LA DOULOUREUSE
Le Vaudeville nous a donné la Louloureuse , comédie en quatre actes de M. Maurice Donnavy. Le succès a été éclatant ; je crois bien que nous tenons un auteur dramatique. Mais procédons par ordre.
Je n'aime qu'à demi le premier acte. Il nous représente une grande fête chez M. Ardan, un de ces financiers véreux, dont le luxe éblouit le Paris des rastaquouères , mais que guette le président de la sixième chambre. L'auteur nous y présente, pêle-mêle, une foule d'hommes et de femmes, dont le drame n'aura pas besoin plus tard ; ce sont des bouts de dialogue, qui se croisent, sans apporter rien de bien net à Lesprit. On ne sait à qui de ces personnages attacher son attention ; on ne sait ce qu'il faut retenir de ces conversations sans cesse nouées, dénouées, renouées. Et puis, tous ces gens-là ont trop d'esprit ! On dirait qu'ils sont venus à cette soirée les poches bourrées de mots de la fin : il y en a de charmants, il y en a qui sont gras ; quelques-uns frappés du jour reluisent comme un louis d'or neuf; d'autres sont usés comme de vieux sous. Mais, surtout, il y en a trop. Cette poussière de diamants, soufflée au hasard sur l'œuvre, empêche d'en saisir le dessin. L'auteur s'excuse en alléguant qu'il veut ainsi peindre le tohu-bohu et le débraillé de ce monde de la finance. Je crains d'abord
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qu'il ne nous en donne une idée (jui, par son exagération, devient fausse; si ce monde était tel qu'il nous le dépeint, ce serait tout à la fois une caverne de brigands et un mauvais lieu. Mais cette peinture était-elle utile? Est-ce que c'est dans ce monde que l'aventure, qui est le fond de la pièce, va se passer ? Est-ce que le souvenir de ce monde pèsera sur le développement et sur la conclusion du drame ? Je crois plutôt que M. Maurice Donnay obéit à une des nécessités les plus fâcheuses du théâtre contemporain : il faut, à présent, un acte où le couturier puisse faire une large exhibition de toilettes et lancer les modes de la saison. Chaque robe coûte quinze ou dix-huit cents francs, et comme les femmes qui étudient leur art ne tiennent pas à jouer à si gros prix les mannequins, voilà comme nous n'avons plus d'actrices; dans chaque théâtre une étoile, et puis plus rien, moins que rien : des figurantes de soirée ou de bal.
Dans ce frou-frou d'entretiens, je distin,u-ue un joli coin de scène. La maîtresse de la maison, Hélène Ardan, a trouvé moyen de se dérober un moment à ses invités, et ce moment elle le donne à Philippe Lambert, un sculpteur de talent, dont elle est la maîtresse. Ils causent ensemble à demi-voix et remontent vers la fenêtre, qu'ils ouvrent pour respirer l'air du matin. Car le jour commence à poindre et la fête tire à sa fin. Ils voient le Paris des travailleurs qui s'éveille ; des ouvriers passent et regardent sans doute avec envie ces fenêtres éclairées. On s'amuse là-haut ! une idée sérieuse et mélancolique troue la cervelle de ces deux évaporés. Cela est délicieux.
Une amie d'Hélène, M™"^ Gotte des Trembles, arrive effarée :
— Ton mari te demande, lui dit-elle, il s'est retiré dans sa chambre ; il est souffrant.
Ce n'est pas cela du tout. Un commissaire est venu à petit bruit l'arrêter, et le boursier s'est brûlé la cervelle. La nouvelle s'en répand dans les salons, comme on allait se mettre à table pour souper. M. Maurice Donnay a voulu que ses soupeurs et ses soupeuses ne tinssent pas compte de ce léger incident :
— Ah bah! dit l'une d'elles. Nous sommes censés ne pas le savoir : j'ai faim ; mangeons.
Et ils mangent. Cela est peut-être excessif.
Ce premier acte avait laissé le public indécis. On le trouvait éparpillé ; on avait été inquiet de l'outrance dans le langage, de l'exagération dans la peinture des mauvaises mœurs. On admirait le pétillement d'esprit du dialogue, tout en faisant des réserves. On attendait.
