AMANTS
Le succès du premier soir a été éclatant ; c'est un succès de bon aloi, car les deux premiers actes sont délicieux, et il y a encore bien de l'esprit dans les deux derniers, quoique nous ne les ayons pas applaudis sans réserve.
Le rideau se lève sur une matinée pour enfants dans un salon. La représentation qu'a donnée le guignol vient de finir : mères et institutrices emmènent les bambins dans la salle voisine pour un goûter qui les attend. Tous ces enfants sont joliment attifés; les mères ont un gentil petit air de jeunes mamans ravies ; les institutrices sont Anglaises ; les domestiques circulent, enlevant le guignol ; ils sont parfaitement corrects. Dans quel monde sommesnous ? Dans le meilleur sans doute et le plus aristocratique, d'une bourgeoisie cossue tout au moins? Pas du tout; M. Maurice Donnay nous oifre un échantillon du demimonde, mais d'un demi-monde qui n'est déjà plus celui de Dumas.
C'est un demi-monde où toutes les femmes sont — com-
ment dirai- je cela ? — des maîtresses légitimes. Elles ont toutes une liaison, mais une liaison solide, durable, que la Tenue d'un enfant et quelquefois de deux ou trois a cimentée. Ces amants sont, à vrai dire, des maris, et ils en possèdent tous les privilèges, dont le premier est de subvenir honnêtement aux besoins du ménage, dont le second est d'être trompés. Ces dames vivent avec une régularité exemplaire dans l'irrégularité. Elles ne souhaitent pas, comme la baronne d'Ange, le mariage qui les tirerait de leur milieu. Qu'y gagneraient-elles ? La considération ? Elles savent bien que le monde où elles entreraient ne manquerait pas de les tenir à distance. Elles ont toutes la considération dont elles sentent le besoin, puisqu'elles en ont les unes pour les autres et que leurs amants sont pleins d'égards pour elles. Tout se passe avec une merveilleuse décence, dans ces faux ménages, qui sont moins bruyants, moins tumultueux que les vrais, plus heureux souvent. On n'y fait point la fête, cela est vieux jeu, et, si l'on y donne une fête, c'est une fête d'enfants, comme celle que nous avons sous les yeux. Car toutes ces dames ont des enfants, dont elles sont fières.
Ai-je besoin d'ajouter que c'est là un monde d'exception ? Mais il est permis aux auteurs dramatiques de nous peindre des mondes exceptionnels, à cette seule condition qu'ils les marquent de leurs traits distinctifs, qu'ils nous les montrent vivants, qu'ils sachent nous les rendre à la fois vraisemblables et intéressants.
Claudine Rozay est, depuis longtemps, la maîtresse du comte de Puyseux. Elle était actrice, mais elle n'avait pas le feu sacré ; elle s'est fatiguée de cette vie hasardeuse, et elle a renoncé aux cascades, le jour uù elle a rencontré M. de Puyseux. M. de Puyseux est un gentiUiomme fort riche, qui se porte beau encore malgré ses soixante ans ; il
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est distingué de manières efc il a de Tesprit. Au reste, ils en ont tous dans la pièce de M. Donnay ; ils ont tous — est-ce une qualité ou un défaut ? — celui de M. Donnay. M. de Pujseux s'est attaché à Tex-comédienne, qui est une brave fille. Il s'est fait chez elle un autre ménage, où il est plus à son aise que dans le sien. On y mange mieux, et il tient à la table; on y voit de plus aimables visages, et puis... et puis... il n'y voit pas les amants de sa femme. Il est le mari le plus trompé de France ; il le sait ; il n'en tire point vanité, mais il en prend son parti avec une philosophie douce.
— Il parait, dit-il à Claudine, que j'étais né pour être cocu.
Il énumère les maîtresses qu'il a eues, et les raisons qu'il avait d'être aimé d'elles ; toutes l'ont trompé l'une après l'autre ; sa femme plus que toutes les autres, et, à chaque expérience par laquelle il a passé, revient le mot qui la termine, et dont la répétition est d'un comique in-ésistible.
