiter avec cette hauteur et cette insolence l'homme à qui elle doit cent mille écus et le jeter à la porte en l'appelant sale juif, ou quelque chose d'approchant.

Le prince entre sur ces entrefaites :

— Qu'y a-t-il ?

— Il y a que monsieur, qui vous a prêté quatre cent mille francs, veut que je les paye de ma personne. Arrangez-vous avec lui.

Et elle sort.

Le banquier (c'est parmi t(jute cette canaille, le seul homme que j'estime et qui m'intéresse, ce juif) se met d'abord à la disposition du prince, mais un prince ne se bat pas avec ces espèces ! Xous avons sursauté à cette déclaration. Alors, il faut payer. Au «c Sortez ! » du prince, le banquier répond avec une fureur froide : a Je sortirai, quand je serai payé non seulement des quatre cent mille francs que vous me devez, mais des trois cent mille francs de la princesse. » Et il étale le compte sous les yeux du prince déconcerté et penaud.

La duchesse de Talais arrive comme un cleus ex machina. Elle rendra les sept cent mille ft-ancs et son fils s'engagera dans l'armée. Il ira se faire tuer.

— Comme tout le monde, observe l'incorrigible comte de Montrejeau.

— Il y a la manière ! répond le prince.

La comédie est jouée à merveille : Candé est un superbe €t mystérieux Israélite avec sa barbe noire aux reflets bleus; Mayer, chargé du prince d'Aurec, avait un rôle qui n'est en rapport ni avec sa prestance, ni avec ?on visage, ni avec sa voix ; il s'est imposé à force de ta-

lent et d'étude. C'est un des meilleurs et des plus sûrs eouiédiens de ce temps. Dieudonné est excellent à son ordinaii'e dans un personnage sarcas tique, le marquis de Chambersac, qui, dans la pièce, au lieu d'agir, dit de luimême : « Je suis gentilhomme, mais ruiné, et je vis aux dépens de ceux de ma race, faisant ponr eux des affaires, m'entremettant, » etc. Un portrait à La Bruyère ! Mais diantre ! on ne dit généralement pas ces choses-là de soimême ! Michel a beaucoup de dignité et de bonhomie dans une scène épisodique, qui a disparu de cette analyse. Elle est pourtant bien jolie; mais on ne peut pas tout dire ; l'œuvre est si dispersée !

M""^ Hading a rencontré dans la princesse d'Aurec le meilleur rôle de sa carrière. Elle y est vraiment belle, hautaine et féline tout ensemble, et portant le costume !... Oh ! c'est un ravissement ! M""' Samary a joué avec infiniment d'autorité et même de grâce le personnage de la duchesse de Talaic. Elle finira, après avoir si longtemgs lutté, par devenir une de nos bonnes comédiennes.

juin 1892.

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