Au second acte, nous sommes à la campagne, chez M'"^ Grotte des Trembles, l'intime amie d'Hélène et la confidente de ses amours avec son beau sculpteur Philippe Lambert. Gotte a invité Philippe à venir passer chez elle un mois de villégiature. Hélène fait tous les jours visite à son amie, chez qui elle retrouve Philippe. Elle est en grand deuil ; car il n'y a que cinq mois qu'Ardan est mort. Elle attend, pour se marier, le délai réglementaire ; Gotte les regarde s'aimer et soupire. C'est une peste que cette Gotte. A voir Philippe et Hélène se prodiguer des tendresses, son sang s'est allumé, et, dans son âme de caillette envieuse, il a poussé un désir mauvais de prendre à sa meilleure amie l'homme qu'elle adore et dont elle est adorée.
Oh ! que la scène était risquée et scabreuse ! mais comme elle a été faite de main de maître ! C'est le soir ; Hélène vient de prendre congé : M. des Trembles est remonté dans sa chambre; Gotte et Philippe sont restés seuls au jardin. Dans la conversation qui a précédé (et qui, par malheur, a tourné quelque peu à la conférence), il n'avait guère été
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(liiestion que d'amour ; on avait parlé des droits imprescriptibles de la femme à aimer qui lui plaisait et à lui prouver qu'elle l'aimait. C'est à la suite de cet entretien qu'ils sont là, enveloppés d'ombre, sous un beau ciel étoile, tandis que montent du jardin les sentenrs de la nuit. Crotte tourne autour de Philippe. Elle est énervée :
— Venez donc là, près de moi... Que vous êtes insupportable î
Philippe résiste ; il est grave et incjuiet, elle est agitée et pressante. Il faudrait un rien pour que la scène fût intolérable. Elle est conduite de main de maître, avec une finesse, avec une délicatesse de touche incomparables. Philippe, quand le rideau baisse, a laissé son manteau aux mains de M'"^ Putiphar. Mais on pressent qu'elle le lui rapportera et qu'il le prendra.
Au troisième acte, en effet, nous sommes chez lui, dans un petit salon attenant à son atelier. Il a l'air fort ennuyéf quand Gotte entre, familièrement, en femme qui est chez elle. Phihppe, qui s'en veut de lui avoir donné des droits en trahissant Hélène, la reçoit fort mal ; elle se rebiffe, et, comme après une scène fort vive, il la met presque à la porte :
— Mais je vaux autant qu'elle, s'écrie-t-elle furieuse, mieux qu'elle ! Car moi, je n'ai eu qu'un amant , et c'est vous. Et, avant vous, elle a eu un autre amant, et son fils, ce fils que vous aimiez tant, le croyant de son mari, c'est le fils de l'adultère...
Hélène entre là-dessus, et leur trouve à tous deux un air singulier. Gotte trouve tout de suite, pour expliquer sa présence, une de ces raisons que les femmes ont toujours toutes prêtes ; elle embrasse Hélène, car elle n'est pas rosse à demi, et lui dit adieu. Hélène va à Philippe qui reste morne, tête baissée...
— Qu'est-ce que tu as?
Ici, commence une maîtresse scène, une des plus belles du théâtre contemporain. Yoilà enfin du théâtre, du vrai théâtre et da meilleur ! Elle est toute pleine des sentiments les plus violents, et elle est construite avec une solidité merveilleuse. Le dessin en est visible et net. C'est Philippe qui, enragé de jalousie et de colère, lance les premières imprécations contre sa maîtresse, la force à l'aveu, la tient désolée et gémissante sous ses reproches.
— Tu as eu un amant ! pourquoi ne me Favais-tu pas dit?
Et elle, pleurant, s'excuse, s'humilie : elle n'a pas osé. La scène continue ainsi, montant d'un flot qui gronde et s'exaspère, jusqu'au moment où Philippe lâche le dernier coup :
— Et cet enftmt ? Il est de lui ? je le sais.
» Hélène commence par être atterrée de la révélation ; puis, tout à coup :
— Tu le sais ; qui te l'a dit ? C'est Gotte I il n'y avait qu'elle qui possédât ce secret, et comment et pourquoi te l'a-t-elle dit ?...
Et frémissante, elle se retourne contre Philippe :
— Ah I misérable î lui crie-t-elle.
Est-ce assez trouvé, est-ce assez beau comme revirement ? Et voyez comme il partage en deux cette admirable scène I Et comme elle est sobre dans ses emportements ! Pas un mot qui ne soit juste, vrai, douloureux, terriljle.
Philippe, vaincu, se jette aux genoux de sa maîtresse !
