‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 11 sur 47 · LE NOUVEAU JEU · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU JEU

Le Nouveau Jeu a obtenu, le premier soir, un succès étourdissant. Nous avons follement ri, et les premiers publics qui nous ont suivi se sont amusés de même. J'ignore ce qu'il adviendra de la pièce, quand le cours des représentations amènera des spectateurs venus de couches plus profondes.

En causant avec vous de la pièce, nous verrons aisément quelle sorte de plaisir nous avons goûtée et d'où viennent mes inquiétudes.

Paul Costard est un fêtard nouveau jeu. Je vous arrête là, tout de suite, mon cher Lavedan. Autrefois, dans les comédies dites bien faites, dans les comédies ancien jeu (mais l'ancien jeu était le bon, je crois), l'auteur eût commencé par nous dire au premier acte ce qu'il entendait par cette expression insolite : fêtard nouveau jeu. Il nous eût dit que cela consistait tout simplement à prendre le contrepied de toutes les idées reçues, de tous les usages, de toutes les convenances, et d'aiguiser d'une blague amusante le perpétuel paradoxe de ses pensées et de ses actes. Il eût choisi un personnage qui eût exprimé ou qui eût laissé entendre ce qu'il pensait lui-même de ces façons de parler et d'agir, qui nous eût avertis que ces fêtards nouveau jeu, une fois cette gourme jetée, redeviendraient tout uniment

de braves garçons, peut-être pas très utiles à leur pajs, mais peut-être aussi plus encroûtés que les autres dans les préjugés sociaux, si hasardeusement bousculés jadis et piétines par eux.

Et alors, ami Lavedan, nous aurions suivi avec un certain intérêt révolution que vous auriez ménagée d'acte en acte. Tous y auriez gagné que nous eussions accepté toutes les excentricités de manières et de langage des premiers actes, nous disant :

— Toi, tu seras repincé par la murale l)Ourgeoise. Xous nous serions sentis entraînés d'un point certain à

un autre à demi entrevu. Il y aurait eu mouvement et action.

Au lieu de cela, que faites-vous ? Vous rejetez les explications au dernier acte. Vous le passez, ce dernier acte, à nous dire :

— Toilà ce que j'ai ^^oulu prouver! Voilà comment les fêtards nouveau jeu se changent en badernes vieux jeu !

— Savez- vous qu'il n'est pas amusant du tout, votre dernier acte ? C'est un bouquet d'homélies que vous nous offrez en guise d'épilogue. Et nous pensons à part nous :

— Pourquoi diable nous dit-il tout cela maintenant ? Il aurait dû nous avertir au premier acte.

Voilà ce que c'est, mon cher Lavedan, que de vouloir être nouveau jeu dans la façon de construire ou plutôt de ne pas construire une pièce. Mais patience ! Vous profiterez pour vous-même un jour de la leçon que vous donnez à votre fêtard, et vous remettrez, comme lui, les bœufs devant la charrue.

Au premier acte, nous sommes dans la garçonnière de Paul Costard. Un souper froid attend. C'est Duranty, le peintre, qui arrive, flanqué de la gentille Kiquiqui, son modèle, une petite bécasse qu'il a élevée à la dignité de

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maîtresse. Paul Costard entre à son tour, revenant des Folies-Bergère, avec Bobette, une horizontale qui lui a déjà mangé 400.000 francs, mais qu'il garde parce qu'elle a du chic. Il serait ravi de passer pour entretenu par elle : c'est ça qui serait nouveau jeu. Car il est nouveau jeu en tout ! Il ne songe guère qu'à épater la galerie. Bobette lui fait une scène, parce que, aux Folies-Bergère, il a regardé une jeune fille qui était dans une loge en face, avec sa mère.

— Je parie que je l'épouse.

— Je t'en défie bien, dit Bobette.

— J'irai demain la demander en mariage. C'est ça qui sera nouveau jeu, se marier sans prendre de renseignements, à la volée !

Duranty les a laissés achevant leur querelle, quand on sonne. Qui peut sonner à cette heure ?

— Ce ne peut être que maman.

Et comme Bobette fait mine de se retirer :

— Reste, lui dit-il, maman est nouveau jeu comme moi.

Mais Bobette déclare qu'elle doit des égards reconnaissants à ]M™® Costard, qui, lorsqu'elle a été si malade, lui a envoyé douze bouteilles de vin vieax,

— Ces choses-là ne s'oublient pas.

Elle se cache et M"''' Costard entre en coup de vent; elle est en toilette de bal et a l'air très évaporée. Entre deux soirées, elle est venue embrasser son fils, qui lui annonce tranquillement qu'il va se marier et dans quelles conditions il va se marier. La dame, si nouveau jeu qu'elle soit, est un peu suffoquée.