Et il en sera toujours ainsi ! Claudine esquisse nn geste d'aimable révolte.
— Oh ! je ne parle pas pour vous. Je sais que vous observerez toujours les bienséances et me garderez du ridicule.
Le fait est qu'il n'a pas encore été trompé ; car Claudine a le goût de la vie régulière : le soin de sa maison et l'éducation de sa fillette suffisent à remplir sa vie. Elle n'a pas, pour le moment, d'autre idéal que cet honnête et quasi légitime pot-au-feu. Mais l'instinct du comte ne l'a pas trompé. Il va emplir, une fois de plus, l'horoscope de sa destinée.
A travers les papotages de ces dames qui causent de leurs enfants, de leurs liaisons, de leurs ménages, des potins du jour, tout comme dans le vrai monde, on annonce à la maîtresse de la maison M. Geors'es Yetheuil.
Ce Georges Yetheuil est un Parisien parisiennant, très correct d'allures et de langage, Liais d'un esprit incisif, pratiquant avec un art infini la blague à froid, al)ondant de paradoxes singuliers, qu'il ne développe pas en longues tirades, mais qu'il frappe en un mot tout neuf et qui reluit. C'est un homme à femmes, il a été beaucoup aimé et il ne s'en targue pas. Il n'a aucune fatuité. La cour qu'il fait est discrète, insinuante, enveloppante. Claudine avait souvent entendu parler de lui ; elle l'avait rencontré par-ci par-là dans les endroits où l'on se retrouve, mais ils ne s'étaient point accrochés. Elle avait une grande curiosité de le mieux connaître. Elle est enchantée qu'il vienne lui faire visite.
La scène est une merveille. Georges ne dit pas une seule fois à Claudine qu'il l'aime ou qu'il a envie d'elle ; il ne lui fait pas, ce qu'on appelle en style de théâtre, une déclaration ; et de même Claudine ne laisse pas une seule fois entendre qu'elle ne demanderait pas mieux que d'être à lui; c'est une suite de badinages mondains, d'où se dégage, pour l'un comme pour l'autre, cette idée confuse encore et non exprimée qu'ils se plaisent, et le public qui l'écoute se dit, à voir toute cette escrime préliminaire, où les fleurets voltigent et se froissent avec de si jolis bruissements :
— Yoilà des gens qui, dans huit jours, seront amant et maîtresse.
Claudine présente Georges Yetheuil au comte, qui reconnaît tout de suite en lui un Parisien et un clubman. La causerie reprend, légère, animée, spirituelle. On touche à la politique ; le comte est, par tradition de famille, royaliste, mais sans intransigeance.
— Et vous ? demande-t-il à Georges.
— Moi, je serais plutôt anarchiste.
— Alors, nous pouvons nous entendre, réplique le comte.
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Georges prend congé ; le comte le trouve charmant, en fait compliment à Claudine et se retire à son tour. Il n'est pas plutôt sorti qu'une lettre arrive signée de Georges : Claudine lui avait parlé de la représentation du soir à l'Opéra, où elle aurait voulu assister. Il lui envoie deux places, lui demandant la permission de l'y conduire.
— Il va tout de niôniL' un peu vite, dit-elle en souriant. Et le rideau tombe.
Il est, comme on dit, fait avec rien, ce premier acte. C'est un charme, c'est un éblouissement. Les mots tombent dru comme grêle, l'un n'attendant pas l'autre; et ce qui est délicieux, c'est que ce ne sont pas des mots d'auteur, des mots plaqués ; non, tous servent à nous faire mieux connaître et le monde où M. Maurice Donnay nous introduit et les personnages qu'il met en scène.
Quelques mois se sont écoulés entre le premier et le second actes.