— Pardonne-moi ! pardonne-moi !
— Je ne veux pas... Qu'est-ce que nous allons faire maintenant ?
— Je l'ignore !
Et ils pleurent.
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La scène se termine d'une façon imprévue eb charmante.
— Quelle heure est-il ? demande Hélène rappelée aux devoirs de la vie ordinaire.
— Sept heures.
— Et il faut que je dîne en ville I J'aurai un joli visage ce soir.
Et elle se met de la poudre de riz, et, d'un geste las, elle revêt sa pelisse, et Philippe, machinalement, l'aide dans ces soins, dont le monde donne l'hal^itude.
Cela est exquis.
Le dernier acte ne dure que quelques minutes.
Philippe est allé faire une retraite dans une villa de la Côte d'Azur. Trois mois après, Hélène vient l'y voir, rassérénée et presque gaie. Elle tente, pour s'assurer du cœur de son amant, une épreuve que l'on croirait empruntée au répertoire de Scribe, et tous deux, à jamais réunis, tombent dans les bras l'un de l'autre.
Et la Douloureuse ? Pourquoi ce titre?
La douloureuse, c'est l'addition qu'il faut qu'on paye au restaurant. Eh ! bien, dans la vie, il faut de même qu'on paye toutes les fautes que l'on a commises, tous les plaisirs ilHcites que l'on a goûtés. Ils ont payé, ils seront heureux.
15 février 1897.
GEORGES GOURTELINE
BOUBOUROCHE
Le Boubouroche de M. Georges Courfceline a bénéficié du désir que l'on avait de se détendre les nerfs et de s'étirer l'esprit. J'ai rarement vu succès pareil à celui de ce léger vaudeville.
J'imagine que vous connaissez tous Georges Courteline. C'est un écrivain foncièrement gai. Il continue la tradition des Pigault-Lebrun, des Paul de Kock et des Chavette, en la rajeunissant par le choix des sujets et par un goût de vérité dont ses prédécesseurs ne faisaient pas profession. Je ne sais rien de plus plaisant que les Gaietés de V Escadron et le Train de huit lumres quarante-sept, deux volumes que j'ai lus peut-être dix fois, et que je n'ai jamais lus sans être secoué de larges accès de fou rire.
Boubouroche vaut surtout par ce don inestimable de la gaieté. C'est un simple vaudeville, et je sais un gré infini à l'auteur d'avoir bravé tous les préjugés du Théâtre-Libre, en exigeant que son ouvrage fût annoncé au |)ublic sous ce nom abhorré et conspué des fidèles de cette petite église.
— Mesdames et messieurs, est Tenu nous dire le protagoniste à la chute du rideau, le Taudeville que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous, est de M. Georges Courteline.
Un vaudeville I chez Antoine î et les murailles ne se sont pas écroulées d'horreur !
Eh ! oui, ce n'est qu'un vaudeville, mais un vaudeville gai, où l'observation, une bonne grosse observation, tourne aussitôt au comique ; où les mots, des mots bon enfant (il y en a, pourtant, d'amers dans le nombre) jaillissent tous de la situation ; un vaudeville du genre de ceux qu'écrivait Lamberc Thiboust, l'auteur de V Homme 7i'est pas imrfait; un vaudeville sans prétentions moralisatrices, ni sociales, ni aristophanesques ; un vaudeville qui n'en a d'autres que d'amuser son public, sans le secours du quiproquo, et qui, chose rare î j réussit parfaitement.
Ce Boubouroche est un brave homme, grand, gros, poilu, la fiice rubiconde, la barbe en broussaille, d'une jovialité énorme. Il est au café quand la pièce s'ouvre et joue à la manille. Il gagne, et c'est lui qui paye les consommations. Car il ne joue que pour son plaisir, la manille n'est pour lui qu'une distraction, en attendant l'heure d'aller voir Adèle. Il y a huit ans qu'il connaît Adèle et qu'il va chez elle tous les soirs passer une heure. Il cause avec un de ses compagnons de manille et lui explique, en riant d'un bon gros rire attendri, qu'Adèle est un trésor ; il ne l'entretient pas ; seulement, il lui paye son loyer et lui fait, par mois, une petite pension. Il n'a pas la clé de son appartement, parce qu'avoir cette clé, ce serait être son amant, et qu'une honnête femme n'a pas d'amant. Adèle est/ une honnête femme. Aussi Boubouroche est-il un homme parfaitement heureux :
— Que me manquerait-il pour l'être? dit-il à son ami.