— Et tu me demandes mon consentement ?

— Non, je te préviens. Le mariage se fera dans trois semaines. Oh! tu seras invitée.

lU QUARANTE AXS DE THEATRE

Elle s'amuse de l'aventure et s'échappe comme elle était venue, en riant, avec un grand fron-frou de robes.

Si vous avez lu le volume de Lavedan qui a paru sous ce ticre : le Nouveau Jeu, vous pouvez vous faire une idée du dialogue de ce premier acte. On a reproché à l'auteur d'avoir fait un emploi excessif de l'argot/. Mais on n'a pas pris garde que cet argot ne consiste pas uniquement à substituer au mot de la langue ordinaire un terme de la langue verte, de dire par exemple la profonde pour la poche, et la toquante pour la montre. C'est une invention perpétuelle de métaphores inattendues et plaisantes. Ainsi Bobette dit à Paul, en le raillant sur son mariage :

— Et quand lui passes-tu l'anneau dans la tringle ?

La métaphore est triviale, soit ; mais elle est si imprévue et si drôle. Eh bien! le dialogue de Lavedan abonde en trouvailles de ce genre. Il a fait pour notre argot boulevardier ce que Molière avait fait pour le langage des précieuses. Il ne l'a pas pris tel quel ; il l'a créé et surtout recréé, j'entends par là qu'il a pris des expressions nées à l'hôtel de Rambouillet (comme Lavedan en prend qui ont jailli des ateliers, des clubs, ou même de l'asphalte des boulevards) et qu'il les a poussées jusqu'au ridicule en leur ajoutant un tour de fantaisie outrancière :

— Voilà un fauteuil qui vous tend les bras, avait dit Juhe d'Argennes à l'un de ses fidèles.

— Contentez l'envie que ce fauteuil a de vous embrasser, dit Cathos à Mascarille.

— Je vais demander conseil à mon miroir, avait dit Julie d'Argennes à M. Montansier.

— Ce sera le conseiller des grâces, avait répondu le bel esprit amoureux.

Molière s'empare du mot et Cathos dit à son domestique :

— Passez-moi le conseiller des grâces.

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Ça, c'est invention chez Molière. L'invention est de même ordre chez Lavedau. Le langao^e qu'il prête à ses personnag-es n'est pas, à proprement parler, de rargot. C'est, comment dirai-je ? une sublimation de l'argot. C'est quelque chose de très nouveau, de très piquant, qui éveille à chaque instant la curiosité et fait éclater le rire. Il faut l)eaucoup, entendez bien, beaucoup d'imagination pour soutenir, durant cinq actes, la gageure de cette langue imagée, pittoresque, j'allais dire funambulesque en sa trivialité. Savez-vous l)ien que, pour un linguiste, pour un élève de rÉcole des chartes, c'est un enchantement que cette langue, et je suis sûr que, si M. Gaston Paris, qui est le plus docte des mondains ou le plus mondain des doctes, est allé entendre le Nouveau. Jeu, il en est revenu tout rêveur et charmé.

Au second acte, nous sommes chez les Labosse, dans la famille où croit cette fleur d'innocence que Paul Costard a entr'aperçue aux Folies-Bergère.

Nouveau jeu également, les Labosse. Le père, un vieux fêtard qui s'obstine à faire la noce. Il n'est pas rentré à deux heures de l'après-midi.

— Oh î que madame ne se tourmente pas, dit le vieux domestique. Monsieur ne rentre jamais, mais il rentre toujours.

La mère est une femme quelconque à ([ui l'auteur n'a pas donné de physionomie particulière. La fille est (Lavedan, par peur d'être vieux jeu, a négligé de nous en prévenir-; une aspirante fêtarde, une demi-vierge. Paul Costard tombe dans ce milieu comme un aérolithe. Il fait sa demande. Le père, qui l'a rencontré dans les endroits où l'on s'amuse, est ravi de la demande. La mère, un peu étonnée tout de même, répond :

— C'est à ma fille de voir ce qu'elle veut; causez avec elle.

On laisse les deux jeunes gens ensemble. Tous deux se confessent de leurs goûts et de leurs aspirations. La scène, même le premier soir, a paru un peu vive. C'est la faute de Lavedan qui ne nous avait pas présenté et expliqué la jeune fille. Tous deux se sont, en substance, déclaré qu'ils se laisseraient libres de faire chacun ce qui lui plairait. Ca ne traîne pas ; le mariage est conclu. La jeune fille y consent, M'"® Labosse y donne les mains, le vieux marcheur qui est dégrisé exulte. De M™^ Costard, il n'est pas plus question que si elle n'existait pas.