Nous sommes dans la chambre à coucher de Claudine. Au fond, un grand lit, et, près de ce lit, un berceau, où dort l'enfant qui est souffrant et que l'on a transporté dans la chambre de sa mère, une Ijonne mère. Il est minuit passé, et M. de Puyseux s'attarde à causer avec sa maîtresse, chez qui il a dîné et fort bien dîné, en bonne et nombreuse compagnie ; Georges Yetheuil était naturellement de la fête. Claudine, qui se dit fatiguée, sonne sa camériste, pour l'aider à sa toilette de nuit.
— Permettez-moi, lui dit galamment le comte, de vous servir de femme de chambre.
Elle le laisse faire ; mais il est maladroit, et on la sent impatiente, nerveuse. Les épaules nues de sa maîtresse l'ont émoustillé ; il veut prolonger sa visite ; elle a toutes les peines du monde à se dégager, en badinant avec grâce, de cette obsession, à le mettre à la porte, par un temps de
chien, car la neige fait rage au dehors. Ce pauvre comte, je le plains. Il n'en a pas pour son argent.
Le voilà sorti ; Claudine fait un signal à la fenêtre, puis court à la porte dérobée. C'est Georges qui entre, la tête enfoncée dans son collet rabattu ; il est gelé et d'assez maussade humeur. Claudine, elle, est gaie comme pinson. Elle le fait chauffer, s'empresse autour de lui et le met sur la sellette.
— Qu'avez-vous fait, monsieur, de votre journée ?
Elle l'interroge comme un juge d'instruction. 11 faut qu'il rende compte de ses moindres propos à ce dîner ; qu'il explique un geste, un sourire surpris. Elle est jalouse, et très jalouse, si jalouse que Georges en est quelque peu agacé, et nous commençons, nous, à nous dire tout bas :
— Oh î ça n'ira pas loin, cette liaison. Cette Claudine est trop exigeante; elle va fatiguer le Parisien.
Mais tous deux s'avouent qu'à ce dîner ils étaient si occupés l'un de l'autre qu'ils n'ont pas mangé : ils meurent de faim. Claudine va elle-même en catimini chercher des restes ; elle ne trouve pas grand'chose, il n'y a plus de pain. Ils se mettent à table tout de même, c'est une dînette d'étudiants.
— Ah: qu'on s'amuse chez ces étudiants! dit Claudine, tendant son verre avec un petit air de parodie blagueuse.
Le souper fini, Georges montre du coin de l'œil le lit qui les invite an fond de l'alcôve. Mais non. elle ne veut pas ; ce soir...
— Ah ! je sais bien pourquoi I s'écrie Georges, pensant à l'heure tardive où le marquis s'est retiré.
— Prenez garde ! vous allez réveiller la petite.
Et tous deux, baissant la voix, se disputent jusqu'à ce que, s'oubliant à nouveau, ils reprennent leur ton naturel. Ce détail n'est-il pas bien significatif ? Ainsi, ces deux
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scènes^ qui se font pendant l'une à l'autre, et qui sont si osées, se sont passées près du berceau de l'enfunt ! Est-il possible de marquer d'un trait plus caractéristique ce mélange extraordinaire d'immoralité réelle et de goût de régularité, qui distingue cette nouvelle forme de l'antique demi-monde ?
Georges finit par céder ; et, comme quatre heures sonnent :
— Si l'on savait pourtant, lui dit-il moitié boudeur, moitié riant, que nous sommes restés ensemble jusqu'à quatre heures du matin, et que je m'en vais comme cela !...
Claudine rit à belles dents, le reconduit jusqu'à la porte, et, au moment où elle va se coucher, enchantée de sa soirée, le rideau tombe.