Je suis un homme sans appétits ; je puis me lever à mon heure et me coucher ([uand ça me convient; mes moyens me permettent de manger à ma faim, de me désaltérer à ma soif, de fumer à ma suffisance et de prêter cent sous, quand l'occasion s'en présente, à un camarade gêné. J'ai, en plus, la liaison bourgeoise qui convenait à un homme comme moi : une petite compagne sensée, économe, que j'aime, qui me le rend bien, et dont la fidélité ne saurait faire question une seule minute...
Tandis qu'il conte ainsi ses petites affaires, à haute voix, en homme qui n'a rien à cacher, il y a tout près, à une autre table, un petit vieux qui a l'air d'être absorbé dans la lecture du Temps, mais qui l'écoute. Ce petit vieux, quand il voit Boubouroche seul, va à lui :
— ^Monsieur, lui dit-il d'Un ton posé et doux, j'ai regret à vous l'apprendre; mais vous êtes trompé, outrageusement trompé. J'habite, sur le palier de votre Adèle, une chambre attenant à la sienne. Les murs ne sont pas épais ; j'entends tous les bruits, et je puis vous affirmer que tous les jours, quand vous venez, on fait cacher un amant, qui reparaît, vous parti. Les hommes doivent se soutenir entre eux, et voilà pourquoi je vous avertis. J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Au second acte, nous sommes chez Adèle. Elle coud sous la lampe, tandis qu'André, son amant, est vautré sur un canapé, fredonnant un refrain, le refrain favori de Boubouroche, qn'il a appris durant ses longues stations dans la cachette où il a Thalntude de se blottir tous les soirs. Un coup de sonnette ; Adèle se lève vivement, ouvre toutes grandes les portes d'un vaste bahut, qui fait face au public, et où l'on aperçoit une chaise, une planchette et, sur cette planchette, une bougie allumée. C'est là qu'André se jette et peut occuper son temps à lire. Xon, ce
n'était qu'une fausse alerte. André reprend sa place sur le canapé ; il recherche querelle à sa maîtresse ; ça l'ennuie d'être obligé de se cacher tout le temps comme ça...
— Est-ce que tu n'y es pas bien? lui demande-t-elle. Tu as une chaise, de l'air, de la lumière. Tu voudrais peutêtre une pièce d'eau !...
Nouveau coup de sonnette. Ah ! cette fois, c'est lui !
C'est bien lui, en effet ! c'est Boubouroche, mais furieux, mais congestionné, mais les yeux hors de la tête. Il entre comme un coup de vent, fouille du regard toute la chambre, écarte les rideaux, regarde sous la table.
— Qu'y a-t-il ? demande Adèle, étonnée.
— Il y a que tu me trompes. Je sais tout.
Adèle se remet vite, et nous allons avoir l'immortelle scène d'Alceste et de Célimène, mais transportée dans un autre milieu et refaite de la façon la plus plaisante. Adèle le prend de très haut avec Boubouroche ; elle lui met une lampe dans la main :
— Cherche, lui dit-elle, scrute... Tiens, voilà la clé de la cave, regarde entre les tonneaux et les murs. Il y a un homme caché, trouve-le; je te dis qu'il y a un homme caché...
Et. montrant du doigt le bahut :
— Tiens I il est là... parole d'honneur I... Boubouroche voit bien qu'elle plaisante ; il hausse les
épaules: il rit si fort que la lampe lui tremble dans la main. Il ne veut pas pousser plus loin l'épreuve, mais elle exige qu'il cherche ; elle ne veut plus de ces soupçons ; elle le pousse, la lampe à la main, dans l'autre chambre ; mais, au moment où elle ouvi'e la porte, un coup de vent éteint la lampe; Boubouroche rentre pour demander une allumette, et, dans l'obscurité soudainement faite, il aperçoit une longue raie de lumière qui filtre à travers les vantaux mal clos du bahut.
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Il demeure un instant en arrêt, puis court au l)ahut. l'ouvre brusquement et nous voyons André assis et gardant à la main le li^Te qu'il est en train de lire.
Le coup de théâtre était si imprévu tout ensemble et si ingénieusement amené que toute la salle est partie de rire. C'est du vaudeville, mais de l'excellent vaudeville.
André sort de sa cachette et, d'un air souriant, dit à Adèle :
— Ça devait arriver... je vous l'avais bien dit... Enfin, un peu plus tôt, un peu plus tard...