L'acte, quoique très plaisant, réussit moins que le premier. J'en ai indiqué les raisons : je n'y reviens pas.

Au troisième tableau, Paul, de retour à sa garçonnière, annonce à Bobette que c'est chose faite. Elle n'en veut rien croire d'abord ; mais il insiste : Au reste, il fait grandement les choses : il lui collera cent mille balles.

Les cent mille balles, mon Dieu, elle les acceptera. Mais ce n'est pas fini tout de même.

— Tu sais, lui dit-elle, je ne te donne pas huit jours pour revenir, après le petit voyage à Venise, te pendre à ma sonnette. Et je n'ouvrirai pas.

— Et tu ouvriras.

— Jamais de la vie.

Ils se disputent ; mais Bobette est bonne fille. Elle ne fera pas d'esclandre, surtout par déférence pour la mère de Paul, en souvenir des douze bouteilles. Il y a mieux. Elle se penche à l'oreille de son amant :

— Dis donc, pour notre dernier jour... ?

— C'est ça qui serait nouveau jeu! s'écrie Paul. Et le rideau tombe.

Vous peuî^ez bien qu'à l'acte suivant (retour de Venise), nous sommes chez Bobette, où Paul a repris ses habitudes. Ce garçon aime la vie de famille ; seulement, il l'aime chez

sa maîtresse. Bobette l'attend ; car il vient tous les jours. Mais, en attendant, elle cause avec Kiquiqui, que Duranty a plaquée, et qui cherche à faire son trou dans le monde galant. Elle a une admiration profonde pour Bobette, qui est une fille arrivée.

— Oh ! moi, je sais bien que je ne suis qu'une grue, dit Iliquiqui.

— Une grande ! interrompt Bobette avec dévotion. Riquiqui conte à Bobette que la jeune femme de Costard

lui fait déjà des traits avec Durantv, qui l'a quittée, elle, Kiquiqui, pour ce nouvel amour. Ah ! les hommes sont bien canailles !

Bobette se gondole. Bol)ette se tord. Comme elle n'a pas de ressentiment pour un sou, elle ne dirait rien à Paul. Mais Paul parle avec tant de désinvolture des maris trompés, il affirme avec une si parfaite bonne foi que, quant à lui, il est trop nouveau jeu pour se chagriner de cette mésaventure...

— Ah ! ce serait trop drôle, s'écrie-t-il.

— Vraiment ! ça serait si drôle que ça ! Eh bien î mon ami, sois content, ça y est.

Il reste tout étourdi du coup.

— Eh ! mais, tu ne ris pas...

— Attends que ça vienne.

Le fait est que le monsieur nouveau jeu, sous ce coup imprévu, redevient subitement vieux jeu. Ah î que ce revirement eût été plus comique, si nous l'avions espéré, si l'auteur nous l'eût laissé entrevoir ! Mais je prêche un auteur qui ne demande qu'à se laisser convertir : on l'a bien vu, la semaine dernière, à la Comédie-Française.

M. Paul Costard s'en va, comme un simple bourgeois, chez le commissaire de poHce, pour faire constater le flagrant délit.

Au tableau suivant, nous sommes dans un de ces hôtels où se louent des chambres meublées pour adultère. La scène est osée, mais délicieuse. C'est la femme qui est délibérée et tranquille : c'est l'homme qui a une frousse abominable. Il a peur d'être pincé en flagrant déht. Il a pris tant de précautions que M'"^ Costard s'en amuse et le blague. Use rassure, il lui enlève son chapeau et l'aide à se déchausser, quand on frappe trois petits coups à la porte. Il pâlit, il parlemente ; bruit de voix à l'extérieur :

: — Ouvriez, au nom de la loi !

Tons deux perdent la tête; impossible de retrouver les chaussures, qu'ils cherchent à quatre pattes. Elle veut re-mettre son chapeau : mais son corsage l'empêche de lever les bras : elle l'enlève...

— Que faites-vous là? vous êtes f olle î s'écrie Duranty. On va enfoncer la porte. Duranty l'ouvre et M"'*^^ Costard

se réfugie, les épaules nues, dans les couvertures du lit.

Le commissaire fait ses constatations. Il les fait, poli et souriant. Il est plein de déférence pour Duranty, ce grand peintre, qui a fait le portrait de son chef hiérarchique. Mais Duranty, à la première éclaircie, a filé à l'anglaise. C'est le mari qui aide galamment sa femme à réparer le désordre de sa toilette : et le rideau tombe.