Le premier acte avait paru charmant, le second est exquis. Xe vous offusquez pas trop de certaines audaces de situation que le récit est obligé de préciser; elles s'atténuent à la scène par la désinvolture ironique du langage, parla gi'âce du détail, qui garde toujours une certaine mesure de réserve. Ne me dites pas non plus que l'action ne marche guère. Qu'importe, si l'auteur remplit exactement le programme qu'il s'est proposé, s'il nous renseigne sur les habitudes et les mœurs de ce monde qu'il connaît de façon particulière, sur le caractère des personnages qui le composent ? Est-ce que (sans comparaison, d'ailleurs) il y a de l'action dans le Misanilirope qui n'est qu'une peinture de milieu et une étude de types ?
C'est au troisième acte que nous allons voir s'éveiller nos scrupules.
Xous sommes chez Georges Vetheuil, et, dès les premiers mots, nous apprenons qu'il y a brouille entre Claudine et lui, et qu'il ne Ta pas revue depuis quelques jours. Une amie de Claudine, la confidente de ses amours, Henriette
Jamine, vient lui demander des explications et lui conte le chagrin de Claudine.
— Que Toulez-vous? dit en substance Georges Vetheuil, elle m'assomme avec ses jalousies ; elle me fait des scènes tout le temps ; je ne suis plus à moi, je n'ai plus un moment de libre.
Ah ! comme nous le comprenons, nous rappelant l'interrogatoire du second acte. Henriette intercède pour son amie. Elle conte, à ce propos, l'histoire de ses démêlés à elle-même avec son amant. Un 'jour, elle était furieuse contre lui; il était tout nu dans son tub ; elle lui a flanqué un coup de cravache à travers la figure.
— Et qu'est-ce qu'il a dit ? demande Georges.
— Il est devenu tout blanc, blanc comme ça, et, allongeant le bras, il m'a dit : « F... le camp ! )) Ce que j'ai détalé!...
Elle se retire, sans avoir rien obtenu, car Georges veut s'en aller passer quelques jours à la campagne, pour se ressaisir et voir clair dans son cœur. La vérité est, ou du moins c'est ce qu'il nous semble, quïl veut se tirer les pattes et ménager sa rupture.
Il n'y a pas deux minutes qu'Henriette est partie que Claudine entre. Elle attendait en bas le résultat de l'entrevue. Quand elle l'a connu, elle n'a pu se tenir de monter.
Jusque-là, tout va bien. Les personnages sont restés conséquents avec eux-mêmes. Mais voici qui nous déconcerte et qui nous démonte. Vous ne devineriez jamais ce que dit Georges à Claudine :
— Je suis jaloux du comte ; je ne puis me faire à l'idée que vous lui apparteniez comme à moi. Si vous voulez que je reste votre amant, quittez-le, et soyez toute mienne et pour toujours.
Xous tombons de notre haut. Quoi ! ce Parisien ! ce scep-
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tique ! cet ironique Don Juan qui a tant vu de liaisons et de ruptures, qui ne doit redouter qu'une chose au monde : la chaîne d'un amour irrét^-ulier ! c'est lui qui parle comme un sentimental échappé de coilèo;e I
J'ai à côté de moi notre confrère Catulle Mendès, qui me dit:
— C'est un lapin qu'il lui pose ! Tous les deux jouent vis-à-vis l'un de l'autre la comédie de la grande passion. Peut-être se laissent-ils prendre à leurs rôles ! Au fond, ils ne sont pas sincères...
Cela est possible ; mais M. ^laurice Donnay a eu, dans ce cas, le grave tort de ne pas m'avertir. Je n'aime pas, moi, public, à être dupe, et ces complications, où je n'entre pas, m'étonnent et m'ennuient.
Ce qu'il y a de pis, c'est que je crois et reste convaincu que Catulle Mendès se trompe. Georges, quand il parle de la sorte, a l'air d'être de très bonne foi. Il semble animé d'une passion véritable. Et l'écart entre ce que nous promettaient les deux premiers actes et ce que nous apporte le troisième est tel que nous restons comme effarés et perplexes. Ce n'est plus notre Georges Yetheuil de tout à l'heure.