Ce gentilhomme est très chic ; il tend noblement sa carte à Boubouroche qui se retient pour ne pas l'étrangler, qui lui crie d'une voix suffoquée :
— Allez-vous-en ! allez-vous-en I
— Un galant homme, répond l'autre, est toujours un galant homme. Donnez-moi votre parole qu'il ne sera pas touché un cheveu de madame.
Ce pauvre Boubouroche répond à peine, et lorsque, enfin, l'autre est parti, d'une voix éclatante :
— Qui est cet homme ?
— Est-ce que je sais, moi ? répond Adèle avec hauteur. Et c'est un nouveau fou rire dans la salle.
Adèle a un moment de vraie terreur, quand Boubouroche, qui est sanguin et violent, la saisit au cou, en lui criant :
— Tu vas mourir I
Mais, du moment qu'il ne l'a pas étranglée et que de vraies larmes coulent sur ses bonnes grosses joues bouffies, elle reprend barre sur lui ; la scène est d'une vérité charmante et d'une drôlerie inconcevable.
Elle lui jure qu'elle ne l'a pas trompé !
— Mais cet homme ? demande Boubouroche.
— Je ne puis te répondre.
— Pourquoi ?
— C'est un secret de famille et je ce puis pas le révéler. A ce mor, on s'est pâmé, mais M. Courteline, qui a le
sens du vaudeville, en a tiré les effets les plus comiques. Comme Boubouroche s'obstine à faire remarquer que cacher un homme chez soi n'est pas le fait d'une honnête femme :
— Si je n'étais pas une honnête femme, lui répond Adèle avec dignité, je ne ferais pas ce que je suis en train de faire : je ne sacrifierais pas ma vie au respect de la parole donnée, à un secret d'où dépend l'honneur d'un maître. Inutile de discuter ; nous ne nous entendrons jamais.
Et plus tard, quand Boubouroche, vaincu et convaincu, confesse, en pleurant, son eiTeur :
— Je ne veux plus maintenant, lui dit Adèle, qu'il y ait de toi à moi la moindre équivoque ; je suis disposée à tout, même à te livrer, si tu l'exiges, un secret qui n'est pas le mien. Dois-je commettre cette infamie? Un mot, c'est fait.
— Pour qui me prends-tu ? répond Boubouroche. Je suis un honnête homme.
Vuilà des mots de situation, des mots trouvés, qui font
jaillir invinciblement le rire ! Il y en a un dont le public
■ s'est pâmé, que tout le monde se répétait en sortant.
Adèle est en train de rappeler à Boubouroche les bonnes
heures qu'ils ont passées ensemble :
— ...Et, lui dit-elle, de tout cela il ne subsisterait rien en ta mémoire, parce qu'une fatalité imbécile te fait trouver... dans un bahut... un homme... que tu ne connais même pas!
Le vaudeville se termine de la façon la plus désopilante.
— Conviens que tu as été bien bête ! dit Adèle à Boubouroche.
— Que Ycux-tu ? les hommes sont des naïfs ; ils croient tout ce qu'on leur raconte...
Et, aussitôt, le souvenir du petit vieux lui remonte à la mémoire. Il court à la porte :
— Où vas-tu ? lui demande Adèle, intriguée. Que vas-tu faire ?
Ce qu'il va faire, nous lavons deviné, et déjà le rire commence à circuler dans la salle. Il éclate quand Boubouroche, qui allait sonner chez le petit vieux, le voit qui surgit sur le palier, l'empoigne à la cravate et l'amène rudement en scène :
— Si je vous cassais la figure, maintenant !... Ah ! Adèle est une petite gueuse... Vous êtes un vieil imbécile.
Et il le secoue comme un prunier, et le rideau tombe.
C'était une joie folle dans la salle.
Cette petite pièce a été jouée à ravir. ^I. Pons-Arlès a, dans la douleur et dans la colère, une naïveté d'un comique irrésistible. Il m'a rappelé le brave Pradeau, avec sa large figure, qui pleurait de façon si touchante dans Xos bons ViUaijeois. Le petit vieux, c'est Antoine, qui est exquis dans ces sortes de rôles. Gémier a été d'un chic étonnant dans le joli monsieur du bahut, et, enfin, il n'y a que des éloges à d(jnner à M™^ Irma Perrot pour la sincérité et la vivacité de son jeu.
l" mai 1894.