Xous voilà revenus chez Bobette. C'est dix heures du matin. Bobette est tout de son long, en peignoir rose, étendue dans son grand lit. Elle a appris les événements de la veille, si bien que, quand Paul arrive, elle le laisse entrer, quoiqu'elle tombe de sommeil...

— Conte-moi donc, lui demande-t-elle. comment les choses se sont passées.

Et comme il veut arriver tout de suite à la scène du constat :

— Non, prends les choses dès le début, lui dit-elle.

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Il entame son récit, et,' à mesure qu'il relate les circonstances, elle fait sauter les couvertures, elle tape en pouffant de rire sur les oreillers :

— Non, s'écrie-t-elle, je ne donnerais pas ma matinée pour dix mille francs, continue, continue...

Paul poursuit et voilà que son récit le mène jusqu'à la scène dont nous avons été témoins à l'acte précédent. Et je me disais tout bas :

— Comment Lavedan va-t-il faire pour interrompre sa narration. Car, enfin, il ne peut pas nous conter ce que nous venons de voir.

x4.ttendez ! il y a là un revirement qui a été la joie de la soirée.

Yoilà que, tout à coup, à la porte de la chambre à coucher frappent trois : toc, toc, toc.

— Qui est-ce qui peut venir à cette heure ? demande Bobette.

Oh ! le pubHc n'a pas hésité, lui. Une demi-seconde d'incertitude peut-être, et soudain un universel éclat de rire. C'était la revanche de M™'' Costard qui venait, à son tour, prendre son mari en flagrant délit ; c'était le commissaire qui frappait à la porte.

Eh I bien, ami Lavedan, crierez-vous toujours contre le vieux jeu au théâtre ! Ça, c'est le vieux jeu ; c'est le revirement des vaudevillistes. Et quel succès ! quel rire ! quels battements de main. Les deux scènes s'opposent l'une à l'autre et se font contre-partie de la façon la plus comique.

A l'acte précédent, nous avions vu les deux amants tout déconcertés, effarés d'abord et penauds ensuite. Ici, ils sont à leur aise. Paul reconnaît le commissaire qui lui a, la veille, prêté son ministère :

— Tiens! c'est vous ? lui dit-il d'un ton de bonne humeur.

Quant à Bobette, elle cabriole sous les couYertures. Jamais on ne vit constat si gai. Cette aventure ne peut que lui faire une réclame et lui permettre de hausser ses prix.

Je TOUS ai dit que le dernier acte est insignifiant et ennuyeux. Il se passe dans le cabinet du juge d'instruction, qui interroge les délinquants l'un après l'autre, leur adresse de paternelles remontrances, jusqu'à ce qu'il arrive à la terrible Bobette, qui dérange et chiffonne quelque peu sa gravité de magistrat. C'est elle qui lui fait la théorie du nouveau jeu et qui lui prédit que Paul deviendra un bourgeois racorni, et qu'elle finira dans un château de province, où elle rendra le pain bénit et jouera avec le curé un cent de piquet.

Le Nouveau Jeu est admirablement joué aux Variétés. Le rôle de Bobette semble avoir été taillé sur .la mesure de M"''' Jeanne Granier. Elle y est admirablement bonne enfant et perverse, digne et gamine ; la diction chez elle est d'une netteté et d'une justesse extraordinaires. Nulle part on ne sent Teffort : c'est la nature prise sur le fait.

Enfin, Brasseur a mis la main sur un rôle où il lui est loisible de prouver qu'il n'est pas seulem-ent un pitre de beaucoup de fantaisie, qu'il a des qualités de comédien. Il a été d'un naturel exquis et d'une verve étonnante dans le rôle du jeune homme nouveau jeu ; il a laissé avec beaucoup d'art sentir que ses ce ohé ! ohé î » n'étaient que de surface, que le bourgeois sommeillait sous le masque. Je ne lui ferai qu'une observation : il parle souvent trop vite, et l'on perd une partie de ses répliques.

Dieudonné est d'une vérité très amus-ante dans ce vieux marcheur de père Labosse. Cette vérité a paru excessive à quelques-uns. Je ne suis pas de cet avis. L'outrance ne me déplaît pas dans cette comédie qui serait répugnante si elle n'était vivement poussée à la fantaisie vaudevillesque.

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Voilà deux succès qu'en quinze jours M. Lavedun obtient sur deux scènes. Il me rappelle Jean-Baptiste Rousseau qui passait du psaume à Tépigramme. L'Académie ne sera pas embarrassée de ses choix, quand le temps viendra de renouveler son personnel.

U février 1898.

MAURICE DONNAT

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