Je veux bien qu'entre le second et le troisième actes il se soit opéré un grand changement en lui. Car l'amour explique et justifie tout. Mais encore 'faudrait-il qu'on nous rendît compte des circonstances qui ont amené ce changement. Il y a là une solution de continuité qui m'inquiète. Je me rappelle le vieil adage latin : Xatura nonfacitsaltus, La nature ne marche que par progressions insensibles. L'art doit, en cela , imiter la nature.
Aux emportements farouches de ce Georges, qui s'est tout à coup lâché dans le romantisme d'Antony, Claudine oppose des raisons de bon sens : elle ne peut pas, comme
cela, de but en blanc, quitter une position assurée, causer un chagrin mortel à un homme qui a toujours été pour elle lx)n et préyenant, de qui elle a une fille : cette fille, elle doit songer à son arenir. Est-ce que c'est Georges qui s'en chargera ?
Cette argumentation tombe comme une goutte d'eau froide sur la soupe au lait de Georges. Sa valise était déjà prête, car il a chez lui une valise toujours bouclée, qu'il appelle la valise des ruptures. Il faut qu'elle serve à quelque chose. Claudine a obtenu de son protecteur un congé d'un mois. On ira ensemble le passer en Italie, et c'est ainsi que se raccommode cet amour déjà cruellement fêlé.
Xous voilà au quatrième acte. Xous sommes à Pallanza, sur une ten-asse d'où Ton aperçoit, par une belle nuit scintillante d'étoiles, le lac de Côme qui les reflète dans ses eaux. C'est là que les deux amants sont venus passer leur mois de vacances. Le dernier jour en est arrivé, et, dans une heure, Georges, qui a obtenu du gouvernement une mission pour visiter les pays les plus extravagants, va quitter sa maîtresse et partir pour deux ou trois années, disons mieux, pour toujours.
A l'acte précédent, nous avons eu une forte déception en voyant ce blagueur de Georges proposer à Claudine de l'enlever et de la garder à son compte; nous allons recevoir encore un nouveau coup.
C'est Claudine, cette fois, qui, éperdue, désolée, se jette dans les bras de son Georges et lui dit :
— Prends-moi; allons-nous-en: j'abandonnerai, pour vivre avec toi seul, et le comte, et ma position, et ma fille.
— Comédie î me souffle Mendès à l'oreille.
Soit, mais j'en reviens à ce que je disais tout à l'heure. Ces gens-là ne sont pas assez simples pour nous. Je ne puis admettre qu'on joue ainsi à cache-cache avec ma bonne
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loi. Quand un personnage sur la scène pleure, se tord les l)ras, se désespère et se pâme, j'y crois, à moins d'avertissement contraire qui me mette en garde, et je pleure avec lui. Cet avertissement, ^I. Maurice Donnaj a oublié de me le donner, si tant est que ce fût son idée de nous montrer ces Parisiens jouant la comédie de l'amour.
Et, si c'était son idéa, je me demande :
— A quoi bon et où cela nous mène-t-il ?
Il est vrai que, si ses deux amants sont sincères, je puis me poser la même question, sans pouvoir la résoudre davantage. Où allons-nous ? Je ne me le demandais pas durant les deux premiers actes, parce qu'on me présentait un tableau très curieux de mœurs exotiques. Mais ici nous n'avons plus que deux personnages en scène, et je ne puis me rendre compte logiquement des sentiments qui les animent et des mobiles qui les poussent.
Tous ne sauriez croire combien cette incertitude me gêne. On entend au loin le bruit des grelots de la chaise de poste qui vient chercher Cxeorges. Ce bruit de grelots qui est d'abord à peine perceptible et qui grossit progressivement jusqu'à ce qu'il s'arrête sur la terrasse, a fait pâmer d'enthousiasme les amateurs des mises en scène réalistes. Je réserve mon admiration pour d'autres mérites, sans méconnaître celui d'une phrase de grelots filée avec adresse.
Claudine Rozaj tombe dans les bras de son Georges et s'y attache désespérément. Il les dénoue et se sauve.
Il faut à ce drame un épilogue et une morale.
Le dernier tableau nous représente une grande fête donnée par Henriette Jamine dans le décor du premier acte. Car elle a acheté la maison de Claudine, qui va se marier avec le comte devenu veuf, et qui assiste à cette crémaillère avant de partir définitivement pour être châtelaine en province, où elle édifiera par sa piété les hobereaux du voisi-
nage. On soupe par petites tables ; dans le fond, des tziganes jouent des czardas et des valses. Cette musique tient lieu de conversation, et c'est dommage.
Georges, qui est de retour de ses longs voyages, a été invité. Il arrive ; il se retrouve avec Claudine.
Tous deux philosophent avec une paisible indifférence sur leur cas :
— Vous rappelez- vous?... dit l'un.
— Vous rappelez- vous ?... répond l'autre.
Comme tout cela est loin I II y a, dans leur sourire, une petite pointe de mélancolie douce. Elle lui fait part de son mariage avec le comte, et lui, il lui annonce qu'il va épouser la sœur d'uu de ceux qui furent ses camarades dans le voyage d'exploration qu'il vient d'achever. Ils seront peutêtre très heureux. Qu'est-ce donc que le bonheur ?
Et, au moment où Georges va en exposer la théorie à Claudine, la farandole des invités traverse le théâtre ; tous deux se joignent à la bande qui tournoie et le rideau tombe.
On a pu voir, par cette analyse, quelles sont, à notre avis, les qualités et les défauts dé TomTage. Ce qu'elle ne met pas en relief, c'est l'esprit de ce dialogue ; c'est un délicieux extrait de parisianisme. Il y a là dedans du Meilhac, du Lavedan et du Gyp, ou plutôt c'est du Maurice Donnay, car l'auteur de Lysistrata, de Maison de famille Qt de CoînpUces a sa manière bien à lui. Et ce qui me charme, c'est que cet esprit passe souvent la rampe; c'est que j'y sens la main d'un homme qui deviendra un auteur comique le jour où il voudra bien admettre qu'une œuvre de théâtre, comme toutes les œ^uvres d'art quelles qu'elles soient, depuis que le monde est monde, doit avoir un commencement, un milieu et une fin, et que ce commencement, ce milieu et cette fin doivent tourner autour d'un point unique. Ce jourlà, nous aurons conquis un maître écrivain dramatique.
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La pièce, outre qu'elle a été mise eu scène avec un soin très curieux, très intelliti-ent et très artistique, a été merveilleusement jouée.
C'est M"'^ Jeanne Granier qui jouait Claudine Rozay. Elle m'a étonné ; je la savais spirituellement gamine et capable, dans l'opérette, d'enlever son public, avec qui elle causait et riait, lui faisant de l'œil. Aucun de nous ne se doutait qu'elle fût comédienne. Avais-je si tort, lorsque, autrefois, faisant campagne contre l'opérette qui avait tout envahi, je soutenais qu'elle nous dévorerait deux ou trois générations d'acteurs et d'actrices ? En voici une qui, si l'opérette eût duré, n'aurait jamais eu l'occasion de révéler, ni à elle-même ni à nous, son talent de diseuse et d'artiste. Elle a joué avec une étonnante sûreté et une finesse singulière, elle a dit avec une rare variété de nuances ce rôle complexe et difficile, où il suffirait d'une feusse note ou d'un trait un peu chargé pour déconcerter le spectateur. Elle a même, au quatrième acte, pleuré des larmes si vraies et poussé des sanglots si touchants qu'elle a rendu inadmissible l'hypothèse de Catulle Mendès.
Guitry a été parfait de tenue et de diction dans le rôle du Parisien Georges Yetheuil, et Louis Delaunay, le fils de l'ex-sociétaire de la Comédie-Française, a donné une grande tournure au comte de Puyseux.
11 novembre 1880.